‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 132 sur 151 · JUSTE OLIVIER S · texte numérisé non relu

JUSTE OLIVIER S

Sous une nef qu'à ton front méprisant Semble attacher un lien trop pesant; Ta grâce encor, fascinante et suprême, Sur les flancs noirs du navire massif, Jette un éclat magique et fugitif, Pour s'en former un charmant diadème.

0 bleu Léman, toujours grand, toujours beau, Que sur ta rive au moins j'aie un tombeau!

Quand du couchant les flammes nuancées Sur ton miroir s'éteignent balancées, Quand chaque flot plonge, mobile et pur, Son île d'or dans l'océan d'azur; De ma pensée, autour de loi captive, L'amour encor repose îur tes eaux.

Avec les monts, les tours, les blancs oiseaux, Et les manoirs qui dorment sur ta rive.

0 bleu Léman, toujours grand, toujours beau, Que sur ta rive au moins j'aie un tombeau !

Le festin '.

La terre froide et sourde avait, en retombant, Fait sortir du cercueil un son d'adieu suprême, Triste et dernière voix, bruit funèbre et glaçant. Qui semble faire encor souflVir ceux que l'on aime. Et le cortège noir revenait en causant.

Je m'en allai, cherchant la source et le bocage. Glacée était son onde, envolé le feuillage. Et sous le froid miroir on voyait seulement Quelques gouttes d'azur passer comme une image Qui s'enfuit, et murmure et sourit un moment.

Les Alpes avaient mis leurs grands manteaux de neige Dont les plis sans éclat dérobaient tout entiers Les gazons et les bois, les rocs et les glaciers. Sous de livides cieux que nul souffle n'allège. S'endormaient les tombeaux, les vieux et les derniers.

1 E.\lrait de Deux voix. — L'auteur parle ici d'ua usage répandu encore Jaus les campagnes suisses, où l'oa donne in grand repas aux gens qui viennent assister à un enterrement.

S94 GHRESTOMATHIE FRANÇAISE

Le cimetière allait retrouver son silence. Il était calme et froid, sans bruit, saus espérance. Désert, abandonné même des fossoyeurs, Seul, sur la tombe neuve un oiseau se balance, Mais quand je m'approchais, il s'envolait ailleurs.

Un autre le suivait. Sous les feuilles séchées Qui tapissaient partout le sol moussu des bois, Je les vis disparaître ; et les feuilles couchées. Sonores, de leur aile ou de leur pied touchées. M'apportèrent longtemps des échos de leur voix.

Le village s'anime. Au travers de la brume.

D'une maison surtout resplendit le foyer;

Par les carreaux étroits on la voit ondoyer.

La table est préparée et la lampe s'allume.

On mange, on cause, on boit ; car, selon la coutume.

On a fait à la morte un splendide festin. Et la cave a cédé le meilleur de son vin. C'est le dernier service; et les pâtes dorées, Les bricelets cassants, les merveilles sucrées Arrivent empilés sur de grands plats d'étain.

On donne aux assistants quelques débris des roses Qui de leur pâle éclat couronnaient le cercueil . Les convives, alors, prennent des airs moroses, Et l'on fait au manger quelques petites pauses. Lorsque chacun reçoit ce souvenir de deuil.

Gerte l on ne peut nier que tous ne soient habiles A rider de leurs fronts le lac calme et serein, A faire sur la mort quelques phrases faciles. Apprises dès longtemps, et, de détails futiles, Art favori du monde, à noyer leur chagrin.

« Au moins, dit l'un d'entre eux au père, à la famille, Vous avez bien soigné votre défunte fdle. Votre sœur; et jamais il ne lui manqua rien? — C'est vrai 1 répondent-ils : cela console bien. » Et chacun à son tour sur ce sujet babille.

JUSTE OLIVIER 5y>

La mère, une ou deux fois, se montra sur le seuil, Ses cheveux gris sortant de sa coiffe de deuil. Ses yeux fixes tournés sur la table servie ! « Mangez ! mangez! pour moi rien ne me fait envir «Mangez! leur disait-elle avec un froid accueil.

Je partis, côtoyant les vignes dépouillées.

Un vent sévère et froid Ballottait dans les airs les feuilles envolées; Et j'en vis qui roulaient en troupes désolées Autour de la maison, et tombaient sur le toit.

Un sombre tourbillon descendit sur la terre.

On l'entendait frémir.

Et résonner surtout vers le haut cimetière, Où son souffle, heurtant quelque monceau de pierre,

Y pouvait mieux gémir.

J'entendis un vieillard, passant par la prairie.

Qui, le front découvert, Luttait contre le vent et, dans ses rêveries. Disait tout haut, marchant sur les feuilles flétries: « On laisse le bois mort, on coupe le bois vert ».

Vieillard ! ta pitié fausse est, de plus, insensée.

