ALICE DE CHAMBRIER
Née et morte à Neuchâtel, 1861-188S.
Elle avait 21 ans à peine, quand la mort vint la prendre et déjù uilu avait composé plus de 15 000 vers. Son âme était toute poésie. Quand on lit le recueil de pièces choisies auquel son pieux éditeur, Philippe Godet, a donné le titre si bien trouvé de : Au-delà, on voit tout de suite qu'elle avait de merveilleuses qualités littéraires. SuUy Prudhonime la considère comme un poète d'élite ; ce terme n'est pas trop fort pour désigner cette rare imagination qui se jouait parmi les symboles, cette àme exquise que hantaient les rêves les plus élevés. Sa vie fut une éphémère apparition lumineuse ; elle laissa le souvenir d'un cœur d'or et d'une intelligence étonnante. On songe avec un regret mélancolique à ce qu'elle serait devenue plus tard, si eUe avait pu développer au lontact de la vie ses admirables dons naturels.
La pendule arrêtée*.
C'est une chambre peinte à fresque Avec de hauts murs lambrissés ; Lorsque l'on entre, on croirait presque Rentrer dans les siècles passés.
1 Cette pièce (1881) et les suivantes sont extraites du recueil Au-delà (1883).
6;^S CHRESTOMATHIE KRANOAISR
On éprouve une gêne étrange Dans cet endroit silencieux :
Il semble que l'on y dérange Un rendez-vous myslrricux.
Je ne sais point pour quelle cause L'appartement fut délaissé; La fenêtre en est toujours close.
Sous le grand store bien baissé.
Il s'y passa, l'on peut le croire, Autrefois des faits importants, Mais nul ne connaît plus l'histoire Que recouvre la nuit du temps.
On y voit sur la cheminée.
Entre deux flambeaux vermoulus.
Une pendule très ornée Qui depuis longtemps ne va [ilus.
Il s'est enfui bien des années Tandis cju'inactive elle dort.
Ses aiguilles comme enchaînées Par le silence de la mort.
Que fut l'heure mystérieuse Dont elles ne sauraient bouger?
Quelle est la main triste ou joyeuse Qui retint le battant léger ?
C'est un secret et je l'ignore, Un secret que l'oubli scella...
Les meubles seuls pourraient encore Raconter cette histoire-là;
Car dans la triste et vieille chambre Tout parle encor du temps ancien, Même le léger parfum d'ambre Qui vous saisit lorsqu'on y vient.
Les ans, dans leur marche sévère.
Ont fui, par les jours emportés, .Mais la pendule solitaire Ne les a pas même comptés.
AUCB DK CUAMBRLEB 629
Il n'est plus qu'une heure pour elle.
Heure égale à l'éternité, Et celte heure unique c'est celle Où son battant fut arrêté.
Ainsi parfois sur cette terre Où nous avons été placés, Nous rencontrons, triste mystère, Des cœurs vivant aux jours passés.
Comme la pendule fulèle Dans la salle aux lambris dorés.
Ils se sont de l'heure actuelle Volontairement sépai-és.
Pour eux aussi, toute la vie, L'instant présent et l'avenir, Est dans une heure évanouie Qui ne doit jamais revenir. . .
Le temps a beau marcher sans trêve, Ils ne l'entendent pas couler.
Et. trop absorbés par leur rêve, Ils ne peuvent s'en éveiller.
Qu'importe si les jours s'amassent, Qu'il soit le matin ou le soir.
Que les ans s'arrêtent ou passent.
Ils ne veulent pas le savoir.
Désormais leur être demeure
Sur le même point arrêté ;
Us ne connaissent plus qu'une heure,
Et c'est pour eux l'éternité.
Chanson du printemps.
Sais-tu, mignonne! la pervenche Emaille déjà les buissons. Et les oiseaux de branche en branche Disent tout joyeux leurs chansons.
Partout se réveille la vie
Sous les chauds rayons du solfil :
630 CHRBSTOMATHIB FRANÇAISE
C'est le printemps, il nous convie Ensemble à fêter son réveil.
Viens 1 nous irons, l'âme joyeuse.
Porter nos pas bien loin, bien haut.
Dans la forêt mystérieuse Où tout chante le renouveau
Viens l à deux il est plus facile D'épeler au livre de Dieu, Et si j'y suis trop inhabile, Tu voudras bien m'aider un peu.
Tu dois comprendre bien des clioses Que seul je ne trouverais pas, Car tes rêveuses sœurs les roses Ont dû t'en instruire tout bas ;
Et durant ces heures trop brèves, Revivant le printemps dernier, Nous allons retrouver nos rêves Pris aux épines du sentier.
Les Sphinx.
Sur les larges degrés des terrasses antiques, Près des piliers de marbre et des riches porti(iue- Que les reines foulaient de leur pas languissant. Les vieux Sphinx de granit aux ailes formidables. Se dressaient, regardant au delà des grands sables Où le rouge soleil met des reflets de sang.
Ils dominent encor les ruines énormes
Qui recouvrent le sol de leurs débris informes ;
Et le temps, ce vainqueur aux sombres missions,
N'a pas su renverser ces terribles figures
Qui paraissent, la nuit, dans les lueurs obscures.
