‹ Chrestomathie du Moyen AgeChapitre 19 sur 112 · RENAUD DE M ONT AU BAN · texte numérisé non relu

RENAUD DE M ONT AU BAN

Pour amour cel Seigneur qui le mont doit jugier,

Qui garisse mes fis de mort et d'encombrier *.

Je nés vi 2, pécheresse, dis ans eut en février. —

Comment est ce dont, daine ? dist Richars au vis lier. 15

— En la moie foi, sire, par mortel encombrier :

Jes 3 envoiai en France, a Paris courtoier;

Charles en eut grant joie, tuit furent chevalier.

Li rois eut un neveu que merveilles 4 eut chier;

Quant il vit les danseaus alever et prisier, 20

Cremi que deseur lui vousissent souhaucier;

O le jeu des esches les cuida engignier.

Mais li vaslet nel peurent soufrir ne otroier;

La teste li brisierent sus ou palais plenier ;

Deci qu'il l'eurent mort, ne le voudrent laissier, 25

Lors s'en fui chascuns seur le courant destrier 3.

Avec eus en alerent bien set cent chevalier.

Deseur Muese, en Ardane, en un grant pui plenier,

pour l'amour du Seigneur qui doit juger le monde, afin qu'il protège mes fils contre le danger et la mort. Infortunée que je suis ! Voilà dix ans en février que je ne les ai vus.

— Comment est-ce donc, dame? dit Richard au fier visage. 15

— En vérité, Sire, par terrible malheur :

je les envoyai en France, à Paris, à la cour du roi. Charles en eut grande joie; ils furent tous chevaliers. Le roi avait un neveu qu'il aimait beaucoup.

Quand il vit les jeunes gens élevés en grade et estimés, 20

il craignit qu ils ne voulussent le surpasser; il songea à les tromper au jeu d'échecs.

Biais les jeunes chevaliers ne purent le souffrir ni lui céder; ils lui brisèrent la tète dans le vaste palais;

après l'avoir tué, ils ne voulurent pas demeurer, 25

chacun s'enfuit sur le rapide coursier.

Sept cents chevaliers partirent avec eux. Sur la Meuse, dans l'Ardenne, au haut d'une grande montagne,

Page 1