Autre forme, dialectale, de sous
Tuit iroi sont aval descendu. 95
Li clers a tout ce entendu
Qui se chauçoit devant son lit.
Li troi aveugle a l'oste ont dit :
« Sire, nous avons un besant,
Si cuidons bien qu'il soit pesant; 100
Car nous en rendes le sourplus,
Ainçois que deu vostre aions plus.
— Volontiers, li ostes respont. »
Fait li uns : « Car li baille dont
Liqueus l'a. Be! je n'en ai raie. 105
— Dont l'a Robers Barbe llourie ?
— Non ai, mais vous l'avés, bien sai.
— Par le cuer bieu *, mie n'en ai.
— Liqueus l'a dont? — Tu l'as. — Mais tu.
— Faites, ou vous serés batu, 110 Dist li ostes, seigneur truant,
Et rais en longaigne puant 2
Tous trois descendent en bas. 95
Le clerc a entendu tout
pendant qu'il mettait ses chausses devant son lit.
Les trois aveugles disent à l'hôte ;
« Sire, nous avons un besant,
nous croyons qu'il est fort pesant ; 100
aussi rendez-nous le surplus,
avant que nous ne vous demandions autre chose. —
Volontiers, répond l'hôte. — ■
Qu'il le donne donc, fait l'un,
celui qui l'a. Bé! je ne l'ai point. — 105
C'est donc Robert barbe fleurie qui l'a. —
Par le cœur de Dieu, je ne l'ai point! —
Lequel l'a donc? — C'est loi qui l'as. — Non, c'est toi. —
Exécutez-vous, ou vous serez battus,
dit l'hôte, seigneurs truands, 110
et mis en latrine puante
1. Altération Je Dieu dans les ju- fort, etc., avaient une même forme pour ions; cf. corblcu. le masculin et le féminin; cl. prudem-
2 Les adjectifs en ant, comoiejra»J, ment (prudent-ment).
Ainçois que vous partez de ci. »
Il li crient : « Pour Dieu merci,
Sire, moût bien vous paierons. » 115
Dont recomence leur tençons :
« Robers, fait l'uns, car li donés
Le besant; devant nous menés :
Vous le reçustes premerains.
— Mais vous, qui venés deerains, 120 Li bailliés, car je n'en ai point.
— Or sui je bien venus à point, Fait li ostes, quant on me trufe. »
L'un va doner une grant bufe,
Puis fait aporter dous lignas. 125
Li clers, qui fu a beaus barnas,
Qui le conte forment amoit,
De ris en aise se pasmoit.
Quant il vit le laidengement,
A l'oste vint isnelement, 130
Ce li demande qu'il avoit,
Quel chose ces gens demandoit.
avant que vous ne partiez d'ici. —
Pour Dieu pitié ! font-ils ;
Sire, nous vous paierons très bien. •>
Alors leur dispute recommence : 115
« Robert, fait l'un, donnez-lui donc
le besant; c'est vous qui nous menez en avant :
c'est vous qui le reçûtes le premier. —
.Mais tous, qui marchez le dernier.
donnez-le, car je ne l'ai point. — 120
Or suis-jc bien venu à propos,
dit l'hôte, quand on me raille. »
A l'un il va donner an grand coup de poing,
puis l'ait apporter denz verges.
Le clerc qui était en très bel équipage 125
et à qui l'histoire plaisait fort
de rire de tout cœur se pâmait.
Quand il vit qu'on allait les maltraiter.
il vint aussitôt à l'hôte
et lui demande ce qu'il avait. 13u
quelle chose il réclamait à ces gens.
Fait l'ostes : « Du mien ont eii
Dis sous, qu'ont mengié et beii;
Si ne m'en font fors escharnir. 135
Mais de ce les vueil bien garnir :
Chaseuns avra de son cors honte.
— Ainçois le metez seur mon conte,
Fait li clercs, quinze sous vous doi :
Mal fait povre gent faire enoi. » 140
L'ostes respont : « Moût volentiers;
Vaillans clers estes et entiers l. »
Li aveugle s'en vont tout cuite.
« Ils ont eu de ce qu'il y a chez moi, fait l'hôte,
pour dix sous : ils l'ont mangé et bu,
et ils ne me payent rien qu'en moquerie.
Mais avec ce bâton je yeux les bien garnir; 135
chacun aura honte sur son corps. —
Ayant, mettez la chose sur mon compte,
fait le clerc; je vous dois quinze sous.
C'est mal faire que faire ennui à pauvres gens. —
Très volontiers, répond l'hôte; 140
vous êtes un chevalier vaillant et parfait. »
Les aveugles s'en vont quittes.
(xme siècle)
Conseils de courtoisie,