Vois-tu tomber des cieux La neige, dans les airs doucement balancée, Et d'un linceul aussi recouvrir, amassée,

Les prés silencieux.

Et les tombeaux anciens et la fosse nouvelle,

Les morts jeunes et vieux, Comment les reconnaître? égalisés par elle, [Is ont tous pour manteau la blancheur de son aile Jusqu'à l'heure où doit luire un soleil radieux.

Alors, quand du trépas la pesante froidure.

Sous le rayon divin.

Verra fondre sa glace, ainsi qu'une onde pure, La vie, au jour nouveau, reprendra son murmure.

Et coulera sans fln.

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Œuvres à lire de Juste Olivier (Georges Bridel, éditeur, Lausanne) : Les deux voU- (1835); Chansons lointaines (1847); Chansons du soir (1867). — Critiques à consulter: Eugène Ranibert, Ecrivains de la Suisse romande (1889). Ch. Fuster. Les poêles du foyer; Ph. Godet, Histoire littéraire de la Suisse française: Virgile Rossel, Histoire de la littérature française ho a de France; Henri Warnery, Au Foyer romand (1902); L. Séché. Sainte-Beuve et Juste Olivier (1904).

ETIENNE EGGIS

Né à Fribourg en 1830, mort à Berlin en iS67.

Celui-là fut un vrai romantique jusqu'à la bohème inclusivement. A Paris, où il était venu chercher la gloire, il rencontra la misère et mena fies lors l'existence la plus décousue. Il vagabonda dans divers pays, eut des malheurs, mourut tristement loin de la petite patrie qu'il avait fuie par fantaisie ambitieuse. C'est un poète inégal, excentrique parfois, poseur même et gâté par les défauts de la Bohème romantique. Il eut pourtant de beaux éclairs de lyrisme. Dans son dur voyage au beau pays de la chimère littéraire, il a rencontré souvent de nobles inspirations. C'était une âme de poète.

Elle^

Elle I Elle est belle comme une fraîche soirée Sur la blanche montagne où le soleil s'endort, Quand l'ombre descendante, aux flots d'opale et d'or, Agrafe sur son front son écharpe moirée ;

Sa voix a la douceur et la suavité

D'un chant lointain de harpe entendu sous le tremble.

Quand la brise du soir à la rose qui tremble

Jette un baiser d'amour et de virginité.

Son regard est empreint de vagues rêveries, Il est mélancolique et doux comme la nuit Le regard d'une étoile au front brun de minuit, Sur la mousse et les fleurs des lointaines prairies.

Son épaule est de neige et ses longs cheveux noirs, — Quand leur flot jaillissant sur un front qui se penche Sous un rêve d'amour, soyeux et doux, s'épanche, — Sont beaux comme la lune au sommet des manoirs.

' Extrait de : En causant avec la lune (IS.W).

ETIENNE EGGIS o97

El je l'aime, 6 mon Dieu ! comme aime l'espérance Le malheureux en proie à de longues douleurs, Qui voit briller l'étoile aux riantes couleurs, A son seuil où toujours s'asseyait la souffrance.

Elle est douce à mon cœur comme au jeune exilé Un chant de son pays, comme un rayon de lune Au captif triste et seul dans sa tour, sur la dune, Ou comme un souvenir de la tombe exhalé l

Et cette vierge, c'est la chaste poésie

Qui jamais n'a vendu sa céleste beauté,

Fille de l'amour pur et de la liberté.

Pour un culte éternel que mon cœur a choisie.

Dans la souffrance*.

Oh ! ne laissons jamais sous le doute énervant Notre âme s'affaisser comme le flot au vent ; Recevons, sans pâlir, les coups de la souffrance. Que le bien seulement ait notre souvenir; Oublions le passé pour croire à l'avenir. Et buvons en marchant le vin de l'espérancel

Si l'orage ou le vent bat notre front mortel. Ne craignons pas d'aller, aux marches de l'autel, Dire VAoe Maria que disait notre mère ; Lorsque l'on a souffert, on croit toujours en Dieu, Et souvent à la paix qu'exhale le saint lieu, Se rassérène enfin notre existence amère !

Que les hommes jamais ne voient notre mépris; Trouvons des mots d'amour pour les cœurs incompris. Sachons être assez grands pour bannir notre haine. Si nous avons en nous quelque ulcère rongeur, N'étalons pas à tous sa sanglante rougeur : Avec le tronc pourri restons droit comme uu chêne.

Sachons vivre isolés au milieu des humains ; .N'allons pas, à genoux, sur le bord des chemins

• Extrait des Voyages au pays du cœur (1852) . — Comparez cette pièce avec la /ifort du loup de Vigny, page 147.

098 CHRKSTOMATHIE 1 HANTAISE

Mendier aux passants l'aumône d'une larme; Que l'hymne sanglotant de nos sombres ennuis Ne verse ses accords qu'au silence des nuits ; Ayons dans le combat le silence pour arme !

