MYSTÈRE DE LA PASSION D'ARNOUL GRERAN
ï.e Mystère de la Passion, d'Arnoul Greban, a été représenté pour la première fois vers 1450, à Paris; il eut un grand succès et fut souvent repris, en province comme dans la capitale; la plupart des mystères de la Passion qui furent composés dans la suite n'en sont que des amplifications. Il a plus de 54500 vers; il est divisé en quatre journées. Il a été publié par MM. G. Paris et G. Raynaud : Le Mystère de la Passion d'Arnoul Greban. Paris, 1878, in-8«>.
Nous en reproduisons les vers 10749-10822 (seconde journée), où saint Jean reproche à Hérode Antipas d'avoir enlevé la femme de son frère.
JEHAN BAPTISTE — Cher sire, Dieu vous doiiit* sa grâce ! Je viens a vostre tribunal Pour vous remonstrer aucun mal Ou vostre personne prêtent, Dont vostre peuple est mal content, 5 Et Dieu premier. Et quant au point 2, Je dis qu'il ne t'appartient point La femme a ton frère tenir.
Tu te veulx prince maintenir, Tetrarche et de justice chef, 10 Et tendrois pour ung grant meschef ^ S'ung de tes subgès le faisoit :
1. Doint^ donne. — 2. Au point, à la question. — 5. Meschef, méfait, crime.
MYSTÈllE DE LA PASSION
Ta justice l'en piigniroit Comme d'iing vice ort* et infâme, Et toy doncques, chef du royalme, i5 Que noblesse doit introduyre-, En qui vertus doyvent reluyre Comme en l'or fait le dyament, Ton frère n'aymes loyalment, Quand par cautelle^ ambicieuse ao Luy as ravye son espeuze :
Tel cas n'est pas fraternité, Mais plus que bestialité.
Tu vois les oiselès petis
Qui en soy ont cueurs si gentilz 25
Que chacun se tient a son per*
Sans l'aultre frauder ne tromper;
Et commetz un tel adultère !
Et encore contre ton frère!
Ne sçay qui t'en peust excuser. 3o HERODE A^TIPAs — Jehan, bien sçavez proposer %
Et sçay bien qu'entre vous^, hermites,
Tant de cerimonies dites
Que chacun s'en [)Ourra lasser.
Oultre ' bien vous pouez passer 35
De moy prescher de cest affaire ;
Sçay je pas bien que j'ay a faire ?
Ne me tenez plus ceste voye ;
Car s'il convient que j'y pourvoye.
Jamais n'en eschaperez quitte. 4o JEHAN BAPTISTE — H me soulfit quc je m'acquitte,
Et pour moy acquittier te somme ^
Que c'est fait d'ung desleal homme
De tenir celle que tu tiens,
1. Ort, sale. — 2. Inirodaijrc, diri^fr. — 7^. Of nielle^ ruse. — i. Pei\ connî)ag'non, éponv. — ri. [Proposer, discourir. — 6. Entre vfm:>, vous antres. — 7. Oullre, cii outre. — 8. Sommer., résumer, dire en quelques mots.
LITTÉRATURE DRAMATIQUE
Et fais grant vilenie aux tiens; i5
Non pas seulement vilenie.
Mais advoutire * et tirannie,
Ou il n'a voye de raison.
HERODE — Jehan, passé longue saison 2,
J'ay soustenu en mon courage^ 5o
Que vous estes saint homme et sage.
Et faisiez j)ou)- les simples gens
Beaucoup de ])eaux enseignemens;
Mais je vous voy trop avancer :
Vous pensez sans contrepenser * 55
Devant qui vous couchez vos dis.
JEHAN BAPTisTF, — Je t'ay dit et encor te ditz
Qu'il le vienl d'ung mauvais vouloir
De IVaudei' ton frère et vouloir
Tenir sa fennne devers loy : 60
Mauvais homme, prens y chastoy^,
Repare l'ofTence, et luy rendz,
Et a ton pere exemple prens,
Qui a sy pute^ fm parvint
Par la crudelité qu'il tint, 65 Et garde qu'ainsi ne t'en prende.
HERODiADE— Il u'cst pas doubtc ^ qu'il se rende : Il dist toujours de pis en pis.
Esbahir assés ne me puis
De telz vielz bigos réputés 70 Comment ainsi les escoutez :
Il rassote, a ce que je vois; Il a tant jeune en ce bois Qu'il n'a en soy fîl de cervelle.
1. Advoutire, aduUère. — 2. Passé lonque saison, longtemps. — 3. (jj)/ra{/<% cœur, esprit. — i. Contrepenser, réfléchir. — 5. Chastoy, amendeniient. — 6. Pute, laide. — 7. // n'est pas cloubte, il n'y a pas à craindre.