AIMERI DE NARBONNE
(XIIIe siècle)
Aimeri s'offre pour prendre Narbonne.
Charlemagne, après le désastre de Roncevaux, revient en France :
Puis revient Charles vers France la garnie Iriez et tristes, de ce ne doutez mie. François repairent, chascuns moût se gramie;
Puis Charles revient vers la riche France courroucé et triste, vous n'en doutez pas. Les Français reviennent avec lui ; chacun est découragé ;
1. Ce poème est l'œuvre de Bertrand ne s'est nullement inspiré des vers de
de Bar-sur-Aube. Le morceau suivant, Bertrand; il a emprunté le sujet à une
qui est le début de la chanson de geste, nouvelle en prose publiée en 1843 sous
est intéressant à comparer avec la le titre de ; Le château d* Unnnemarie,
célèbre pièce de la Légende des siècles, où se trouvait reproduit l'épisode. Aymerillot. Victor Hugo, en l'écrivant,
Bien semblent gent qui moût soit traveillie.
Charles chevauche derriers sa cornpaignie; 5
Desoz lui ot un mulet de Sulie;
Des doze pers fait chiere moût marrie,
Et por lor arnes Jesu Crist forment prie,
Que il les mete en pardurable vie :
« Beaus niés, dist il, vostre ame soit garie, 10
En paradis coronee et llorie!
Que dirai ore en France la garnie,
A Saint Denis, en la maistre abaïe?
La troverai la grant chevalerie;
Demanderont de la grant baronie 15
Que en Espaigne menai par aatie.
Que dirai je, dame sainte Marie,
Fors qu'en Espaigne est morte et enfoïe?
— Sire, dist Naimes, ne dites tel folie.
Le duel que faites ne vos vaut une alie J : 20
Mort sont li conte, nés2 recoverrez mie;
ils ont bien l'air de gens accablés de fatigue.
Charles chevauche derrière son armée; 5
il a sous un mulet de Syrie;
en pensant aux douze pairs son visage est assombri,
et, pour leurs âmes, il prie fortement Jésus-Christ,
pour qu'il leur donne la vie éternelle :
« Beau neveu, dit-il, que votre âme soit sauvée, 10
qu'au paradis elle ait la couronne et la gloire des élus!
Hé! que dirai-je bientôt dans la riche France,
à Saint-Denis, dans la maîtresse abbaye?
J'y trouverai l'élite de mes chevaliers;
ils me demanderont des nouvelles de la grande baronnia 15
que par ardeur j'ai menée en Espagne.
Que leur dirai-je, dame Sainte Marie?
Hélas! rien que : « Elle est morte et enfouie en Espagne! »
— Sire, dit Naime, ne dites pas telle folie.
Votre douleur n'est pas raisonnable. 20
Vos comtes sont morts; vous ne les recouvrerez pas;
1. Litote fréquente dans l'ancien ne pas priser un fétu, un denier, un pois, français qui, de même que le latin disait un boulon, un ail, etc., e'. ici une alise, non facere flocci, nauci, assis, pili, disait: 2. A'e* pour ne les.
AIMKIîI DE NAR BONNE 30
Ce a fait Guenes, que li cors Dieu maudie!
— Voire, dist Charles, bien a France honie!
Quatre cens ans et plus après ma vie,
De la venjance sera chançon oie. » 25
Charles continue sa route triste et pensif, quand, du haut d'un nu ml, il aperçoit sur sa droite une superbe ville, défendue par vingt tours; au centre est un palais splendide au faite duquel brille comme un astre une escarboucle qu'on peut voir étinceler la nuit de quatre lieues. C'est Narbonne, la place forte des Sarrasins. Charles jure de conquérir cette ville avant de rentrer en France. Le vieux Naime a beau lui représenter que barons et soldats sont épuisés de fatigue, que la place est imprenable, l'empereur s'entête. Trop vieux pour diriger lui-même le siège, il offre cet honneur redoutable successivement à Naime, à Dreux de Montdidier, à Richard de Normandie, à Eude de Bourgogne, à Girard de Roussillon, à Ogier de Danemark, à Anséïs de Carthage, à Hernaut de Beaulande ; tous refusent, prétextant l'un son âge, l'autre la fatigue, un autre son désir de revoir sa femme, ses enfants et ses terres. Cette lâcheté arrache à Charlemagne des cris de désespoir et de colère.
Quant ce voit Charles que tuit li sont failli,
Ne vuelent estre de Nerbone saisi,
Forment regrete Rollant, son chier ami,
Et Olivier, son compaignon hardi,
Et les barons que Ganelons traï : 30
« Beaus niés, fist il, cil Dieus qui ne menti
c'est l'œuvre de Ganelon; que le corps de Dieu le maudisse!
— Oui, certes, dit Charles, il a déshonoré la France.
Quatre cents ans et plus après ma vie,
on célébrera ma vengeance par des chansons. » 26
Quand Charles voit que tous lui refusent aide
et ne veulent point être mis en possession de Narbonne,
il regrette fortement Roland, son ami si cher,
et Olivier son compagnon hardi,
et les barons qu'a trahis Ganelon. 30
« Beau neveu, dit-il, puisse Dieu qui ne mentit jamais
Ait de vostre ame et pitié et merci,
Et des barons qui por lui sont feni!
