‹ Chrestomathie du Moyen AgeChapitre 83 sur 112 · LITTÉRATURE LYRIQUE · texte numérisé non relu

LITTÉRATURE LYRIQUE

Chanson de croisade (xne siècle)

Chanterai por mon corage Que je vueil reconforter, Car avec mon grant domage Xe quier morir n'afoler, Quant de la terre sauvage Ne voi nului retorner

Je chanterai à cause de mon cœur

que je veux réconforter,

car dans mon grand malheur

je ne cherche ni à mourir ni à devenir folle,

lorsque de la terre sauvage 5

je ne vois personne retourner

1. Cette chanson où une jeune 611c anonyme, clic a été sans doute com-

exhale de si touchantes plaintes sur posée à l'occasion de la croisade de

l'absence de son fiancé qui combat en Philippe Auguste, en 1189. Terre Mainte est, comme tant d'autres,

Ou cil est qui m'assoage

Le cuer quant j'en oi parler.

Dieus! quant crieront : Outrée lI

Sire, aidiez au pèlerin 10

Por cui sui espoentee,

Car félon sont Sarrazin!

Je soferrai mon domage

Tant que l'an verrai passer.

Il est en pèlerinage 15

Dont Dieus le laist - retorner!

Et inaugré tôt mon lignage

Ne quier ochoison trover

D'autre face 5 mariage;

Fous est cui j'en oi parler 20

Dieus ! quant

De ce sui au cuer dolente Que cil n'est en cest pals

de cette terre où est celui qui m'adoucit

le cœur, quand j'en entends parler.

Dieu! quand ils crieront : Outrée!

Seigneur, donnez aide au pèlerin 11)

pour qui je ressens de la peur,

car félons sont les Sarrazins !

Je souffrirai mon dommage

jusqu'à ce que je voie l'année écoulée.

Il est en pèlerinage, 15

d'où puisse Dieu le laisser retourner!

Et malgré tout mon lignage

je ne cherche à trouver occasion

qu'avec autre je fasse mariage;

fou est qui j'en entends parler. 20

Je suis au cœur dolente de ce que lui n'est plus en ce pays,

1. Outrée (lat. ultra') était le cri des son d'Outrée qui venait de France, croisés. La population de Milan s'était 2. Subj. prés, de laisser. soulevée en 1098 en chantant la chan- 3. Ellipse de la conjonction que.

Qui si sovent me torinente;

Je n'en ai ne gieu ne ris. 25

Il est beaus et je sui gente :

Sire Dieus, por quel f feïs?

Quant l'uns a l'autre atalente,

Por quoi nos as départis?

Dieus ! quant 30

De ce sui en bone atente

Que je son omage pris;

Et quant la douce ore vente

Qui vient de cel douz paîs

Ou cil est qui m'atalente, 35

Volentiers i tor 2 mon vis ;

Adont m'est vis que jel 3 sente

Par desoz mon mantel gris.

Dieus! quant

lui qui si souvent me cause tourment;

je n'en ai plus ni jeu, ni ris.

Il est fier et moi je suis gente : 25

Seigneur Dieu, pourquoi fis-tu cela?

Quand l'un plait tant à l'autre,

pourquoi nous as-tu séparés?

Mais de ceci je suis en bonne attente,

car j'ai son hommage pris; 30

et quand la douce brise vente,

qui vient de ce doux pays

où est celui qui m'enchante,

volontiers j'y tourne mon visage;

alors il m'est avis que je le sente 3'»

par-dessous mon manteau gris.

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