‹ Chrestomathie du Moyen AgeChapitre 49 sur 112 · LE DIT DE L HERBERIE · texte numérisé non relu

LE DIT DE L HERBERIE

Terre de Labour, en Alemaigne, en Soissoigne, en Gascoigne, en Espaigne, en Brie, en Champaigne, en Bourgoigne, en la forest d'Ardane, pour ocire les bestes sauvages et pour traire les oignemens, pour doner médecines a ceus qui ont les maladies es cors. Ma dame si me dist et comanda que, en quelque lieu que je venisse, je deïsse aucune chose si que cil qui fussent entour moi i prelssent bon essemple, et pour ce qu'ele me fist jurer seur sains, quant je me départi de li, je vos aprendrai a garir du mal des vers, se vous le voulés oïr. Voulés oïr?

Aucun me demandent dont li ver vienent. Je vous fai a savoir qu'il vienent de diverses viandes reschaufées, et de ces vins enfustés et boutés, si se congrient es cors par chaleur et par humeurs; car, si com dient li philosophe, toutes choses en sont criées, et pour ce si vienent li ver es cors, qui montent jusqu'au cuer et si font mourir d'une maladie qu'on apele mort soubitaine. Seigniez vous! Dieus vous en gart tous et toutes!

Pour la maladie des vers garir (a vos ieus la veés, a vos pies la marchiés !) la meilleur erbe qui soit es quatre

médecine à ceux qui ont les maladies dans leurs corps. Ma dame me dit et me commanda qu'en quelque lieu que je vinsse, je disse certaines choses telles que ceux qui fussent autour de moi y prissent bon exemple; et comme elle me l'a fait jurer sur des reliques des saints à mon départ, je vais vous apprendre à guérir du mal des vers, si vous le voulez ouïr. Voulez-vous l'ouïr?

Quelques-uns me demandent d'où viennent les vers. Je vous fais assavoir qu'ils viennent de diverses viandes réchauffées et des vins mis en fût et tournés; ils se concréent dans les corps par chaleur et par humeurs ; car, comme disent les philosophes, toutes choses en sont créées, et, pour cela, les vers viennent dans les corps, montent jusqu'au cœur et ainsi font mourir d'une maladie qu'on appelle mort subite. Signez-vous! Dieu vous en garde, tous et toutes !

Pour guérir la maladie des vers (à vos yeux vous la voyez, à vos pieds vous la foulez) la meilleure herbe qui soit dans les quatre parties du monde, c'est l'armoise. Les femmes s'en ceignent le soir de la Saint-Jean, et en font des drapeaux sur leur tète et disent que ni la goutte ni la folie ne peut les prendre ni à la tète,

parties deu monde, ce est l'armoise. Les femes s'en ceingnent le soir de la Saint Jehan, et en font chapeaus seur leur ciliés, et dient que goûte ne avertins ne les puet prendre n'en chiés, n'en bras, n'en pie, n'en main; mais je me merveil quant les testes ne leur brisent et que li cors ne rompent par mi, tant a l'erbe vertu en soi! En celé Champaigne ou je fui nés l'apele l'on marrebourc, qui vaut autant corne la mère des erbes. De celé erbe prendrés trois racines, cinc fueilles de sauge, nuef lueilles de plantaing. Bâtez ces choses en un mortier de cuivre, a un pestel de fer, desjeùnés ' vous du jus par trois matins; gari serés de la maladie des vers.

Or ostés les chaperons 2, tendes les oreilles, regardés mes erbes que ma dame envoie en cest païs et en ceste terre; et pour ce qu'ele vuet que li povres i puist aussi bien avenir come li riches, ele me dist que j'en feïsse denrée '■'; car teus a un denier en sa bourse qui n'i a pas cinc livres; et me dist et comanda que preïsse un denier de la monoie qui courroit ou païs et en la contrée ou je vendroie : a Paris un parisis, a Orliens un orlenois, a

ni aux bras, ni aux pieds, ni aux mains; mais je suis étonné que leur tête ne se brise et que leurs corps ne se rompent point par le milieu, tant cette herbe a de vertu en elle ! Dans cette Champagne où je suis né, on l'appelle marrebour, ce qui veut dire la mère des herbes. De cette herbe vous prendrez trois racines, en outre cinq feuilles de sauge, neuf feuilles de plantain. Battez ces choses en un mortier de cuivre, avec un pilon de fer, prenez de ce jus à jeun par trois matins, et vous serez guéris de la maladie des vers.