Oublions l'homme pour nous souvenir de Dieu,

Ne devançons jamais le moment de l'adieu.

Méprisons la pi lié que la foule sait feindre.

Si des douleurs sans nom rongent nos cœurs ardents,

Soutirons et sourions ; n'ayons pour confidents

Nul ami, nulle femme, et mourons sans nous plaindre.

Œuvres à lire d'Etieiiae Eggis (Bertlioud, éditeur, Neucliâtel) : Poésies publiées par PliilLppe Godet (1886). — Critiques à consulter : Philippe Godet, Sotice biographique et littéraire en tète des Poésies {18S4); Histoire littéraire de la Suisse française; Virgile Rossel, Histoire de la littérature française hors ''c France et Histoire littéraire de la Suisse romande.

Mme DE PRESSENSE (Elise-Françoise du Plessis)

Née à Yverdon en Î826, morte à Paris en 190i.

Une noble femme et un bon poète. Par son lyrisme, elle se rattache au romantisme français, mais son éducation protestante a fortement iaflué sur son esprit et fnit dévier ses prpiniércs ndmirntions litlérairp-^ Le cfiristianisme, un christianisme lar<);e et élevé à la Vinet, tient la première place dans son œuvre, toute pleine de beaux sentiments et de pensées profondes.

Les poètes sans voix'.

Oh ! combien il en est parmi nous de poètes, Dont les voix à jamais doivent rester muettes, Cœurs profonds et rêveurs tournés vers l'inconnu, Inconsolés du ciel pour l'avoir entrevu !

Us n'ont rien oublié de leur belle patrie, Si ce n'est son langage, ineffable harmonie. D'autres se font un jeu de son secret divin; Eux, faits pour le parler, ils le cherchent en vain.

D'autres savent parler cette langue étrangère, Echo de l'idéal sur notre pauvre terre; Mais eux, encor émus de son doux souvenir, Ils ne savent qu'aimer, regretter et souffrir.

' Cette pièce et la suivante sont extraites des Poésies (1SC9).

Mtne DE PKESSENSÉ 599

Et qu'importe, après tout ? Si cette mer profonde Dérobe à tous les yeux les trésors de son onde, La perle ainsi ravie à l'avide plongeur En est-elle moins belle aux regards du Seigneur ?

0 poètes sans voix, les trésors de votre âme, Nul ne les a compris et nul ne les réclame. Vous passez ignorés de ce monde bruyant, Sans laisser une empreinte à son sable mouvant.

Nul ne saura jamais que dans votre poitrine, Captive, frémissait l'étincelle divine; Que vous portiez en vous l'éternelle beauté, Gomme en un sanctuaire une divinité.

Mais le germe sacré déposé dans votre âme, L'amour du beau, du vrai, vivante et noble flamme, Sans l'avoir profané sur un vulgaire autel, Pur des gloires d'en bas, vous l'emportez au ciel.

Vous m'avez laissé seul.

Jésus revint trois fois pendant cette nuit sombre; Les disciples dormaient, accablés, oublieux. Triste, il les regardait et s'éloignait dans l'ombre, Mais la troisième fois il s'arrêta près d'eux.

« Dormez ! dit-il alors avec un doux reproche, » Vous m'avez laissé seul à l'heure où je luttais, » Et maintenant celui qui me trahit s'approche. » Dormez! il n'est plus temps de veiller désormais. »

Comme il parlait encor la troupe sacrilège L'entourait... il reçut le baiser de Judas ; Et quand, seul au milieu de l'indigne cortège, Son œil chercha les siens, il ne les trouva pas.

Il était seul... 0 Christ ! cette longue agonie Depuis dix-huit cents ans elle n'a pu finir. Et nous te laissons seul, et notre âme engourdie Dort de son lourd sommeil quand il faudrait souffrir.

Un grand gémissement monte de notre terre Et la sueur de sang y coule nuit et jour...

600 CHHKSTOMATHlli FRANÇAISE

Ceux qu'étreignait ton cœur à cette heure dernière, Hélas 1 ils n'ont rien su de Ion divin amour.

Et nous les oublions... El pendant cette veille De tant de mallieureux, d'ignorants, d'opprimés, Nous dormons, nous rêvons... Si leur voix nous éveille, Nos yeux appesantis sont bientôt refermés.

Mais ce gémissement qui monte de la terre Retentira pour nous jusqu'en l'éternité.

Lorsque Dieu nous dira : Qu'as-tu fait de ton frère? Et Jésus de sa voix tendre et pourtant sévère : Vous m'avez laissé seul en mon Gethséniané !

Œuvres à lire de M"" de Pressensé (Lemerre, éditeur, Paris) : Poésies (1869). — Critiques à consulter : Cordey, Journal religieux de la Suisse romande, 18 et 25 mai 1901; Marie Dutoit. Au Foyer romand (1902); M-" de Pressensé (1905\

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