‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 114 sur 151 · ALBERT SAMAIN · texte numérisé non relu

ALBERT SAMAIN

Un pâle automne saigne au fond de l'avenue, Et des femmes en deuil passent à l'horizon. Comme dans un préau d'hospice ou de prison, L'air est calme et d'une tristesse contenue : Et chaque feuille d'or tombe, l'heure venue, Ainsi qu'un souvenir, lente, sur le gazon. Le Silence entre nous marche... Cœurs de mensonges, Chacun, las du voyage, et mû, par d'autres songes Kéve égoïstement de retourner au port.

Mais les bois ont, ce soir, tant de mélancolie. Que notre cœur s'émeut à son tour et s'oul)lie A parler du passé, sous le ciel qui s'endort, Doucement, à mi-voix, comme d'un enfant mort.

Elég-ie *.

Quand la nuit verse sa tristesse au firmament,

Et que, pâle au balcon, de ton calme visage

Le signe essentiel hors du temps se dégage.

Ce qui t'adore en moi s'émeut profondément.

C'est l'heure de pensée où s'allument les lampes.

La ville, où peu à peu toute rumeur s'éteint.

Déserte, se recule en un vague lointain

Et prend cette douceur des anciennes estampes.

Graves, nous nous taisons. Un mot tombe parfois,

Fragile pont où l'âme à l'âme communique.

Le ciel se décolore et c'est un charme unique

Cette fuite du temps, il semble, entre nos doigts.

Je resterais ainsi des heures, des années,

Sans épuiser jamais la douceur de sentir

Ta tête aux lourds cheveux sur moi s'appesantir,

Comme morte parmi les lumières fanées.

C'est le lac endormi de l'heure à l'unisson,

La halte au bord du puits, le repos dans les roses ;

Et par de longs fils d'or nos cœurs liés aux choses

Sous l'invisible archet vibrent d'un long frisson.

Oh ! garder à jamais l'heure élue entre toutes,

Pour que son souvenir comme un parfum séché.

Quand nous serons plus tard las d'avoir trop marché,

Console notre cœur, seul, le soir, sur les routes.

Extrait de : Au Jardin de l'Infante.

Voici cpie les jardins de la nuit vont fleurir.

Les lignes, les couleurs, les sons deviennent vagues.

Vois, le dernier rayon agonise à tes bagues.

Ma sœur, n'entends-tu pas quelque chose mourir!...

Mets sur mon front tes mains fraîches comme une eau pure,

Mets sur mes yeux tes mains douces comme des fleurs;

Et que mon âme, où vil le goût secret des pleurs.

Soit comme un lis fidèle et pâle à ta ceinture.

C'est la Pitié qui pose ainsi son doigt sur nous ;

Et tout ce que la terre a de soupirs qui montent,

n semble qu'à mon cœur enivré le racontent

Tes yeux levés au ciel si tristes et si doux.

Œuvres à lire (Société du Mercure de France, éditeur) ; Au Jardin de l'Infante (1893); Aux flancs du vase (1898) ; Le Chariot d'or (1901). — Critiques à consulter : Pierre Quillard, Mercure de France (octobre 1893) ; François Coppée, Mon Franc parler, 2<'» série (1894); E. Vigié-Lecoq, La poésie contemporaine (1897); Gaston Deschamps, Le Te,nps(2i octobre 1897); W. Tompson, French Portraits (1900); Georges Pellissier, Le mouvement littéraire contemporain (1901).

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