‹ Chrestomathie française à l'usage de la jeunesse arabeChapitre 48 sur 74 · nne De Boulen au roi Henri VIII, sore Mari · texte numérisé non relu

nne De Boulen au roi Henri VIII, sore Mari

Sire, Le mécontentement de Votre Grandeur el mon emprisonnement me paraissent des choses si étranges, que je ne sais ce que je dois écrire , ni sur quoi je dois m'excuser. Vous m'avez envoyé dire par un homme que vous savez être mon ennemi déclaré depuis longtemps , que , pour obtenir votre faveur , je dois reconnaître une certaine vérité. Il n'eut pas plus tôt fait son message , que je m'aperçus de votre dessein . Mais si , comme vous le dites, l'aveu d'une vérité peut me procurer ma délivrance, j'obéirai à vos ordres de tout mon cœur , et avec une entière soumission. Que votre Grandeur ne s'imagine pas<|ue votre pauvre femme puisse jamais être amenée à reconnaître une faute doiilla seule pensée no lui est pas venue dans l'esprit. Jamais Prince n'a eu une femme plus fidèle à tous ses devoirs, plus remplie

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d'une tendresse sincère, que celle que vous avez trouvée en la personne d'Anne de Boulen, qui aurait pu se contenter de ce nom et de son état, s'il avait plu à Dieu et à votre Grandeur de l'y laisser. Mais, au milieu de mon élévation et de la Royauté où vous m'avez admise, je ne me suis jamais oubliée au point de ne pas craindre quelque réveil pareil à celui qui m'arrive aujourd'hui. Comme celte élévation n'avait pas un fondement plus solide que le goût passager que vous avez eu pour moi, je ne doutais pas que la moindre altération dans les traits qui Tout fait naître ne fût capable de vous faire tourner vers quelque autre objet.

Vous m'avez tirée d'un rang inférieur pour m'élever à la Royauté et à Tauguste rang de votre compagne; cette grandeur était fort au-dessus de mon mérite, ainsi que de mes droits. Cependant si vous m'avez crue digne de cet honneur, ne souffrez pas, grand Prince, qu'une inconstance injuste, ou que les mauvais

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conseils de mes ennemis me privent de votre faveur royale. Ne permettez pas qu'une tache aussi noire et aussi indigne que celle de vous avoir été infidèle, ternisse la réputation de votre femme et celle de la jeune Princesse votre fille.

Ordonnez donc, ô mon Roi, que l'on instruise mon procès, mais que Ton y obseçve les lois de la justice, et ne permettez pas que mes ennemis jurés soient mes accusateurs et mes juges. Ordonnez même que mon procès soit fait en public : ma fidélité ne craint point d'être flétrie par la honte. Vous verrez mon innocence justifiée, vos soupçons levés, votre esprit satisfait, ella calomnie réduite au silence, ou mon crime paraîtra aux yeux de tout le monde. Ainsi, quoi qu'il plaise à Dieu ou à vous d'ordonner de moi, votre Grandeur peut se garantir de la censure publique; et mon crime étant prouvé en justice, vous serez eu liberté devant Dieu et devant les hommes, non-seulement de me punir comme une épouse infidèle, mais encore de suivre l'inclination

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que vous avez fixée sur cette personne qui est la cause du malheureux état où je me vois réduite^ et que j'aurais pu vous nommer il y a longtemps, puisque votreGrandeurn'ignoraitpas jusqu où allaient mes soupçons à cet égard.

Enfin, si vous avez résolu de me perdre, et que ma mort, fondée sur une infâme calomnie, vous doive mettre en possession du bonheur que vous souhaitez, je prie Dieu qu^il veuille vous pardonner ce grand crime, aussi bien qu'à mes ennemis qui en sont les instruments, et qu'assis au dernier jour sur son trône devant lequel vous et moi comparaîtrons bientôt, et où mon innocence, quoi qu'on puisse dire, sera ouvertement reconnue; je le prie, dis-je, qu'alors il ne vous fasse pas rendre un compte rigoureux du traitement cruel et indigne que vous m'aurez fait.

La dernière et la seule chose que je vous demande, est que je sois seule à porter tout le poids de votre indignation , et que ces pauvres innocents gentilshommes qui, m'a-t-on dit, sont rete-

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nus à cause de tnoî dans une étroite prison, n'en reçoivent aucun mal. Si jamais j'ai trouvé grâce devant vous, si jamais le nom d'Anne de Boulen a été agréable à vos oreilles, ne me refusez pas cette demande , et je ne vous importunerai plus sur quoi que ce soit: au contraire, j'adresserai toujours mes ardentes prières à Dieu , afin qu'il lui plaise vous maintenir en sa bonne garde, et vous diriger en toutes vos actions.

De ma triste prison à la Tour , le 9 mai .

Votre très-fidèle et très-obéissante femme.

Anne de Boulen.

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