FERNAND GREGH
Né à Paris en iS73.
Bien qu'il ait subi aussi l'influence du symbolisme, Fernand Gregh est surtout un des meilleurs disciples de "Verlaine, dont il a le verbe troublant, l'art des notations subtiles et des nuances adoucies. C'est le premier poète, à tendances modernistes, qui ait été couronné par l'Académie française, restée très rebelle aux innovations prosodiques. Ce succès a eu de très heureux résultats : dans sa dernière œuvre, le jeune écrivain s'est révélé comme un lyrique profond et touchant, dont on peut beaucoup attendre.
Le parc '.
La Maison de l'Enfance au lointain du passé Se dresse et me sourit blanche parmi les arbres, Et je revois au parc, dès le seuil dépassé, L'allée où nous rêvions le soir, couple enlacé. Sous le geste immobile et pâle des grands marbres. Je revois le jet d'eau bordé de grands iris Qu'Avril faisait rêver en llcurs mauves et graves, Courbés sur l'onde; ainsi les rêves de jadis Se mirent sur mon âme, iris bleus ou purs lys, Mais y cherchent en vain leurs corolles suaves...
• Ces vers et les suivants sont extraits de La Maison de l'enfance (1897), qnplqneR-uneB des pièces sont de 1892.
FERNAXD GREGH 545
Je revois le bassia verdi de mousses d'eau
Qui s'ouvraient comme un clair et fragile rideau
Au choc des cailloux blancs que nous jetions dans l'onde
Pour voir fuir, à travers les forêts de roseau,
Les grands poissons d'argent dans la vasque profonde ;
La pelouse où les fleurs en Mai poussaient par gerbes.
Mêlant au clair pavot la jaune renoncule,
Et dont le vent berçait les longues houles d'herbes,
Souffle frais du matin, brise du crépuscule.
Sans trêve, en un remous onduleux qui circule.
Je revois, dans les houx, héros humiliés, Dieux de jadis gisant plus que morts, oubliés, Les marbres dont la tête a roulé sur les dalles, Les nymphes se baissant pour nouer leurs sandales Que dès longtemps le vent a fait choir de leurs pieds
Et surtout, au détour verdoyant d'une tente, Emergeant de sa gaine de marbre, un vieux Faune Qui, solitaire, au gré d'une ivresse dansante Promenait ses doigts vifs sur une flûte absente Pour charmer les échos lointains dans le bois jaune...
Cloches d'automne ^
Des cloches, de lointaines cloches.
Dans le grand crépuscule immobile d'Automne Eveillent un frisson sonore et monotone.
Des cloclies, de lointaines cloches, Bercent sur l'horizon leur plainte qui s'étonne. Baissant soudain la voix comme pour des reproches.
Souviens-toi des matins où chantaient les clochers, Et des longs soirs d'Octobre assoupis de langueur Où le vent, qui fait les feuilles se détacher Avec des bruits pareils au battement d'un cœur, Soudain apporte en le silence un chant de cloches... Souviens-toi de ces jours si lointains et si proches Où l'espoir te berçait de mystérieux chants. Quand s'épaudaient, comme des larmes retenues. Les voix des cloches claires ou sombres comme les nues Qui versent le soleil et l'ombre sur les champs...
* C'est une des pièces où le poète a le plus usé des innovations des ver; libristes.
546 CHHESTOMATUIE FRAMjAlSE
Souviens-loi, souviens-loi des malins de dimanclio Où Ion âme était grave et fière el toute blanche...
Les clochers bouriloimaient comme un essaim d'abeilles. Et les cloches comiiif une plainte qui s'éveille Et s'endorl et renaît plus forte, sursautaient. Et se lamentaient doucement, el san^'lijtaiont... Et leurs voix sur les vents passaient comme de grandes ondes Qui noyaient les forêts profondes El caressaient les plus secrètes fleurs, Et comme des flots charg(''S de sanglots allaient se briser Par les hameaux en joie et les champs apaisés Aux grèves murmurantes de tous les cœurs..,
Ces jours si lointains el si proches,
Ces jours qu'ont évoqués les cloclies
Du fond du passé sombre otl s'endorment les jours,
Ces jours si lointains el si proches
Ont-ils fui pour toujours !
0 passé ! Souvenu doux-amer ! ù regret ! Heviendrez-vous, malins des divines tristesses! Le chant a-l-il menti des cloches prophélesses ? L'espoir qui me parlait en leur voix ful-il vrai ?