Les sinistres témoins des générations.
Ils veillent sur les murs de Thèbes aux cent porles: .Mais Thèbes, sa grandeur et sa gloire sont mortes.. De l'immense cité rien ne demeure plus. Seuls, ces titans rêveurs, sous la voûte ('loilée, N'ont pas encor senti leur puissance ébranlée Par le nombre pesant des siècles révolus
AUCB OB CIUMBRIBR 631
Ils n'ont pas incliné leurs fronts hautains et mornes ; Ou les voit, comme alors, à l'horizon sans bornes, Songer, graves, muets, sous l'espace infini. Sur leur lèvre immobile erre encore un sourire Si triste et si profond, que l'on ne saurait dire Quel désespoir habite en ces corps de granit.
Vers quel point est tourné ce grand regard étrange Qui jamais ne dévie et qui jamais ne change ? Sphinx, interrogez- vous la terre ou bien le ciel, La plaine qui rayonne ou la lointaine étoile, L'avenir qui se tait, le passé qui se voile ? Quel spectacle retient votre œil surnaturel?
Nul ne saurait ainsi sonder tous les mystères ; Mais ce qui peut remplir vos rêves solitaires, Ce que vous contemplez dans le vague lointain, N'est-ce pas l'homme, hélas 1 cette énigme suprême. Dont nul ne sait le mot, qui s'ignore elle-même Et ne peut désigner sa source ni sa fin ?
Et tandis que devant votre face immobile Qui sur l'horizon bleu vaguement se profile, Pour vous interroger, nous arrêtons nos pas. Vous poursuivez toujours votre recherche vaine Sans parvenir jamais à sonder l'âme humaine. Ce problème éternel qae l'on ne résout pas.
Les ignorés \
Les héros les plus grands, ce sont les moins connus, Ce sont ceux qui dans l'ombre accomplissent leur lâcher Qui, sans murmures vains, travaillent sans relâche, Puis rentrent dans la nuit dont ils étaient venus.
Nul n'en connaît le nombre, intrépide phalange Prête à chaque péril, à chaque dévoûment, Et que l'on voit parfois briller obscurément. Comme un joyau de prix égaré dans la fange !
>■ Dans cette pièce touchante, l'auteur fait allnsion aux ouvrière qui moururent en creusant le tunnel du Gothard.
632 chhestomâtuib français!
Admirables lutteurs, qui, sans même savoir
Que leur conduite est noble et que leiu- âme est grande,
Donnent toute leur vie et leur joie en offrande
A cet austère maître appelé le devoir !
Ah ! certes, parmi ceux qu'ici-bas l'on encense, Artistes, conquérants redoutés et puissants, Beaucoup ne valent pas ces humbles combattants Qui passent sans éclat, sans beauté, sans science.
Ce sont eux qu'il faudrait pouvoir rendre immortels. Eux qui mériteraient un temple à leur mémoire, Comme Athène autrefois, dans les jours de sa gloire. Pour les dieux inconnus élevait des autels.
Amitié.
Peut-être existe-t-il une âme sur la terre Pour la mienne créée, et dont elle est la sœur : Heureuse et fortunée, ou pauvre et solitaire, Elle me comprendrait et lirait dans mon cœur.
Elle partagerait mes secrètes pensées.
Elle aurait mon amour, j'aurais toute sa foi ; Sans cesse étroitement l'une à l'autre enlacées. J'existerais pour elle, elle vivrait pour moi.
Nous ne nous ferions point de bruyante promesse. Nous nous dirions beaucoup eu nous parlant très peu : Un sourire, un regard, souvent une caresse, Quelquefois un baiser, tendre et discret aveu.
Nous porterions ensemble et la joie et la peine, La croix serait moins lourde et le bonheur plus pur, Et nous achèverions notre carrière humaine, Sûres de nous revoir au delà de l'azur.
Cette félicité n'est encore qu'un rêve Déjà cent fois détruit, cent fois recommencé, Et l'âme que j'espère et que j'attends sans trêve Ne s'est point révélée à mon esprit lassé.
Peut-être que je l'ai déjà vue en ce monde. Peut-être que mes yeux ont rencontré ses yeux, El dans le court espace, hélas ! d'une seconde. Nos cœurs qui s'appelaient ont palpité joyeux.
ERNEST BUSSY Ô'.i'S
Nous nous sommes trouvés bien près de nous connaître, Nous avons été près de nous tendre la main... Puis avec un soupir qui montait dans notre être, Nous avons pris ctiacune un différent chemin.
Nous avons poursuivi la route solitaire, Le cœur plein de tristesse et de vague regret, Avec le sentiment que jamais, sur la terre. Un semblable destin ne nous réunirait.
Œuvre à lire d'Alice de Chambrier (Fisclibacher, Pavot, éditeurs, Paris, Lausanne : Au-delà (1883). — Critiques a cousulter : Philippe Godet, Sotice biographique et littéraire servant de préface au recueU Au delà ; Eugène Rambert, Ecrivains de la Suisse romande; Virgile Rossel, Ouvrages cités.