RONDEL
Le Temps a laissié son manteau De vent, de froidure et de pluye, Et s'est vestu de broderie De souleil luyant, cler et beau.
11 n'y a beste ne oyseau 5 Qu'en * son jargon ne chante ou crie : a Le Temps a laissié son manleau Do vent, de froidure et de pluye )).
Rivière, fontaine et ruisseau
1. Vueil, ]e veux. — 2. Porte est au subjonctif. — 5. Voir, vrai. — i. Qu'en, qui en.
POÉSIE LYRIQUE
Portent en livrée jolie Gouttes d'argent d'orfavrerie ; Chascun s'abille de nouveau.
Le Temps a laissié son manteau De vent, de froidure et de pluye, Et s'est vestu de broderie De souleil luyant, cler et beau.
LITTÉRATURE DRAMATIQUE
On peut diviser la littérature dramatique antérieure au iv^ siècle en deux groupes en général assez nettement distincts : d'une part, les « jeux » religieux, sortis de la liturgie catholique et représentant soit des scènes de l'Ancien ou du Nouveau Testament, soit des miracles accomplis par la Vierge ou par les saints; d'autre part, les « jeux » profanes, dont l'origine est encore obscure. Au xv« siècle, on doit abandonner cette division, parce qu'elle laisse en dehors trop de pièces, et la remplacer par l'énumération des genres. Ce sont les Mystères et les Miracles, qui continuent le drame religieux; les Farces et les Sotties, essentiellement profanes, et. enirc ces deux groupes, tenant plus ou moins de l'un et de l'autre, les Moralités. Enlin les Sermons joyeux et les Monologues.
LE JEU D'ADAM
C'est le plus ancien jeu en français. Il est sorti des drames liturgiques des fêtes de >'oël; il a été écrit au xn^ siècle en Angleterre, pour être joué, non plus dans l'église comme les drames liturgiques latins, mais sur le parvis. Il comprend trois parties: la chute d'Adam et d'Ève, la mort d'Abel, figure de la mort du Messie, et le défilé des prophètes qui annonoent la venue du Rédempteur. Le passage qu'on va lire est
LITTERATURE DRAMATIQUE
préparé d'après leditiou (v. 204-315) de M. K. Grass : Das Adamsspiel. Anglonormannisches Gedicht des XII Jahrhunderts (Huile, 489i\ Romanische BibliotheU, YI).
Après avoir essayé en vain de faire manger à Adam du fruit défendu, Satan vient à Ève, qui se trouve, dans le paradis terrestre, à quelque distance de son mari, et l'abordant d'un air souriant et caressant [lœto vidtu hlandiens)^ il lui dit :
DiAB. — Eva, ça sui venuz a toi.
EVA* — Di moi, Satans, et tu por quoi? DIAB. — Je vois querant ton pro, t'onor, EVA — Ce doigne Dieus !
DiABOLus— N'aies peor, 5 Mout a grant tens que j'ai apris Toz les conseuz de pareïs :
Une partie t'en dirai.
EVA — Or le comence, et je l'orrai.
DIAB. — Orras me tu?
EVA — Si ferai bien ; ^ INe te corrocerai de rien. lo DIAB. — Cèleras m'en?
EVA — Oïl, par foi.
LE DIA13LE. — Ève, me voici venu à toi.
ÈVE. — Et pourquoi, Satan, dis-moi?
LE DIABLE. — Jo clierclie ton bien et ton honneur.
ÈVE. — Que Dieu nous les accorde!
LE DIABLE. — N'aie pas peur; il y a longtemps que je connais tous les secrets du paradis : je t'en dirai une partie. ÈVE. — Commence donc et je t'écouterai. LE DIABLE. — Tu m'écouteras ?
ÈVE. — Oui, parfaitement; je ne te fâcherai en rien. LE DIABLE. — Me gardei'as-tu le secret? ÈVE. — Oui, sur ma foi.
1. Les noms dos personnages, de même que les indications de mise en scène, très détaillées, sont en latin. L'auteur et les acteurs étaient des clercs.
lE JEU D'ADAM
-lert descovert?*
EVA — Nenil par moi.
-Or me metrai en ta créance, Ne vueil de toi autre fiance.
Bien te puez croire a ma parole. i5 -Tu as esté a bone escole.
Je vi Adam, mais trop est fous.
Un pou est durs.
DiABOLus — Il sera mous.
11 est plus durs que n'est nus fers.
11 est mout frans. 20
DIABOLUS — Ainz est mout sers.
Cure ne vueut prendre de soi; Car la preigne seveaus de toi.
Tu iés feblete et tendre chose, Et iés plus fresche que n'est rose ; Tu iés plus blanche que cristar-, 25
LE DiABi-E. — Il ne sera pas révélé?
ÈvE. — Pas par moi.
LE DLVBLE. — Je m'en remets donc à ta promesse, je ne veux de toi aucun autre gage.
ÈVE. — Tu peux te fier à ma parole.
LE DIABLE. — Tu as été à bonne école. J'ai vu Adam, mais il est trop fou.
ÈVE. — Il est un peu rude.
LE DIABLE. — Il s'adoucira. Il est plus dur que le fer. ÈVE. — Il est très noble.
