FABLIAU
(xi IIe siècle)
Les trois aveugles de Compiègne,
PAR COl'llTEIiARBE
Il avint ja defors Gompiegne Troi aveugle un chemin aloient 2.
Entre eus neïs 3 garçon n'avoient Qui les menast ne conduisist Ne le chemin leur apresist.
Chascuns avoit son hanepel i ,
Il advint une fois qu'en dehors de Compiègne
trois aveugles faisaient route .
Avec eux ils n'avaient pas même un garçon
pour les mener et les conduire
et pour leur apprendre le chemin.
Chacun avait son hanap ;
1. Pinlain est le ras régime de Pinte; 2. Ellipse de la conjonction que.
l'ancienne langue déclinait Eve Evain, 3. V. p. 83, n. 2.
nonne nonnain. 4. Diminutif de hanap, vase à boire.
FABLIAU DKS TROIS AVEUGLES lt>5
Mout povre estoient leur drape! :
Car vestu furent povrement.
Tout le chemin si faitement
S'en aloient devers Senlis. 10
Uns clers ' qui venoit de Paris,
Qui bien et mal assés savoit,
Escuier et somier avoit,
Et bel palefroi 2 chevauchant,
Les aveugles vint aprochant, 15
Car grant embleùre venoit.
Si vit que nus ne les menoit.
Li aveugle venir l'oïrent,
Erraument d'une part se tindrenl.
Si s'escrient : « Faites nous bien, 20
Povre somes seur toute rien ;
Cil est mout povres qui ne voit. »
Li clers erraument se pourvoit,
très pauvres étaient leurs habits,
car ils étaient vêtus fort pauvrement.
Tout le chemin de telle manière
ils s'en allaient du côté de Senlis. 10
Un clerc qui venait de Paris
qui savait assez de bien et de mal
et qui avait écuyer et bête de somme
et chevauchait sur un beau palefroi
arriva près des aveugles, 15
car il marchait à grande allure.
Il vit que personne ne les menait.
Les aveugles l'entendirent venir;
aussitôt ils se rangèrent d'un côté du chemin
et s'écrient : « Faites-nous l'aumône, 20
nous sommes pauvres plus que n'importe quoi ;
il est très pauvre celui qui ne voit pas. ■•
Le clerc aussitôt se prépare,
1. Les clercs étaient tonsurés, mais 2. Le sonner était le cheval de
Mitaient pas ordonnés prêtres et pou- somme, le palefroi le cheval de prome- -,-aient se marier; ils appartenaient nade, le destrier le cheval de guerre. donc au clergé et étaient justiciables des tribunaux d'Église.
Qui les veut aler falourdant :
« Ves ici, faii il, un besant ' l~>
Que je vous donc entre vous trois.
— Dieus le vous mire 2 et sainte Crois, Fait chascuns, ci n'a pas don lait. >< Chascuns cuide ses compains l'ail.
Li clers maintenant s'en départ, 30
Puis dist qu'il veut veoir leur départ.
Erraument a pié descendi;
Si escouta et entendi
Cornent li aveugle disoient,
Et cornent entr'eus devisoient. 35
Li plus maistres des trois a dit :
« Ne nous a or mie escondit
Qui a nous cest besant doua;
En un besant moût beau don a.
Savez, fait il, que nous ferons.' 40
Vers Compiegne retournerons;
car il veut leur jouer un tour :
.< Voici, dit-il, un besant 25
que je vous donne pour vous trois.
— Que Dieu et la sainte Croix vous en récompensent. dit chacun; ce n'est pas là un laid présent. » Chacun croit que son compagnon l'a.
Le clerc alors s'éloigne d'eux, 30
puis dit qu'il veut voir le partage.
Aussitôt il descendit de cheval,
il écouta et entendit
ce que disaient les aveugles
et comme ils devisaient entre eux. :>5
Celui qui paraissait le chef des trois dit :
« Il ne nous a point éconduits
celui qui nous a donné ce besant :
c'est un beau don qu'un besant.
Savez-vous, fait-il, ce que nous avons à faire ? 40
A'ous retournerons vers Compiegne;