Se fussiez vis, très bien le sai de fi,
Ne remainsist mie Nerbone ainsi. 35
Puis que mort sont li mien verai ami,
Crestientés n'a mais nul bon ami.
Mais, par celui qui de virge nasqui,
Ne partirai mais de cest siège ci,
Tant com paien en esteront saisi. 40
Seignor baron, ce dist Cbarles li rois,
Râlez vos en, Borguignon et François,
Et Ilennuier, Flamenc et Avalois,
Et Angevin, Poitevin et Mansois,
Et Loberain, Breton et Ilerupois ', 45
Cil de Berri et tuit li Champenois!
Ne cuidiez mie que je die a gabois,
Et trestoz ceus qui vodront demenois,
Ja n'en tendrai un seul desor son pois 2 !
avoir pitié et miséricorde de votre âme,
et de celle des barons qui sont morts pour lui!
Si vous viviez encore, certes je le sais,
Narbonne ne resterait pas ainsi. 35
Maintenant que mes vrais amis sont morts,
la chrétienté n'a plus aucun ami dévoué.
Mais, par celui qui est né de la Vierge,
je ne m'éloignerai pas de cette place,
tant que païens en seront maîtres. M
Seigneurs barons, dit-il,
allez-vous-en! Partez, Bourguignons et Français,
Hennuyers, Flamands, Avalois,
Angevins, Poitevins, Manceaux,
Lorrains, Hurepois, Bretons,
ceux de Berry et tous ceux de Champagne ! 45
Ne croyez point que je plaisante.
De ceux qui voudront partir tout de suite,
je n'en retiendrai pas un seul malgré lui.
1. Avalois, d'Aval, dans le diocèse de 2. Sur le poids de, malgré, contre le
Cologne ; Hennuyers, du Hainaut ; Heru- gré de. pois, du pays entre Seine et Loire.
ÀIMER1 DE NARBONNE 41
Que, foi que doi saint Fremin d'Aininois, 50
Je remendrai ici en Nerbonois,
Si garderai Nerhone et le defois M
Foi que doi vos, ainz i serai vint mois
Que je n'en aie le palais maginois.
Quant vos vendrez el pais d'Orlenois, 55
En douce France, tôt droit en Loonois,
S'on vos demande ou est Charles li rois,
Si respondez, por Dieu, seignor François,
Que le laissastes au siège a Xerbonois!
Mes jugemens tendrai ci et mes lois. » 60
Foi que je dois à Saint Firmin d'Amiens, 50
je vais rester ici, en Narbonnais;
je ne quitterai pas des yeux Narbonne et sa forteresse!
Par la foi que je vous dois, j'y serai plutôt vingt mois
que de ne pas prendre ce somptueux palais.
Quand vous arriverez au pays d'Orléans, 55
dans la douce France, quand vous serez à Laon,
si l'on vous demande où est le roi Charles,
alors au nom de Dieu, Français, répondez :
« Nous l'avons laissé au siège de Narbonne ! »
C'est ici désormais que je jugerai et donnerai mes lois. » 60
llernaut de Beaulande a pitié" de l'empereur, et lui propose de confier l'expédition à son fils Aimeri, qui, bieu qu armé chevalier depuis deux ans à peine, est un des plus preux de l'armée. Charles accepte avec joie, et, bientôt après, Aimeri est amené par son père.
Devant le roi vint Hernaus li gentis, Qui encor fu moût dolenz et pensis.
Avant se traist li vaillanz Aimeris.
N'ot plus bel ome en quatorze pais;
Le noble llernaut vint devant le roi, encore tout triste et pensif, et en avant se présenta le vaillant Aimeri. Il n'y eut en nul pays plus bel homme.
1. Défais signifiait à la fois défense et ce qui sert à détendre, par suite lorteressc.
Beaus fu a droit1, parcreùs et forniz, 65
Le regart2 fier, cler et riant le vis;
Simples et douz fu envers ses amis,
Et fel et fiers contre ses enemis.
Forment3 l'esguardent prince et comte et marchisj
Et li vasauz fu sage et bien apris. 70
Quant vit le roi, ne fu mie esbaiz;
Ainz que li rois l'eûst a raison mis,
Le salua gentement Aimeris :
« Cil Damedieus qui maint en pareïs,
Il * saut et gart le roi de saint Denis, 75
Et toz ses omes, si com jes5 voi assis,
Et il confonde ses morteus enemis!
Entendez moi, emperere gentis,
Otroiez moi Nerbone et le pais,
Ce dont n'a cure ne prince ne marchis, 80
Il était tout à fait, superbe, grand et robuste; 65
son regard était fier, son visage clair et riant.
Simple et doux envers ses amis,
il était terrible et implacable contre ses ennemis.
Princes, comtes et marquis le regardent beaucoup.