LE DIABLE. — C'est plutôt un vilain serf. Il ne veut pas prendre soin de lui-môme; mais qu'il prenne au moins soin de toi. Tu es un être faible et tendre, tu es plus fraîche que la rose, tu es plus blanche que le cristal, que la neige qui tombe sur une glace unie; le Créateur a fait de vous un
1. lert (lescovert est au neutre et si^^nifie : (ce que je te dirai) sera-t-il révélé?
2. 1/autenr a sacrifié ici, comme aux vers 61, 86 et 98, la déclinaison à la rime.
LITTÉRATURE DRAMATIQUE
Que noif qui chiét sour glace égal;
Mal copie en fist li criators :
Tu iés trop tendre et il trop dors » ;
Mais ne por quant tu iés plus sage :
En grant sens as mis ton corage ; 3o
Por ice fait bon traire a toi.
Parler te vueil.
EVA — Ore i ait foi.
ûiAB. — N'en sache nus.
EVA — Quil doit savoir?
DiAB. — Neïs Adam.
EVA — Nenil par voir.
DIAB. — Or te dirai, et tu m'ascoute : 35
N'a que nos dons en ceste route,
Et Adam la, qui ne nos ot.
EVA — Parlez en haut, n'en savra mot.
DiAB. — Je vos acoint d'un grant engin
Qui vos est faiz en cest jardin : 40
couple mal assorti : tu es trop tendre et lui trop dur. Et malgré cela tu es plus sage, tes pensées sont pleines de sens; aussi fait-il bon avoir affaire à toi. Je veux te parler.
ÈvE. — Fie-toi donc à moi.
LE DIABLE. — Que personuc n'en sache rien.
ÈVE. — Qui peut le savoir?
LE DIABLE. — Pas même Adam.
ÈVE. — Non certainement.
LE DIABLE. — Jc tc parlerai donc, et toi, écoute-moi. Il n'y a que nous deux en cette compagnie, et Adam là, qui ne nous entend pas.
ÈVE. — Parle haut, il n'en saura mot.
LE DIABLE. — Jc VOUS avcrtis d'une grande tromperie qui vous est faite dans ce jardin. Le fruit que Dieu vous a donné
1. lia forme «/or.s- pour dui^s est anglo-normande. Nous avons dû la garder pour la rime.
LE JEU D'ADAM
Li fruiz que Dieus vos a doné, Il n'a en soi gaires bonté; Cil qu'il vos a tant défendu, 11 a en soi mout grant vertu:
En celui est grâce de vie, 4^ De poesté, de seignorie, De tôt savoir, et bien et mal.
EVA — Quel savor a ?
DiABOLus — Celestial.
A ton bel cors, a ta figure
Bien convendroit tel aventure 5o Que tu fusses dame del mont, Del soverain et del parfont, Et seûsses quant ([u'est a estre ; Que de tôt fusses bone maistre.
EVA — Est teus li fruiz ? 55 DIABOLUS — Oïl, par voir.
Tune diligente)' iiituebitur Eva fructum vetitum^ quem (lin intuita, dicel :
EVA — Ja me fait bien sol le veoir.
n'est guère bon; celui qu'il vous a tant défendu possède une grande vertu : en lui est la source de la vie, de la puissance, de la domination et de la science de tout, du bien et du mal ÈvE. — Quelle saveur a-t-il?
LE DIABLE. — Une saveur céleste. A ton beau corps, à ton visage il conviendrait que tu fusses la reine du monde, du ciel et de l'enfer; que tu connusses tout ce qui doit exister; (fue tu fusses la souveraine maîtresse de l'univers.
ÈVE. — Le fruit est-il tel?
LE iHABLE. — Oui, Cil toutc vérité.
Alors Ève regardera attentivement le fruit défendu, et après lavoir contemplé quelque temps elle dira :
KVF.. — Rien que sa vue me lait du bien.
LITTÉRATURE DRAMATIQUE
-Se tul manjiiës que feras?
Et je que sai?
DiAcoLus — Ne me crerras?
Primes le pren, Adam le done.
Del ciel avrez sempres corone, 60 Al criator serez pareil, Ne vos porra celer conseil; Puis que del fruit avrez mangié, Sempres vos iert le cuer changié ; 0 Dieu serez vos, senz faillance, G5 D'égal bonté, d'égal poissance.
Manjue le, n'aies dotance :
Li demorers seroit enfance.
Tune recedet diabohisab Eva, et ibit ad infernum, Adam vero veniet ad Evam, moleste ferens quod cum ea locidus sit diabolus, et dicet eï :
ADAM — Di moi, moillier, que te queroit
Li maus Satans? que te voloil? 70
LE DIABLE. — Si tu Gu îïianges que sera-ce? ÈvE. — Que sais-je?
LE DIABLE. — Nc veux-tu pas me croire? Prends-le d'abord et donne-le à Adam. Vous aurez aussitôt la couronne du ciel ; vous serez semblables au Créateur ; il ne pourra vous cacher aucun secret. Dès que vous aurez mangé du fruit, votre esprit sera transformé. Vous serez avec Dieu, sans faiblesse, ses égaux en bonté, ses égaux en puissance. Mange-le; n'aie aucune crainte. Différer serait un enfantillage.
Alors le Diable s'éloùjnera d'Eve et ira dans Venfer. Adam viendra à Ève^ méconte)it quelle ait parlé au Diable, et il lui dira :
ADAM. — Dis-moi, femme, que te demandait le mauvais Satan? Que te voulait-il ?
DIAB. —