ERNEST BU8SY
Bienheureux les enfants *...
Bienheureux les enfants qui meurent Dans la paix des soirs attiédis !
Ignorants de ce qu'ils effleurent.
Ils volent droit au Paradis.
Ils ne regrettent pas la vie Qu'ils ne voyaient que de très loin ; Leur petite âme est assouvie:
Ils n'ont jamais manqué de soin.
On leur faisait un nid bien tendre
Sur les genoux de leurs mamans ; Ils écoutaient tout, sans entendre.
Avec des sourires charmants.
Dieu les a pris à la souffrance, Dans son beau Paradis vermeil.
Ne sachant pas la différence Entre la mort et le sommeil.
Mais ceux que l'éternelle grève Enlève à la fleur des vingt ans, Ont goûté la douceur du rêve Et des grands projets éclatants.
Ils avaient leurs amours, leurs peines ; Et c'est un douloureux effort Que de briser toutes ces chaînes Qui nous les rattachent encor.
Ah ! les espérances flétries Avant la pleine floraison 1 L'amour aux blanches théories Qu'on voit s'enfuir à l'horizon l
— Ils s'en vont, l'âme torturée
Par mille regrets éperdus
De cette mort prématurée,
Et des beaux jours qu'ils ont perdus.
Extrait de A mi-voùt:
636 CHRESTOMATHIK KRAN(.A1SE
C'en est fait ' . . .
C'en est fait, je crois, de ma vie :
Qu'importe à mon cœur gros d'euuui l Vivre ne me fait plus envie...
Voici la Nuit, la Nuit, la Nuit !
J'ai tout perdu sur cette terre ; Mon meilleur ami s'est enfui ! • Pourquoi donc rester solitaire?
Voici la Nuit, la Nuit, la Nuit l
C'est la fin de mes luttes vaines Dont le souvenir me poursuit, Des amertumes et des haines.. .
Voici la Nuit, la Nuit, la Nuit !
Plus de deuil, de pleurs, plus de bruit ! Salut à la Nuit solennelle!
Enveloppe-moi de ton aile, 0 Nuit d'amour ! Immense Nuit!
Pour étudier Ernest Bussy, lire le recueil intitulé Poésies (Imer et Payot, éditeurs, Lausanne) et l'e.\i:elleate Notice de Philippe Godet qui se trouve eu tète de cette édition (1886) . Consulter aussi VirgUe Rossel, Histoire littéraire de la Suisse romande.
HENRI WARNERY
Né et mort à Lausanne {1859-1902),
Si les parallèles littéraires ne péchaient presque toujours par l'une de leurs bases, je comparerais volontiers Henri Warnery à Sully Prudhomme. Son œuvre n'a pas la valeur géniale qu'on trouve chez ce dernier, mais elle lui ressemble par bien des cotés. Les deux poètes sont des esprits de la même famille. Henri Warnery, comme l'auteur de la Justice est un analyste subtil, d'une tendresse infiniment délicate, et un penseur profond capable d'embrasser les plus hauts prolilèmes. Son beau poème philosophique Les Origines'^ est l'œuvre la plus forte qui ait été composée dans la Suisse française. Parnassien psychologue au
' Extrait des Poésies inédites (1886). Ce sont les derniera vers de l'auteur. ' Bussy fait allusion ici à Eu^^èue Rainbert qui venait de mourir. ' Nous n'avons rien pu reproduire ici de ce poème qui perd à être connu a l'état fragiiieulaire.
HENRI WARNKRY 637
début, il avait récemment renouvelé son talent, dans son fond et dans sa forme, par une œuvre d'inspiration bien nationale, Sur l'Alpe, où la montagne est chantée avec une fraîclieur et une intensité d'impression très remarquables. On pouvait attendre encore beaucoup du grand poète vaudois, esprit supérieur, âme noblement délicate et véritable artiste littéraire.
Les enfants K
Les petits enfants blancs et roses, Qui viennent droit du paradis, Ont les yeux pleins de douces choses Et le front de rêves hardis.
Ils sont ignoranis et candides Et ne savent rien d'ici-bas ; Ils songent aux soleils splendides Que notre ciel ne connaît pas.
Ils ont de petits corps si frêles Que tout pour eux nous fait trembler; Ils se souviennent de leurs ailes, Mais ne peuvent plus s'envoler.