Le jeune chevalier était sage et bien appris ; 70
à la vue du roi, il ne fut pas troublé;
avant qu'il ne lui adressât la parole,
il le salua gracieusement :
o Que le Seigneur Dieu qui séjourne dans le paradis
sauve et protège le roi de Saint Denis, 75
ainsi que tous ses hommes que je vois autour de lui,
et qu'il confonde ses mortels ennemis!
Agréez ma demande, noble empereur.
Accordez-moi Narbonne et le pays
dont ni prince, ni marquis ne se soucie, 80
1. A droit, locution adverbiale, signi- ment. Fortement, comme grandement, est fiant proprement selon la justice, la une forme refaite sur la nouvelle l'orme convenance. du féminin forte, grande. V. p. 32, n. 2.
2. Anacoluthe dont le sens est très 4. Pléonasme du pronom sujet, très clair. fréquent encore au xviL' siècle.
3. Ancienne forme de fortement. Cf. 5. Pour je les, encore aujourd'hui patiemment, ttiligem-
AIMEIU 1)K naiuîonm:
Tant fort redotent paiens et Arabis.
Donez la moi, emperere gentis. »
Girars l'entent, s'en a jeté un ris;
Puis respondi l'emperere au lier vis :
« Por les sainz Dieu, est ce dont Airaeris? 85
Aymeriet, por le cors saint Denis,
Vodras tu estre des ore mes amis1 ?
Ne te membre il de l'eure ne des dis5,
Quant en Vienne estoit Girars assis,
En la forest avoie le porc pris? 90
La me sorprist dans Girars li marehis,
Et tu meesmes armez o lui venis ;
Tant fus vers moi liers et mautalentis,
S'il te creùst, n'en eschapasse3 vis,
Ne remest pas en toi ne fui ocis4. 05
tant ils redoutent païens et Arabes!
Donnez-les moi, noble empereur. »
Gérard l'entend, et il en éclate de rire.
L'empereur au fier visage répondit :|
« Par les saints de Dieu, est-ce donc là Aimeri ? 85
Aimeri, par le corps de saint Denis,
tu acceptes d'être maintenant mon ami?
Ne te souviens-tu donc pas du jour et de l'heure
où, quand Gérard était assiégé dans Vienne,
je m'étais emparé d'un sanglier dans la foret? 90
Je fus surpris par sire Gérard le marquis
et par toi-même qui vins armé avec lui.
Tel était ton courroux et ton acharnement contre moi,
que, s'il t'eût écouté, je ne serais point sorti vivant de ses mains.
Il ne tint pas à toi que je ne fusse tué. 95
1. Allusion à un épisode célèbre d'une guerre de Charlemagne contre Gérard, duc de Vienne, et son neveu Aimeri, Durant le siège de Vienne, Charles avait été surpris à la chasse par ses ennemis. Aimeri, dans sa haine pour l'empereur dont la femme avait infligé un affront à son onrle, réclamait à grands cris la mort du prisonnier: mais Gérard et les autres barons,
ses alliés, s'étaient jetés aussitôt aux pieds de leur souverain et avaient fait leur soumission.
'2. Littéralement : de l'heure et (1rs jours.
3. L'imparfait du subjonctif français, qui correspond pour la forme au plusque-parfait subjonctif latin, en a souvent la signification dans les propositions dubitatives.
i. Ellipse de que.
— Foi que (loi vos, sire, dist Aimeris, De tel cuer sui et esterai toz «lis :
Ja n'amerai nuljor mes enemis.
Mais bien savez1 trop aviez mespris,
Quant a mon oncle toliez son païs. 100
Foi que doi vos, emperere au fier vis,
Tant coin vodrez, je serai vostre amis,
Et quant vodrez, par le cors saint Denis,
Je reserai de vostre amor eschis.
De terre n'ai vaillant dous parisis; lOo
Quant Dieu plaira, le roi de pareïs,
Je ravrai tost plus grant avoir conquis.
— Voir, dist li rois, moitiés preuz etgentis. En l'onor Dieu qui en la croiz fu mis,
Te doing Xerbone et trestot le païs. 110
Par tel covent la pren, beaus dous amis; Que Damedieus qui pardon fist Longis, Te doint victoire contre tes enemis!
— Dieus vos en oie, sire », dist Aimeris.
— Foi que je vous dois, sire, dit Aimeri,
telles sont et telles seront toujours mes dispositions :
jamais je n'aimerai mes ennemis.
Vous savez bien que vous aviez commis une injustice
en dérobant à mon oncle son pays. 100
Je vous le jure, empereur au fier visage,
tant que vous le voudrez, je serai votre ami;
mais, par le corps de saint Denis, quand vous le voudrez,
je renoncerai à votre amour.
Je n'ai point à moi la valeur de deux deniers de terre; 105
quand il plaira à Dieu, le roi de paradis,
j'aurai vite conquis un plus grand avoir.
— En vérité, dit le roi, tu es tout à fait preux et noble. En l'bonneur de Dieu, qui fut mis sur la croix,
je te donne Xarbonne et tout le pays. 110
Accepte-les, beau doux ami, sous cette condition, et que le Seigneur Dieu qui pardonna à Longis t'accorde la victoire sur tes ennemis !
— Que Dieu vous entende ! » répond Aimeri.