LE MENESTREL HF. REIMS
et fu perceiïs d'un arbalestrier qui estoit en une tournele d'ainglée, qui sailloit plus avant que les autres tourneles. Si mist un carrel en roche ', et trait droit au roi, et le liert a descouvert ou tournant de la destre espaule; et le navra durement. Quant li rois se senti navré, si se traist arrière, et vint a son tref. Et furent li mire apareillié qui li traistrent le carrel fors de l'espaule tout entier, et li cerchierent la plaie, et dirent qu'il n'avroit garde se il se vouloit bien garder. Mais li rois, cjui estoit de grant cuer, ne prisa riens la plaie ne le conseil des mires; si but et manja quanqu'il li plout. Et sa plaie comença a forsener, et li feus i feri, et en pou d'eure en fu tous pourpris li costés et li bras. Et quant li rois vit qu'il ardoit tous et que mourir le couvenoit, si comença a complaindre lui meesmes et a regreter; et disoit ainsi : « Hé! rois Richars, mourras tu donc? Ha! mors, come iés hardie quant tu osas assaillir le roi Richart, le mieus entechié chevalier et le plus courtois et le plus large
vigoureusement, car ils étaient nombreux et bien défendus. Il advint un jour que le roi Richard était en train d'examiner le château, une targe devant lui. Il fut aperçu d'un arbalétrier qui était dans une tournelle d'angle, qui s'avançait plus que les autres tournelles. L'arbalétrier met un carrel en coche, et tire droit au roi qu'il frappe à découvert au tournant de l'épaule droite; et il le blesse durement. Quand le roi se sentit blessé, il revint en arrière jusqu'à sa tente. Et on réunit les médecins qui lui tirèrent le carrel hors de l'épaule tout entier, et lui fouillèrent la plaie; ils disent qu'il n'aurait rien à craindre s'il voulait rester tranquille. Mais le roi, qui était très courageux, dédaigna la blessure et le conseil des médecins ; il but et mangea tant qu'il lui plut. Et la plaie commença à s'étendre furieusement, le feu s'y mit, et en peu d'heures en furent gagnés tout le côté et le bras. Quand le roi vit qu'il brûlait tout entier et qu'il lui fallait mourir, il commença à se répandre en plaintes et en regrets : « Hé! roi Richard, mourras-tu donc? Ha! mort, comme tu es hardie d'oser attaquer le roi Richard, le mieux doué des chevaliers, le plus
1. Le ranci était une flèche munie île l'arbalète pour recevoir et diriger le d'un fer pyramidal, et la coche est la projectile rainure pratiquée sur le fût de l">i^
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deu monde. Ah! chevalerie, corne iras a déclin! Hé! povres dames, povre chevalier, que devendrez vous? Ha! Dieus, qui retendra mais chevalerie, largesce ne courtoisie ? »
Ainsi se complaignoit li rois, et quant il vit qu'il le couvenoit mourir , si comanda que ses cuers fust enfouis a Rouen pour l'amour qu'il i avoit, et ses cors fust portés à Londres et enfouis en la mère iglise. Atant trespassa et rendi son esperit, et lors comrnencierent sa gens a faire le greigneur duel que onques gens feïssent; et se départi li os d'enqui, et s'en alerent a Rouen. Et la fu enfouis li cuers le roi Richart, et li cors de lui lu portés à Londres ou on fist le greigneur duel qui onques fust fais d'ame : et fu enfouis en la grant iglise a grant oneur, et li fu faite tombe bêle et riche teus come il aferoit à roi.
courtois et le plus large du monde. Ah ! chevalerie, comme tu vas aller à déclin! Hé! pauvres dames, pauvres chevaliers, que deviendrez-vous ? Ha! Dieu, qui maintiendra désormais la chevalerie, la largesse, la courtoisie ? »
Ainsi se lamentait le roi ; et quand il vit qu'il lui fallait mourir, alors il ordonna que son cœur lut enseveli à Rouen, à cause de l'amour qu'il avait pour cette ville, et que son corps fût transporté à Londres et enseveli dans l'église métropole. Alors il trépassa et rendit le souffle, et à ce moment ses gens se mirent à mener le plus grand deuil qu'on eut jamais mené, et l'armée s'éloigna pour se rendre à Rouen. Là fut enfoui le cœur du roi Richard, et son corps fut transporté à Londres, où l'on mena le plus grand deuil qui fut jamais mené pour une âme,- on l'ensevelit dans la grande église en grand honneur, et l'on fit une tombe belle et riche, comme il convenait à un roi.
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Attaque du cainp français pendant la nuit. Le prêtre de Joinville met en fuite huit Sarrasins.
Quant je fu couchiés en mon lit, la ou je eusse bien mestier de repouser pour les bleceùres que j'avoie eu le jour devant, il ne m'avint pas ainsi; car, avant que il fust bien jours, l'on escria en nostre ost : « Aus armes! aus armes! » Je fis lever mon cbarnberlenc qui gisoit devant moi, et li di que il alast veoir que c'estoit. Et il revint tous effrées, et me dist : « Sire, or sus! or sus! que ves ci les Sarrazins qui sont venu a pié et a cheval; et ont desconfit les sergens le roi qui gardoient les engins, et les ont mis dedans les cordes de nos paveillons. »
Je me levai et jetai un gamboison ' en mon dos et un chapel de fer en ma teste, et escriai à nos sergens : « Par saint Nicolas! ci ne demourront il pas. » Mi chevalier
Quand je fus couché en mon lit. où j'aurais eu bien besoin de reposer à cause des blessures que j'avais reçues la veille, cela nie fut impossible; car avant qu'il fût jour, l'on cria dans notre armée : « Aux armes! aux armes! » Je fis lever mon valet de chambre qui était couché devant moi et lui dis d'aller voir ce que c'était. Et il revint tout effrayé et me dit : <■ Site, or sus! or sus! Car voici les Sarrazins qui sont venus à pied et à cheval; ils ont mis en déroute les sergents du roi qui gardaient les machines de guerre, et les ont rejetés dans les cordes de nos pavillons. »
Je me levai, jetai un vêtement sur mon dos, un chapeau de fer sur ma tète, et criai à nos sergents : <• Par saint Nicolas! ils ne resteront pas là. ■• Mes chevaliers m'arrivèrent blessés comme ils étaient; et nous refoulâmes les sergents des Sarrazins hors des engins, jusque devant un gros corps de Turcs à cheval qui étaient