VIRGILE ROSSEL
Xé à Tramelan (Jura bernois) en t858.
Le savant auteur de VHistoire littéraire de la Suisse romande est certainement un des hommes les plus extraordinaires de son pays: à 40 ans, il a trouvé le moyen d'être à la fois un juriste éminent, un critique littéraire remarqua])le el un très hon [loôte. L'extraordinaire labeur qu'il a accompli tient du prodige. Nous voudrions pouvoir parler ici des belles œuvres critiques de cet infatigable travailleur, mais le poète nous réclame. Les vers de Virgile Rossel, très variés, sous tous les rapports, dénotent une souplesse d'esprit rare. Ce qui en fait le charme, c'est à la fois une mâle simplicité et une distinction très délicate. Bien qu'ayant fortement subi l'influence de la culture française, l'auteur a une originalité nationale très accusée : il est un de ceux qui ont le mieux exprimé ce qu'il y a déplus caractéristique dans la nature et la vie suisses. Quand on lit ses œuvres, on éprouve à la fois de la sympathie et di> l'admiration pour cet homme d'élite.
Belles morts *.
Je songe à ces vieillards reucpatrés au vilhige. Si le dos a fléchi sous le fardeau des aus, Le pied demeure ferme et la main, malgré l'âge, Conserve la vigueur des mains de paysans.
Un air de santé court sur la face vermeille ; On ne voit presque pas les rides sur le front ; Il semble que pour eux l'œuvre du temps sommeille; On ne sait ni pourquoi, ni comment ils mourront.
Quoiqu'ils aient fait leur tâche, ils travaillent sans trêve, Ne murmurant jamais et ne demandant rien; Ils ont passé leur vie à former ce seul rêve : Elever les enfants et leur laisser du bien.
Mais, pour les terrasser, la mort à peine plllenre Ces vieillards, quand ils sont assez riches de jours; Un soir, ils sont allés se coucher avant l'heure. Le matin, on les trouve endormis pour toujours.
extrait de Nature (1885).
VIRGILE ROSSBL 6413
Mon Jura ^.
Si mon petit pays qui se cache dans l'herbe N'a point de fier sommet, ni de ville superbe, Si parfois on en parle avec un air moqueur, Moi, je l'aime et le vois par les yeux de mon coeur.
Son souvenir m'est doux comme le chant des sources ; n a pom* les songeurs de charmantes ressources, Ces asiles de paix que les sapins lui font, Au bord d'étroits sentiers coupant le bois profond.
Au creux de ses vallons, au cœur de ses villages, Le babil des oiseaux nichés dans les feuillages Se mêle aux bruits des champs, aux bruits de l'atelier; Il est fait pour rêver comme pour travailler.
Si les Jurassiens sont gens simples et frustes. Ils ont le serrement loyal des mains robustes, Ils ont le franc regard de leurs yeux bien ouverts. Ils ont le fond joyeux de leurs horizons verts.
Oui, tout est sain chez nous, le cœur comme le reste. Tu n'as rien dépouillé de ta candeur agreste. Malgré tout ce qui change et ce qui passera. Tu seras, ô pays ! toujours mon vieux Jura,
Ne soyez pas surpris, en écoutant ces choses, En songeant que là-bas j'ai coulé mes jours roses. Ne soyez pas surpris que j'aime sans retour Ma petite patrie avec mon grand amour !
Le Lion de Lucerne *.
J'ai flétri, dans mes vers de jeunesse farouche, Ces preux dont l'héroïsme aux rois s'était vendu ; Je songe aux cœurs vaillants, à leur sang répandu, — Les paroles de blâme expirent sur ma bouche.
♦ Extrait de Nature.
- Extrait des Poèmes suisses (1893). — Le lion de Lucerne est un monument qui a été érigé en l'honneur des Suisses au service de Louis XVI, tués au 10 août, pendant la Révolution française.
644 CHRESTOMATHIE KKANÇAISE
C'étaient de braves gens, si leur métier fut louche; Les maîtres avec eux n'ont jamais rien perdu; A l'appel de la mort, chacun a répondu Et la fidélité de ces guerriers me touche.
Oui, ces après- venants de Melchthal et de Tell,
0 liberté sacrée ! ont souillé ton autel;
Ils sont morts pour ta cause, ô vieille tyrannie.
Emportés par le flot de la rébellion.
Mais le dix août n'est pas de ces jours qu'on renie :
Fje lion en livrée est resté le lion.
Heimweh K
Là-bas, dans un lointain de rêve.
Où se portent en vain mes yeux, Le Léman chante sur sa grève, Les Alpes montent dans les cieux.
Mon Jura, dont les larges cimes S'estompent dans le soir lilas, M'appelle à ses fêtes intimes, Là-bas !
Là-bas 1 J'erre en la grande ville.
0 pays, l'air pur de tes nuits, Comme un vent de poussière vile Passe sur une mer de bruits.
C'est là-bas que mon cœur s'élance, C'est là que se tendent mes bras.
Vers le repos, vers le silence, — Là-bas !
Là-bas ! Seul parmi cette foule, \^ Plus seul que sur nos monts déserts. Je n'ai plus le torrent qui roule, Les monts dressés au fond des airs.
G l'amour des choses qu'on aime !
Je ne sais plus, je ne sais pas Ce qu'en mon àme l'exil sème...
|jà-bas !
' Extrait des Poèmes suisses.
VIRGILE ROSSEI, 645
Là-bas 1 Dans un coin de verdure, La bonne et la vieille maison Dont la vitre au matin s'azure De tout le ciel de l'horizon !
Là-bas, le père à tête blanche, Les jeunes frères en ébats.
Et la sœur aux yeux de pervenche, — Là-bas !
Là-bas surtout, la bien-aimée Qui songe au retour de l'absent...
La source des pleurs est fermée, Mes larmes coulent dans mon sang.
La ville dort, la nuit s'envole; Mes mains soutiennent mon front las, Et je n'ai plus qu'une parole :
« Là-bas ! »
Davel »