Christophe Colomb au Roi dJ Espagne
Dv la Jamaïque, 1503.
Sire,
Diego Mendès,et ces papiers que je lui remets, apprendront à Votre Majesté quelles riches mines d'or jai découvertes à Véragua, et coroment je me proposais de laisser mon frère à la rivière Berlin , si les volontés du Ciel et les plus grands malheurs du monde ne m'en eussent empêché. Il suffit, au reste, que votre Majesté et ses successeurs recueillent la gloire et les avantages du tout, que la découverte s'achève, et que les premiers établissements se fassent par quelqu'un plus heureux que l'infortuné Colomb. Si Dieu m'est assez favorable pour conduire Mendès en Espagne, il fera sans doute comprendre à la Reine ma maîtresse, ainsi qu'à votre Majesté, que ce ne sera pas ici seulement un fort ou un château, mais la découverte d'un monde de sujets, de terres et de
richesses, plus grand que l'imagination la plus vaste n'aurait pu se le figurer, ou que Tavarice elle-même n'aurait pu le désirer. Mais ni le papier, ni la langue d'aucun mortel^ ne pourront jamais vous exprimer l'angoisse et les souffrances de mon corps et de mon âme, ni vous peindre la misère et les dangers de mon fils^ de mon frère et de mes amis. Depuis plus de dix mois nous sommes ici logés à découvert sur les ponts de nos vaisseaux échoués sur la côte. Ceux de mon équipage qui sont demeurés sains, se sont mutinés sous Perras de Séville; et mes amis, ceux qui me sont restés fidèles, sont ou malades, ou mourants. Nous avons détruit les provisions des Indiens de manière qu'ils nous abandonnent^ et que probablement nous périrons de faim. Tous ces malheurs sont augmentés par tant de circonstances qui les aggravent, qu^ils m'ont rendu le plus déplorable objet d'infortune que le monde puisse jamais voir:comme si le mécontentement du Ciel secondait l'envie de l'Espagne, et qu'il voulût punir comme
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des crimes des entreprises et des services méritoires, Ciel, et vous Saints qui l'habitez, que le Roi D. Ferdinand et mon illustre maltresse Dona Isabelle sachent que mon zèle pour leur service et pour leurs intérêts m'a rendu le plus malheureux des hommes vivants; car il est impossible de vivre, et d'avoir des afflictions semblables aux miennes. l'appréhende et je prévois avec horreur ma destruction et celle de ces malheureux et braves gens qui vont périr pour Tamour de moi. Hélas! la justice et la piété se sont relirées aux cieux; et c'est un crime aujourd hui d'avoir fait trop de bien aux hommes^ou de leur en avoir trop promis. Mes malheurs m'ont fait de la vie un fardeau, et je crains que les vains titres de vice-roi perpétuel et d'amiral ne m'aient rendu odieux à la nation Espagnole.
On rirait d'indignation en voyant toutes les méthodes employées pour couper une trame déjà prête à se rompre; car je suis dans mon vieil âge,la goutte me cause des peines insuppor-
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tables; langu^sant à présent, presque mourant de ce mal et de beaucoup d'autre5,parmi des Sauvages, où je n'ai ni alifflentsni remèdes pour mon corps^ni prêtres ni sacrements pour mon âme; mes gens mutinés, mon fils et tons mes amis malades, épuisés et mourants. Les Indiens m'ont abandonné, et le gouverneur de Saint-Domingue a envoyé plutôt pour savoir si j'étais mort,ou pourm'enterrervivant ici, que pour nous secourir; car son bateau ne nous a point parlé, ne nous a point donné de lettres, etn'a voulu en recevoir aucune de nous; d'où je conclus que les officiers de Votre Majesté ont intenironquemes voyageset ma vie finissent ici. Dieu qui avez compassion des malheureux et des opprimés, pourquoi Cenell Bovadilla ne m'a-t-il pas tué lorsqull nous dépouilla, mon frère et moi, deTor qui nous avait coûté si cher, «t nous envoya chargés de chaînes en Espagne, sans jugement,
sans délit , sans Tombre même de crime? Ces chaînes, hélasl
sont aujourd'hui mon seul trésor, et elles seront enterrées avec
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moi, si j'ai le bonheur d'avoir un cercueil ou un tombeau: car je veux que le souvenir d'une action si tragique et si injuste meure avec moi, et que, pour l'honneur du nom Espagnol, elle soit à jamais oubliéeyS'il on eût été ainsi, Obando ne nous aurait pas lais-* ses, pendant dix à douze mois, prêts à périr par une méchanceté aussi grande que nos malheurs. Ah! que cette nouvelle infamie ne souille pas encore le nom Castillan ; et puissent les siècles futurs ne jamais savoir qu'il y eut dans celui-ci des misérables assez vils pour croire se faire un mérite auprès de Ferdinand, en détruisant l'infortuné Colomb, non pour ses crimes, mais pour avoir découvert et donné à l'Espagne un nouveau monde 1
Ce fut vous, 6 grand Dieu, qui m'fnspirâtes et me conduisîtes! Montrez-moi quelque pitié , daignez faire grâce à cette malheu^ reuse entreprise: que la terre entière,etquetoutce qui dans l'unie vers aime la justice et l'humanité, pleure sur moi; et vous, saints Anges du ciel qui connaissez mon innocence, pardonnez au siècle
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présent trop envieux el trop endurci pour me plaindre! Sûrement ceux qui sont à naître pleureront un jour lorsqu'on leur dira que Colomb avec sa propre fortune, avec peu de frais, ou même aucun de la part de la Couronne, au hasard de sa vie et de celle de son frère en vingt années et quatre voyages, a rendu de plus grands services à l'Espagne que jamais Prince ou Royaume n'en a reçu d'aucun l)omme;que cependant,sansraccuser dumoindrc crime, on l'a laissé périr pauvre et misérable, après lui avoir tout enlevé, excepté ses chaînes;de manière que celui qui a donné à FEspagne un nouveau monde, n'a pu trouver, ni dans celui-ci, ni dansl'ancicn^une chaumière pour sa misérable famille et pour lui. Mais si le Ciel doit me persécuter encore, et semble mécontent de ce que j'ai fait,comme si la découverte de ce nouveau monde devait être fatale à raneîen;s'il doit par châtiment mettre un terme, en ce lieu de misère, à ma malheureuse vie, vous, saints Anges , qui secourez l'innocent et l'opprimé, faites parvenir ce
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papier à mon illustre maUresseielle sait combien j'ai souffert pour sa gloire et pour son service, et elle aura assez de justice et de piété pour ne pas souffrir que le frère et les enfants d'un homme qui a donné à l'Espagne des richesses immenses, et qui a ajouté à ses domaines de vastes Empires et des Royaumes inconnus, soient réduits à manquer de pain ou à vivre d'aumônes . Elfe verra, si elle vit,que l'ingratitude et la cruauté provoqueront la colère céleste. Les richesses que j'ai découvertes appelleront tout le genre humain au pillage, et me susciteront des vengeurs, et la nation un jour souffrira peut-être pour les crimes que commettent aujourd'hui la méchanceté, l'ingratitude et Tenvie.
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