Comme nous rivés à la terre.
Ils vont l'arroser de leurs pleurs, Et comme nous apprendre à taire Les plus chers désirs de leurs cœurs.
Leur main aux malheureux est bonne ; Ils deviendront durs comme nous; Ils ne sauront plus comme on donne Ni comme on se met à genoux.
Ils verront fuir, les pauvres anges.
Leur fraîche innocence aux yeux bleus, Et bientôt perdront dans nos fanges Le souvenir lointain des cieux.
L'impossible 2.
Si haut qu'il soit, toujours l'Impossible nous lente. Nous faisons pour l'atteindre un incessant elforl. Plus le cœur est ardent et plus le bras est fort, Plus l'idéal trompeur se dérobe à l'attente
I Extrait des Poésies (1887).
- Extrait des Poésies.
Sous nos fronts l'avenir hâtif cuve et fermente; Tout progrès négligé laisse en nous un remord, Et sous l'âpre besoin dont l'aiguillon nous mord Rien ne peut assouvir la soif qui nous tourmente.
0 désir effréné du lointain Inconnu !
Insatiable soif d'atteindre l'Impossible !
Ce qu'il nous promettait quel espoir l'a tenu?
N'importe! ruons-nous au but inaccessible ! La gloire se mesure au péril affronté ; Mieux vaut être vaincu que n'avoir pas lutté.
Neige, essaim blanc... '
Neige, essaim blanc, essaim d'ailes papillonnantes.
Je te salue, ô fleur céleste des hivers.
Fleur des pâles hivers, qui fais plus rayonnante
La montagne, et plus belle encor qu'aux printemps vev[>
Sans trêve tu descends dans les lentes journées ;
Mais, un matin, le vent déchire le rideau.
L'opaque rideau qui se dissipe en traînées
Cotonneuses, en flottantes poussières d'eau.
Maintenant le soleil brille sur le village;
Plus un nuage, plus une brume dans l'air.
Par les étroits sillons que font les attelages
Des paysans, allons là-bas sous le ciel clair,
Allons griser nos yeux de l'immense féerie.
Blancheur, sérénité, virginale candeur !
Est-il un vert pays, une terre fleurie.
Neiges de l'Alpe, qui vous égale en splendeur?
Plus sveltes, près de nous, les tours, les pyramides Se dressent aux confins lumineux de l'azur. Même aux sommets pelés, même aux crêtes arides, Quelque chose de doux, d'idéalement pur, Gomme un sourire de la terre au ciel, émane. Le lourd Chaussy de clarté blanche ceint ses flancs. Et le plat Ghamossaire a de vagues élans. Mais c'est vous, vous surtout, ô cimes valaisaunes. Lointains bleus, blocs aigus, dômes étincelaiils.
< Extrait de Sur l'Alpe (1895).
HKNRI WARNKRY 631)
Dent du Midi, vierge de pierre, basilique D'éternité, qui fais monter vers l'infini, Mouler éperdûment tes sept flèches mystiques. Champs neigeux du Trient, Tour-Noir, glaces d'Orny. C'est vous que vont chercher ma vue et ma pensée. Et mon âme sur l'aile du rêve bercée.
Froide grève des cieux, immobiles déserts, Eu Votre radieuse immensité se perd.
Evocation'.
La lune pâle moute au ciel fleuri d'étoiles, Au ciel fleuri d'étoiles blanches et vermeilles ; Et la montagne, sous ses rayons dort, pareille Aux blanches communiantes sous leurs longs voiles.
Une brume sur le Rhône et sur les vallées Flotte, baignant les noires forêts à mi-pente. Fleuve géant, aux eaux laiteuses, qui serpente Silencieusement dans ses hautes allées.
Et voici, ma pensée aux ères primitives Remonte, où vers la plaine e' par toutes les portes De l'Alpe les glaciers roulaieni leurs ondes mortes. Charriant des rocs sur leurs épaules massives.
Car ainsi, doux et purs, durant de blanches lieues, Os s'épanchaient du pied des cimes éternelles ; Mais nuls yeux n'étaient, nulles pensives prunelles, Pour refléter la paix divine des nuits bleues.
A celle qui est près de moi 2.
Je voudrais savoir une chanson douce.
Pour chanter ton amour doux comme un nid. Le nid est caché dans l'herbe qui pousse ; L'alouette est là-haut, dans l'infini.
