Vêtement rembourré qu'on portait muis l'armure
me vindrent si blecié corne il estoient, et reboutames les sergens aus Sarrazins hors des engins, jusques devant une grosse bataille de Turs a cheval, qui estoient tuit rés a rés des engins que nous avions gaaigniés. Je mandai au roi que il nous secourust; car je ne mi chevalier n'avions pouoir de veslir haubers pour les plaies que nous avions eues; et li rois nous envoia monseigneur Gauchier de Chasteillon, liqueus se loja entre nous et les Turs, devant nous.
Quant li sires de Chasteillon eut rebouté ariere les sergens aus Sarrazins a pie, il se retraistrent sus une grosse bataille de Turs a cheval, qui estoit rangiee devant notre ost, pour garder que nous ne surpreïssions l'ost aus Sarrazins, qui estoit logiée dariere eus. De celle bataille de Turs a cheval estoient descendu a pie uit de leur chevetains moût bien armé, qui avoient fait un hourdeïs de pierres tailliees, pour ce que nostre arbalestrier ne les bleçassent : cist uit Sarrazin traioient a la volée parmi notre ost, et blecierent pluseurs de nos gens et de nos chevaus. Je et mi chevalier nous meïsmes ensemble et accordâmes, quant il seroit anuitié, que nous emporterions les pierres dont il se
tous contre les engins que nous avions conquis. Je mandai au roi qu'il nous secourût; car ni moi ni mes chevaliers n'avions pouvoir de vêtir nos hauberts à cause de nos blessures; et le roi nous envoya monseigneur Gaucher de Châtillon, lequel se posta entre nous et les Turcs, devant nous.
Quand le sire de Chàtillon eut refoulé les sergents des Sarrazins à pied, ceux-ci se retirèrent sur un gros corps de Turcs à cheval, qui était rangé devant notre armée, pour empêcher que nous ne surprissions l'armée des Sarrazins, qui était campée derrière eux. De ce gros de Turcs à cheval étaient descendus à pied huit de leurs chefs très bien armés, qui avaient fait un retranchement de pierres taillées, afin de n'être pas blessés par nos arbalétriers. Ces huit Sarrazins tiraient à la volée sur notre armée, et ils blessèrent plusieurs de nos gens et de nos chevaux. Mes chevaliers et moi nous nous réunîmes et décidâmes que, quand il serait nuit, nous emporterions les pierres derrière lesquelles ils se retranchaient. Un prêtre de ma suite, nommé monseigneur Jean de Yoisey,
hourdoient. Uns miens prestres, qui avoit a non monseigneur Jehan de Voissei, fu a ce conseil, et n'atendi pas tant, ainçois se parti de nostre ost tous seus, et s'adreça vers les Sarrazins, son gamboison vestu, son chapel de fer en sa teste, son glaive dessous l'esselepour ce que li Sarrazin ne l'avisassent. Quant il vint près des Sarrazins qui riens ne le prisoient pour ce que il le veoient tout seul, il lança son glaive de sous s'esselle et leur courut sus. Il n'i eut nul des uit qui y meïst défense, ainçois tournèrent tuit en fuie. Quant cil a cheval virent que leur seigneur s'en venoient fuiant, il ferirent des espérons pour eus rescourre, et il saillirent bien de nostre ost jusques a cinquante sergens ; et cil a cheval vindrent ferant des espérons , et n'osèrent asembler a nostre gent a pié, ainçois guenchirent par devant eus. Quant il eurent ce f;iit ou dous fois ou trois, uns de nos sergens tint son glaive par le milieu, et le lança a un des Turs a cheval, et li en dona parmi les costes ; et emporta cil qui frapés estoit le glaive trainant dont il avoit le fer parmi les costes. Quant li Turc virent ce, il n'i osèrent puis aler ne venir, et nostre sergent emportèrent les pierres. Des illec en avant fu mes
assista à ce conseil, et n'attendit pas si longtemps; mais il s'éloigna de notre armée tout seul et se dirigea du côté des Sarrazins, vêtu de son gamboison, son chapeau de fer en tète, son glaive sous l'aisselle afin de n'être pas remarqué des Sarrazins. Quand il arriva près des Sarrazins, qui ne s'en méfiaient nullement parce qu'ils le voyaient tout seul, il tira son glaive de dessous son aisselle et courut sur eux. Il n'y eut pas un des huit qui se défendit, mais tous s'enfuirent. Quand ceux à cheval virent que leurs seigneurs arrivaient en fuyant, ils piquèrent des deux poulies délivrer, et alors s'élancèrent de noire armée jusqu'à près de cinquante sergents; les cavaliers ennemis arrivèrent piquant desdeux, sans oser toutefois se mesurer avec les nôtres qui étaient à pied, mais tournèrent bride devant eux. Quand ils eurent fait cette manœuvre deux ou trois fois, un de nos sergents prit son glaive par le milieu, et le lama sur un des Turcs à cheval, el lui en donna parmi les côtes; ainsi frappé il emporta suspendu à lui le glaive dont il avait le fer parmi les côtes. Quand les
l-"i CHRESTOMATHIE DU MOYEN A(;E
prestres bien coneiis en l'ost, et le mouatroient li uns a l'autre et disoient : « Ves ci le prestre monseigneur de Joinville, qui a les uit Sarrazins desconfis. »
Turcs virent cela, ils n'osèrent plus aller ni venir, et nos sergents emportèrent les pierres. Depuis lors mon prêtre fut bien connu dans l'armée; ou se le montrait de l'un à l'autre en disant : « Voici le prêtre de monseigneur de Joinville, qui a mis en fuite les huit Sarrazins ! »
Remontrance faite par Joinville à saint Louis.