Ou bien, comme ce soir en écoulant les cloches
Dois-je pleurer toujours, En écoulant chanter, longs sanglots, doux reproches, Au fond des soirs, du fond des jours.
Les cloches incertaines.
Les cloches Lointaines...
Menuet <.
La tristesse des menuets Fait chanter mes désirs muets
Et je pleure D'entendre frémir celle voix Qui vient de si loin, d'autrefois,
El qui pleure.
• Cette pièce est un chef-d'œuvre de nn'lancolie douce et tendre ; comme certaines délicieuBcs romances du siècle passé, elle évoque le monde cliarmaut que peigait Watteau el dont Marivaux nous a donné la psychologie pénétrante.
FKltNAND GREGH 547
Chansons frêles du clavecin, Notes grêles, fuyant essaim
Qui s'efface, Vous êtes un pastel d'anfan Qui s'anime, rit an instant,
Et s'elTace,
0 chants troublés de pleurs secrets, Chagrins qui s'ignorent, Ips vrais.
Pudeur tendre, Sanglots que l'on cache au départ, Et qui n'osent s'avouer, par
Orgueil tendre.
Ah ! comme vous broyez les cœurs De vos airs charmants et moqueurs
Et si tristes !
Menuets à peine entendus, Sanglots légers, rires fondus,
Baisers tristes !..
Appareillage.
Le flot clapote, un liomme auprès de nous chanlonno; Des voiles passent comme un vol d'oiseaux blessés. 0 phare ! 6 port ! demain nous vous aurons laissés Derrière nous, fuy.int sous la mer qui moutonne...
Vois déjà près du môle, au soleil froid d'automne, Notre vaisseau haie par les haleurs lassés; Ils tirent pas à pas, et leurs chants cadencés Font un thrène d'adieux lointain et monotone...
Car tout déjà parle d'adieux ! Des matelots Dans les vergues, bercés sur le péril des flots. Hissent la voile avec un cri mélancolique;
Et triste comme les adieux, de toute part Flotte dans l'air humide et le soleil oblique Le vent qui gonflera nos voiles, au départ !
Le chemin de vie.
Je sens sourdre à mon front des sueurs d'agonie. Et je n'ai fait pourtant qu'un pas dans mon chemin ; Je vais en tâtonnant et je cherche une main... Qui voudra me guider sur la route infîoie ?
548 CHRESTUMATHIE FRANÇAISE
Les cailloux, autrefois, poussés d'un pied alerte. Et qui, dans les lilas et les fleurs d'églantiers, Uuisselaienl en clianlanl aux pentes des sentiers. Voici qu'en les lieurlanl je bute et je ui'arrt^te...
Je suis seul, et pourtant on marche quelque pari. Je frôle à chaque pas de grandes fleurs qui tremblent.. Gomme la route est som})re au lointain; il me semble Qu'un grand soleil pourtant rayonnait au dé[)art.
Je ne sais plus ; je sens s'aggraver peu à peu L'invisible fardeau qui charge mes épaules. Atteindrai-je du moins là-bas le Vallon bleu Où je pourrais dormir près du lac, sous les saules ?
Au départ, ce fut comme un éblouissement. La route miroitait toute blanche de poudre. Et nous sommes partis en nous serrant les coudes. Et défiant le sort et riant follement !
Sans que j'aie un instant pu voir mes compagnons Ne plus mettre leurs pas familiers dans ma voie. Je me suis trouvé seul au chemin qui poudroie... Mais pour les appeler encor je sais leurs noms.
Il y avait là-bas, au départ, dans l'aurore, Le fol Espoir, le Rêve au front pur et joyeux, El le Désir avec sa flamme dans les yeux, Et l'Amour au doux rire et le Plaisir encore.
Mes amis autrefois m'ont dit en souriant Qu'ils voulaient me conduire aux lies Fortunées... Peut-être l'atteindrai-je en marchant des années Le mirage apparu dans l'aube à l'Orient ?
Je sais que pour le joindre il faut passer les mers ; Mais peut-être en allant devant moi, quelque jour. Ayant erré dans l'ombre ol fait un long détour, Verrai-je se dresser enfin ses Palais clairs !
Les Paradis d'espoir ne sont jamais perdus,
El quand on a manqué pour y cingler la voile,
Après avoir soufl'ert et marché sans étoile.
On les voit luire, un soir que l'on n'y croyait plus.