‹ Chrestomathie du moyen âgeChapitre 217 sur 245 · EVA · texte numérisé non relu

EVA

LE JEU D'ADAM

EVA — Il me parla de nostre ouor.

ADAM — Ne croire ja le traïtor !

11 est traître, bien le sai.

EVA — Et tu cornent ?

ADAM — Car l'essaiai.

EVA — De ce qu'en chaut? Mais del veoir 75

Il te fera changier savoir.

ADAM — Nel fera pas, car nel crerrai .

De nule rien tant que l'essai.

Nel laissier mais venir sour toi,

Car il est mout de pute foi. 8o

II voust traïr ja son seignor,

Et soi poser al dois hauçor :

Teus pautoniers qui ce a fait

Ne vueil vers vos ait nul retrait.

Tiinc serpens artificiose compositus ascendet juxta stipilem arboris velitœ; cui Eva propius adhibebit aiirem, quasi ipsius auscuHans consiliurn. Delùnc acrip'iei Eva pomum, porvkjcl Adœ. Ipse vero nonduni eum accipici, et Eva dicet ei :

ÈvE. — Il m'a parlé de notre honneur. ADAM. — Ne crois pas le traître. Car c'est un traître, je le sais.

ÈVE. — Et comment le sais-tu?

ADAM. — Parce que je l'ai éprouvé.

ÈVE. — Qu'importe? Vois-le, et il te fera changer d'avis.

ADAM. — Il ne le fera pas, car je ne le croirai jamais jusqu'à ce que je l'aie éprouvé. Ne le laisse plus venir à loi, car il est de très mauvaise foi. Il a voulu jadis trahir son seigneur et s'asseoir à la table d'honneur. Je ne veux pas qu'un pareil misérable, qui a fait cela, ait accès auprès de toi.

Alors un serpent habilement machiné montera le long du tronc de Vart)re défendu. Eve approchera son oreille comtne pour écouter ses avis. Ensuite elle recevra de lui une po7nme et la ])résentera à Adam ; mais celui-ci ne voudra jjas encore V accepter et Ève lui dira :

LITTÉRATURE DRAMATIQUE

EVA — Manjiie, Adam: nesés que est. 85

Prenons cel bien qui nos est prest.

ADAM — Est il tant bons?

EVA — Tu le savras; Nel puez savoir s'en gosteras, ADAM — Jel dot.

EVA — Lai le !

ADAM — Nel ferai pas.

EVA — Del demorer fais tu que las. 90 ADAM — Et jel prendrai.

EVA — Manjue, tien!

Par ce savras et mal et bien. J'en manjerai premièrement.

ADAM — Et je après.

EVA — Seûrement.

Tune comedet Eva partem pomi, et dicet Adœ :

Gosté en ai. Dieus! quel savor! 95 Onc ne tastai d'itel douçor!

D'itel savor est ceste pome!

EVE. — Mange, Adam, tu ne sais ce que c'est; prenons ce bien qui est à notre disposition.

ADAM. — Est-il si bon?

EVE. — Tu le sauras. Mais tu ne peux le savoir si tu n'y goûtes.

ADAM. — J'en ai peur.

ÈvE. — Renonce à cette crainte.

ADAM. — Je n'en ferai rien.

ÈVE. — Tu as tort d'iiésiter.

ADAM. — Eh bien! je le prendrai.

ÈVE. — Mange-le, tiens ; après quoi tu connaîtras le bien et le mal. J'en mangerai d'abord.

ADAM. — Et moi après.

ÈVE. — En toute sûreté.

Alors Eve mangera une partie de la pomme et dira à Adam : J'en ai goûté. Dieu! quelle saveur! Je n'ai jamais eu sensation si douce. Cette pomme est de telle saveur !

LE JEU D'ADAM

ADAM — De quel?

EVA — D'itel n'en gosta orne.

Or sont mi ueil tant cler veant

Je semble Dieu le tôt poissant ; loo

Quant que fu et quant que doit estre

Sai je trestot, bien en sui maistre.

Manjue, Adam, ne fai demore:

Tu le prendras en mout bone ore.

Tune accipiet Adam pomum de manu Evœ, dieens : ADAM — Je t'en crerrai, tu iés ma per. io5 EVA — Manjue, tien : n'en puez doter.

Tune eomedet Adam partem pomi; quo eomesto eognoseet statim peecatum suum et inclinabit se^ ut non possit a populo videriy et exuet solemnes vestes, et induel vesles pauperes consutas foliis fieuSy et maximum simul ans dolorem incipiet lamentationem suam :

ADAM — A! las pecliiere, qu'ai je fait?

Ore sui morz senz nul retrait.

ADAM. — Quelle est-elle?

EVE. — Jamais homme n'en goûta de pareille. Maintenant mes yeux voient si clair que je ressemble à Dieu le toutpuissant. Tout ce qui a existé, tout ce qui existera, je le connais, je suis reine de tout. Mange, Adam, ne tarde pas, tu te féliciteras de l'avoir pris.

Alors Adam recevra la pomme de la main d'Ève en disant :

ADAM. — Je t'en croirai, tu es ma compagne.

EVE. — Mange, tiens, tu n'as rien à craindre.

Alors Adam mangera une partie de la pomme; et aussitôt qiiil l'aura mangée il connailra son péché; il se baissera de façon à 71 être plus aperçu du public, se dépouillera de ses vêtements de fêle, et prendra de pauvres vêtements faits de feuilles de figuier-, puis, manifestant une immense douleur, il commencera ses plaintes :

ADAM. — Ah ! malheureux pécheur, qu'ai-je fait? Maintenant je suis mort sans retour.

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