‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 135 sur 151 · ALEXANDRE EGLI · texte numérisé non relu

ALEXANDRE EGLI

Né à Genève en 1852.

Un bon sens robuste uni à une grande délicatesse, de la bonhomie et beaucoup de finesse, un réalisme sain s'alliant à un idéalisme élevé, telles sont les qualités qui caractérisent ce bon poète. 11 aime la nature suisse dont il comprend le grandiose, mais il sait aussi tirer des moindres incidents de la vie ordinaire une poésie délicate, touchante ou enjouée, dont la forme est toujours adéquate au sujet traité. L'érudit protosseur est un fin lettré ayant gardé toute sa fraîcheur d'àme.

Vieux sapins.

Près des chalets épars sur les hauts pâturages, Ils rêvent, dépouillés à demi, — toujours fiers, — Les vieux sapins chargés du poids lourd des hivers, Et les troupeaux pensifs connaissent leurs ombrages.

Leurs troncs, séveux jadis, ont subi maints outrages, — La lèpre des lichens et le chancre des vers, — Mais les rameaux barbus poussent des bourgeons verts, Et leurs soiinnets altiers n'ont pas peur des orages,

Rarement les atteint un vulgaire trépas.

Mais quand la foudre un jour les heurte avec fracas.

Ils s'allument soudain dei)uis la hase au faîte,

ALEXANDRE EGLl

Et lançant à leur tour vers les cieux dos ôclairs, Ils succombent debout, en parure de fêle. Puis, morts, jeltent encorun défi dans les airs.

Aux bonnes sœurs ^

Sons la rigide robe noire,

Sous la coiffe à bavolet blanc.

Vous qui sans bruit, mais non sans gloire

Allez luttant et consolant;

Humble phalange d'héroïnes, Pacifiques soldats du bien, Qui pratiquez les lois divines, Donnant et ne réclamant rien ;

Vous qui n'ayant aucune emphase.

Ne cherchant aucun piédestal , Faites le bien, — le bien sans phrase, — Dans le secret d'un hôpita'

Vous dont l'exemple salutaire Rappelle que la liberté Ne vaudra jamais sur la terre Un joug allègrement porté;

Pour vos vaillances infinies, Pour vos dévoûments infinis!

Soyez infiniment bénies, Comme vos travaux sont bénis 1

Lorsque sur les sanglantes claies, Se réveille un pauvre amputé.

Qu'il faut bander d'immondes plaies, Ou combattre un mal redouté.

Vous êtes là, toujours sereines.

Mais sans que votre œil ait pleuré, 0 vaillantes Samaritaines, Vous avez le cœur torturé!

1 Extrait dane plaquette intitulée L'Obole (1892). (Loertscher. éditeur, Vevey). — Les Samaritaines, dont il est parlé ici, sont les diaconesses de l'hôpital de Vevey .

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Et voyant ce regard où brille Un courage empreint de douceur.

Le Devoir vous dirait : « Ma fille ! > La Charité vous dit : « Ma sœur! »

Gomme on faisait pour les Vestales.

On devrait vous céder le pas Quand vous allez calmes et pâles, Et pour vous s'incliner tout bas.

Mais vous passez : l'on vous ignore Aux jours de vie et de santé ; Aux jours d'épreuve on vous adore.

0 bonnes sœurs de Charité 1

A l'aînée.

Quand je te contemple, ô ma douce aînée. — Femme pasencor, presque plus enfant. Ayant accompli ta seizième année, Sans connaître mieux le mal qu'en naissan:

J'évoque aussitôt l'image attendrie D'un passé bien cher et déjà lointain, Où je n'avais pas l'âme endolorie, Où j'avais aussi le cœur enfantin.

Je revois ta mère,... elle avait ton âge Quand je la connus et quand je l'aimai ! Nous étions naïfs, et, divin mirage, Nous croyions encore à l'éternel Mai !

Dès lors, nous avons marché dans la vie, Pour la joie unis,... serrés dans les deuils , Car la route à deux, par nos pas suivie, A passé trop près de trop de cercueils !

Pourtant, je bénis Dieu, qui fît revivre Les traits de la mère en ceux de l'enfant, Me donnant à double ainsi le beau livre Que, vingt ans passés, je lus triomphant ;

Et quand je vous vois câte à côte assises, Dans mes rêves les plus anbitieax, .le dis : « Fai», Seigneur, leurs âmes exquisi Sans cesse plus près, se ressembler mieux . ^

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L'Impénitente.

Ce soir j'ai dû grsnder pour no aflfreux délit : On a, boudant son pain, léché ses confitures ; Puis, comme on s'obstinait, — ô cervelles trop dure.s. Enfants, quel noir démon quelquefois vous remplit ?..

Malgré les pleurs, les cris et les humbles postures, J'ai jugé sans appel : on va la mettre au lit. Mais tandis que l'arrêt rigoureux s'accomplit, Un scrupule me vient dont je sens les morsures.

Hélas ! me dis-je, nous, qui, croyant tout savoir,

Parlons toujours des droits et jamais du devoir,

Que deviendrions-nous, vraiment, nous autres hommes,

Si Dieu, quand nous léchons tout le dessus du pain.

Faisant peser sur nous sa formidable main,

Nous envoyait coucher, grands enfants que nous sommes ?

Les œuvres d'A. Egli n'ont pas été réunies en volume; elles sont disséminées dans divers recueils, entre autres dans les Poésies genevoises (1871); La Muse romande (1889, 1890, 1891).

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