MARC MONNIER
Né à Florence en 1829, mort à Genève en 1885.
Français par son père, Suisse par sa mère, Marc Monnier passa à Genève la plus grande partie de sa vie; c'est pour cela qu'on le range généralement parmi les écrivains delà Suisse française, bien qu'il n'ait en somme rien du caractère romand. Gomme Banville, auquel il ressemble par quelques côtés, c'est un versificateur extrêmement hal)ile, d'une émotion tendrement discrète, d'une verve comique brillante, vif, alerte, sémillant, aimable, délicat. Son Théâtre des Marionnettes est un petit chef-d'œuvre de satire politique, et ses traductions en vers de Faust et de VAriosle sont des œuvres d'une rare virtuosité. Marc Monnier aurait pu devenir un très grand poète s'il n'eût 'ispersé en prose et en vers, sur une infinité de sujets biHérogènes, son étonnante facilité.
La colombe 1.
Savez-vous pourquoi j'aime la colombe ?
C'est que le bonheur n'est point aux sommets : Plus on veut monter, plus bas on retombe. Et qui va trop loin ne revient jamais.
* Cette pièce et les suivantes sont extraites des Poésies de l'auteur. Nous n'avons pas reproduit des fragments du Théâtre des Marionnettes, qui donneraient une idée plus exacte de son talent, parce qu'il n'est pas facile d'y pratiquer des extraits et que l'ouvrage est plein d'allusions politiques demandant de longues explications.
MARC Mi).\.\II-:U
En son vol ardent plus iriui, suivant r.iiglo. Court de monde en monde, à pas surhumain- ; Taudis qu'en la plaine un enfant espiè;,'le Tend plus près de Dieu ses petites mains.
Dieu n'est point au ciel où le vent emporte Tant de cris ardents et de vœux déçus, Il est près de vous, il est à la porte Que Marthe et Marie ouvraient à Jésus.
Chez le pauvre monde offrant son eau fraîche. Parmi les pêcheurs venus par milliers, Il est dans l'établo, il est dans la crèche, Sous les mufles chauds des bœufs familiers.
Aussi, douce et belle entre les pins belles, J'aime la colombe, et Dieu la bénit.
Elle ne sait pas, bien qu'elle ait des ailes, .Monter dans les cieux plus haut que son nitl.
A Genève.
Triste vent du nord qui fauches la plaine Et cours, en grondant, les cieux gris et froids, Oii vont, emportés par ton âpre haleine, La fleur des jardins et l'oiseau des bois?
Oii vont les rameaux et les feuilles mortes? Ils courent ensemble au midi vermeil, Ils cherchent dans l'air ofi tu les emportes, Le grand chemin l>leu qui mène au soleil.
Triste vent du nord, quand vient la froidure. Mon cœur est pareil au val (>')uisé.
Aux bois sans chansons, aux prés sans verdure : Tu me l'as flétri, tu me l'as brisé.
Quand les fleurs s'en vont et les hirondelles Qu'entraîne là-bas ton soufïle vainqueur. Au pays natal emporte avec elles.
Au pays natal emporte mon cœur !
Pierrot.
Sur les bancs du théâtre intime Qui te sert d'école et d'autel,
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Je suis des yeux la pautomime, Divin Pierrot, maître immortel !
Le poltron s'enferme à la brune, Son logis devient un couvent; Mais tu sors au clair de la lune, Mon ami Pierrot l'œil au vent.
Tu sors, mais gare l'embuscade !
Par vingt soldais le voilà pris.
Choisis : la chaîne ou l'estocade?
Tu choisis la chaîne, et tu ris.
Tu ris, car il te reste une arme, Ce pied sournois, leste et charmant.
Ton salut, l'effroi du gendarme, Ta liberté, son châtiment.
Tu ris en narguant tes entraves, Captif roi du geôlier, moqueur Plus sérieux que les gens graves, Vaincu triomphant du vainqueur.
Ami Pierrot, la vie est dure, Le monde est triste et mécontent :
Garde-nous ta gaîté qui dure, Garde-nous ton rire éclatant !
11 a peur, sa chandelle est morte ; Il a froid, il n'a plus de feu...
Pauvre monde, ouvre-lui ta porte, Bon Pierrot, pour l'amour de Dieu!
A une vieille fille.
Avril a fui, pauvre âme en pleurs l Mais sans tresser pour vous ses fleurs En couronne de fiancée ; Vous voyez passer deux à deux Vos amis d'enfance, et loin d'eux Vous restez seule et délaissée.
Vous regardez amèrement Celles qui vivent en aimant :
MAHC MONNIKR tOi)
L'épouse, la mère, l'aïeule, L'eiifaiit qui, si frêle et si doux, Nous soutient, appuyé sur nous...
Vous restez seule, toute seule !
El pourtant d'ici jusqu'au soir Le ciel ne doit pas rester noir.
Puisque jamais Dieu n'abandonne Ceux que le monde abandonna, Vous pouvez être heureuse : on n'a De bonheur que ce qu'on en donne.
Il est partout des malheureux :
Toute àrae, en se penchant sur eux^ Rencontre une âme sœur qui l'aime.
En les soulageant on guérit; Pour les consoler on sourit, Et l'on se console soi-même.
Qui mange seul mange sans faira, Mais on peut partager son pain Avec bien des gens sur la terre; On a chaud en les réchauffant; Chacun peut trouver un enfant Chez ceux qui cherchent une mère.
Ah ! tous ces oiseaux affamés Accourront, si vous les aimez, Autour de vous, à tire-d'ailes.
Et s'ébattant sur vos genoux^ Vous feront un printemps plus doux Que le printemps dps hirondelles.
Et vous aurez connu l'amour
Qui dure jusqu'au dernier jour,
Qui, même après la dernière heure.
Vous retient encore ici-bas,
Dans un ciel où l'on ne meurt pas,
Dans une âme en deuil qui vous pleure.
Œuvres à lire de Marc Moanier (Sandoz et Fischbacher, éditeurs, Paris) . Poésies (1871); Théâtre des Marionnettes (1871); La vie de Jésus racontée en oers français (1873) ; Traduction de Faust (1875). — Critiques à consulter: E. Tallichet. Bibliothèque -universelle, t. XXVI ; Victor Cherbuliez. Préface du
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Théâtre des Marionnettes ; Eugène Rambert, Ecrivains nationaux; Philippe Godet, Histoire littéraire de la Suisse française; Virgile Rossel, Histoire tilt'-raire de la Suisse romande.