Ou chastel de Yeres descendi li rois de la mer, et la roine et sui enfant. Tandis que li rois sejournoit a Yeres pour pourchacier chevaus a venir en France, li abes de Cligni, qui puis fu evesques de l'Olive ', li présenta dous palefrois qui vauroient bien au jour d'ui cinc cens livres, un pour li, et l'autre pour la roine. Quant il li eut présenté, si dist au roi : « Sire, je vendrai demain parler a vous de mes besoignes. » Quant ce vint l'endemain, li abes revint; li rois l'ouï moût diligemment et moût longement. Quant li abes s'en fu partis, je vin au roi et li dis : « Je vous vueil demander, se il vous plait, se vous avés ouï plus debonnerement l'abé de Cligni, pour ce
Le roi débarqua au château d'Hyères avec la reine et ses enfants. Tandis qu'il y séjournait pour se procurer les chevaux nécessaires à son retour en France, l'abbé de Cluny, qui depuis fut évêque d'Olive, lui présenta deux palefrois qui vaudraient bien aujourd'hui cinq cents livres, un pour lui et l'autre pour la reine. Quand il les lui eut présentés, il dit au roi : •< Sire, je viendrai demain pour vous parler de mes affaires. » Quand on fut au lendemain, l'abbé revint : le roi l'écouta très attentivement et très longuement. Une fois l'abbé parti, je vins au roi et lui dis : •■ Je désire vous demander, si toutefois vous me l'accordez, si vous n'avez pas écouté avec plus de bonté l'abbé de Cluny parce qu'il
1. Il s'agit de Guillaume de Pontoise, Charité, abbé de Cluny et évêque qui fut successivement prieur de la d'Olive en Morée.
que il vous dona ier ces clous palefrois. » Li rois pensa longeraent et me dist : « Vraiement ouïl. — Sire, fis-jc, savés vous pour quoi je vous ai faite ceste demande? — Pour quoi? fist il. — Pour ce, sire, fis je, que je vous lo et conseil que vous défendes a tout vostre conseil juré, quant vous vendrés en France, que il ne preignent de ceus qui avront a besoignier par devant vous; car soiiés certains, se il prenent, il en escouteront plus volentiers et plus diligentment ceus qui leur donront, ainsi corne vous avés fait l'abé de Cligni. » Lors apela li rois tout son conseil, et leur ' recorda errant - ce que je li avoie dit; et li dirent que je li avoie loé bon conseil.
vous a donné hier deux palefrois. - Le roi réfléchit longuement et me dit : « Vraiment oui. — Sire, fis-je, savez-vous pourquoi je vous ai fait cette demande? — Pourquoi? fit-il. — Pour vous conseiller et vous prier de défendre à tout votre conseil juré, à votre retour en France, d'accepter rien de ceux qui auront à traiter d'affaires auprès de vous : car soyez certain que, s'ils acceptent, ils en écouteront plus volontiers et plus soigneusement ceux qui leur feront des présents, ainsi que vous avez fait avec l'abbé de Cluny. » Alors le roi convoqua tout son conseil et raconta aussitôt ce que je lui avais dit, et tous lui dirent que je lui avais donné un bon conseil.
Amour de saint Louis pour les pauvres.
Des le tens de s'enfance, fu li rois piteus des povres et des soufreteus; et acoustumé estoit que li rois, partoutou il aloit, que sis vins3 povre fussent4 tout ades
Dès le temps de son enfance, le roi fut pitoyable pour les pauvres et les souffreteux; la coutume était que, quelque part qu'allât le roi, cent vingt pauvres fussent toujours nourris en sa maison
1. Leur, parce que conseil est un mol i. Anacoluthe : la phrase commencée
collectif. par <///e II rois est interrompue par une