' Extrait de Sur l'Alpe. Dan8 ce dernier recueil, le poète a adopté quelquesuaes des nouveautés rythmiques introduites par Verlaine et son école; cet extrait montre qu'il a su en faire un usage très artistique.
• Extrait de Sur l'Alpe. Ces vers d'une tendresse si délicate et si touchante sont adressés à la femme du poète, compagne fidèle des bons et des mauvais joan II les écrivit en 1894, sur l'alpe même où il était venu, malade, chercher la santé.
640 CHRESTOMATHIB FRANÇAISE
Là-haut l'alonette. à peioe visible, Vers l'azar lumineux monte eu chantant; Elle songe au nid intime et paisible, A SOD nid qui l'écoute et qui l'attend.
Dans les jours heureux, ainsi moi, je r^ve Au refuge fleuri qu'est ton amour.
Mon cœur vers le ciel d'un élan s'élève Et voudrait te chanter longtemps, toujours.
Mais je ne suis pas comme l'alouette Qui s'envole et qui chante et chante encor. Il faut que mon cœur longtemps s'inquiète A trouver pour les mots des ailes d'or.
Et j'ai honte aussi des vieilles redites, Lieux communs amoureux trop entendus.
Je voudrais savoir des choses pas dites Et que nul après nous ne saurait plus.
Evangile'.
0 mes frères, dont l'iime pleure dans la nuit, Seule, comme une vouve assise en l'ombre vide. Et lamentahleinent cherche au palais d'ennui Le pain dont lonle lèvre vivante est avide;
Mes frèies, qui traînez vos pieds endoloris El ineurlrissez vos cœurs aux calvaires de haine, Vos pauvres cours, toujours saignants, jamais guéris De l'égoïste amour et des révoltes vaines,
.Mon cœur vors vous d(' borde, ô mes frères lointains. Et je voiiih- lis savoir de magiques remèdes, Je vou<!rais v^us verser des remèdes certains, Vous apportr^r une parrde qui vous aide !
Je ne suis 'jii'nn de vous, ni mnilleur, ni plus fort.
Esprit fier, uilamé d'idéal, chair fragile.
Volonté chanfi'lririte, incapahle d'effort.
Cœur qui no fiout pins croire au Dieu de l'EvanelIp;
' Extrait de Sur VAlv
HENRI WARNKRY 641
Mais je suis descendu dans mon ànie, et voici, Voici ce que m'a dit sur la lilanche montagne, Aux jours nombreux de la douleur et du souci, L'hôte mystérieux qui partout m'accompagne.
Il m'a dit : Ne fais plus le rêve d'être heureux ; Accepte simplement ton épreuve et ta vie, El. comme aux livres saints il est dit du lépreux. Plonge-toi par sept fois dans l'eau qui purifie.
Au fleuve de souffrance et de renoncement,
Par sept fois lave ainsi ton intime souillure,
Puis, songeant à loi-même, aux hommes sois clément;
De tout fiel, avec soin, garde tes lèvres pures.
D'un indomptable amour et de tout ton pouvoir, , Aime la Vérité, travaille à la Justice;
Mais n'ouvre pas ton àme à l'orgueil de savoir; Ne méprise pas les humbles qui te nourrissent.
Sois sans haine surtout: la haine, c'est l'enfer; Même aux nobles desseins, même en de justes causes. Elle est stérile. S'il le faut, avec le fer Combats, puis comme un preux paladin te repose;
-Mais ne hais pas. Ceux-là même qui font le mal,
Il faut les plaindre, il faut les aimer au contraire ;
Car s'ils ont déserté le chemin virginal,
Tu n'es qu'un homme, et d'autant plus ce sont tes frères
Aime, ne sois jamais la bouche qui maudit ; Et quel que soit le dogme où ta raison se blesse, Tu verras dans ton cœur fleurir le Paradis, Le Paradis éblouissant de la Promesse.
Œuvres à lire de Henri Waruery (F. Payot, éditeur, Lausanne): Poésies (ISS'i) Sur l'Alpe (1895); Aux vents de la vie (1904). — Critiques à consulter : Ernest Bussy, Gazette de Lausanne du 30 novembre 1886; VirgUe Uossel. Histoire de la littérature française hors de France et Histoire littéraire de la Sttissv romande (éd. 1903).
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