Maintenant, ôtez vos chaperons, tendez les oreilles, regardez mes herbes que ma dame envoie en ce pays et en cette terre: et comme elle veut que le pauvre y puisse atteindre comme le riche, elle m'a dit d'en fixer le prix à un denier; car tel a un denier dans sa bourse qui n'y a pas cinq livres; et elle me dit et commanda que je prisse un denier de la monnaie qui aurait cours

1. C'est-à-dire rompez votre jeune queue, que portaient les hommes et les avec... femmes.

'2. Coiffure en drap, à bourrelet et à 3. Une marchandise d'un denier.

le dit DE i. il i:i! m: un: 89

Estampes un estampois, a Bar un barrois, a Vianc un vianois, a Clermont un clermondois, a Dijon un dijonois, a Arras un artisien, a Mans un mansois, a Chartres un chartrain, a Londres en Angleterre un esterlin ; pour du pain, pour du vin a moi, pour du fein, pour de l'aveine a mon roncin; car teus qui autel sert d'autel doit vivre. Et je di que s'il estoit si povres, ou ons ou feme, qu'il n'eûst que doner, venist avant : je li presteroie l'une de mes mains pour Dieu et l'autre pour sa mère.

Ces erbes vous ne les mangerés pas ; car il n'a si fort buef en cest pais ne si fort destrier que s'il en avoit ausi gros corn un pois seur la langue qu'il ne mourust de maie mort, tant sont fors et ameres ; et ce qui est amer a la bouche, si est bon au cuer. Vous les me métrés trois jours dormir en bon vin blanc; se vous n'avés blanc, si prenés vermeil; se vous n'avez vermeil, prenés cbastain; se vous n'avés chastain, prenés de la bêle eaue clere; car teus a un puis devant son uis, qui n'a pas un tonel de vin en son celier. Si vous en desjeiinerés par treize matins; se vous failles a un, prenés autre; se vous i

dans le pays et dans la contrée où je viendrais : à Paris un parisis, à Orléans un Orléanais, à Etampes un étarnpois, à Bar un barrois, à Vienne un viennois, à Glermont un clermondois, à Dijon un dijonnois, à Arras un artésien, au Mans un mansais, à Chartres un chartain, à Londres en Angleterre un esterlin, pour nie procurera moi du pain, du vin, et à mon cheval du foin et de l'avoine; car tel qui sert l'autel doit vivre de l'autel. Et je dis que s'il en était un si pauvre, soit homme, soit femme, qui n'eût rien à me donner, qu'il vienne ici devant; je lui prêterai l'une de mes mains pour Dieu et l'autre pour sa mère.

Ces herbes, vous ne les mangerez pas, car il n'y a en ce pays ni bœuf, ni destrier si fort qui, s'il en avait sur la langue gros comme un pois, ne mourût de mauvaise mort, tant elles sont fortes et amèresl Or ce qui est amer à la bouche est bon au cœur. Vous me les mettrez trois jours dormir en bon vin blanc ; si vous n'avez pas du blanc, prenez du rouge; si vous n'avez pas du rouge, prenez du châtain; si vous n'avez pas du châtain, prenez de la belle eau claire; car tel a un [mils devant sa porte, qui n'a pas un tonneau de vin en son cellier. Vous en prendrez à jeun treize

failles le quart, prenés le quint; car ce ne sont pas cbaroies. Et je vous di par la passion dont Dieus maudist Gorbitas le juif qui forja les trente pièces d'argent en la tour d'Abilant, a trois lieues de Jherusalem, dont Dieus fu vendus, que vous serés gari de diverses maladies et de divers meshains, de toutes fièvres sans quartain, de toutes goûtes sans palasine, derenfleùre deucors; car se mes pères et ma mère estoient ou péril de la mort et il me demandoient la meilleur erbe que je leur peiisse doner, je leur doneroie ceste. En tel meniere vent je mes erbes et mes oignemens ; qui voudra si en preigne, qui ne voudra si les laist.

matins. Si vous ne le faites pas le quatrième, faites -le le cinquième, car ce ne sont pas sortilèges. Et je tous le dis par le supplice que Dieu dans sa malédiction infligea au juif Corbitas qui avait forgé dans la tour d'Abilant, à trois lieues de Jérusalem, les trente pièces d'argent dont Dieu fut vendu, vous serez guéri de diverses maladies et de diverses infirmités, de toutes fièvres, même de la fièvre quarte, de toutes gouttes, même de la paralysie, de l'enflure du corps ; car si mon père et ma mère étaient en péril de mort et me demandaient la meilleure herbe que je leur pusse donner, c'est celle-ci que je leur donnerais. Voilà comment je vends mes herbes et mes onguents : qu'il en prenne celui qui en voudra; qu'il les laisse celui qui n'en voudra pas.

L'AVEUGLE ET LE BOITEUX Moralité

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