‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 148 sur 151 · G60 CHRESTOMATHIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

G60 CHRESTOMATHIE FRANÇAISE

Luna ^ .

C'est en levant les yeux que j'ai trouvé l'Amie Qu'ici-bas mon regard rechercha vainement ; Elle est venue à moi quand j'étais endormie Et mon rêve a grandi sous son rayonnement.

Vous la voyez passer, bruissantes feuillées, Elle répand sur vous son sourire indulgent, Et durant les combats des nocturnes veillées Pour elle tous mes pleurs sont des perles d'argent.

Elle porte un habit tissé de clartés blanches Et traîne dans ses plis d'indicibles douceurs. Elle connaît les nids blottis au sein des branches Et les noms fabuleux des étoiles, ses sœurs.

Elle incline sur moi la tendresse touchante

D'une mère qui berce un enfant favori.

Et quand, dans la douleur, comme un cygne je chante.

Elle écoute en silence et n'a jamais souri.

Lorsqu'elle vient à moi sur les vagues houleuses. La grande paix des eaux lui conte son secret ; Son cortège est l'essaim des pâles nébuleuses Et l'ombre m'envahit lorsqu'elle disparaît.

Elle est la sœur du rêve et l'idéale amie Qui ne me parle pas d'un monde que je fuis Et laisse retomber mes heures d'insomnie Comme des gouttes d'or dans la coupe des nuits.

Loin d'elle, chaque soir, je guette sa venue ; Quand elle ne vient pas j'ai des pleurs dans la voix. Et les chaudes lueurs d'une flamme inconnue S'allument dans mes yeux lorsque je la revois.

Je ne croiserai point ses pas sur cette terre. Car le Maître éternel a tracé son chemin, Elle doit, en tout temps, graviter, solitaire. Et jamais, non jamais, je n'étreindrai sa main.

Ces v*n et les suivaaU aont extraite du neueil intitulé Dm AUm I (1897).

ISABELU; KAISBH 661

Quand loin de sa clarté j'ai la mélancolie,

Elle vient, à pas lents, au cours de mon sommeil.

Jeter, en souvenir du pacte qui nous lie,

Dans les sentiers d'azur sou anneau d'or vermeil.

Dans l'ombre de l'exil, où j'ai vécu, farouche. Son regard infini partout me poursuivait, Et lorsqu'elle venait prier près de ma couche, J'ai cru voir la Patrie assise à mon chevet.

Fidèle jusqu'au bout à sa tendresse fière. Elle seule viendra dans la nuit de l'oubli Traîner ses voiles blancs au fond du cimetière Et baiser sui- la croix mon petit nom p&li.

La ronce.

Sonnet double.

La ronce, en ces temps-là, sur les bords du Jourdain, Ne portait pas de fleurs, mais stérile et honnie, Elle engendrait l'épine et glanait le dédain, Lorsque Jésus la vit, venant de Béthanie.

Et pour la transplanter dans son divin jardin Il voulut la mêler à sa gerbe bénie ; Mais l'arbre-paria lui déchira la main.

Et son âme s'émut de pitiés infinies.

Et quand de sa blessure une goutte de sang Tomba, on vit soudain l'arbuste frémissant Se dresser et s'offrir en merveilleux spectacle.

Ses grands bras épineux tendus vers le ciel bleu ; Et pour en couronner le front de l'Homme-Dieu La ronce se couvrit des roses du miracle !

Ma vie, en ces temps-là. ne portait pas de roses : Pauvre arbuste de deuil sous un ciel toujours noir, Ce n'était qu'un fouillis d'inextricables choses Etouffant dans son sein les bourgeons de l'espoir.

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Mais tu vins à passer dans mes sentiers moroses, Toi le Maître espéré, l'apôtre du devoir. Quand le chant se mourait sur mes lèvres mi-closes; VA mes yeux fatigués s'ouvrirent pour te voir.

La ronce s'écarta pour te livrer passage,

ïu pleuras quand l'épine effleura ton visage;

Mon être endolori tressaillit sous tes pleurs.

Et sous cette rosée inconnue et divine.

Mon âme s'entr'ouvrit ainsi qu'une églantine...

Et depuis ce jour-là ma vie est toute en lleurs !

Œuvres à lire d'Isabelle Kaiser (Georg et C'«. ¥. Payot, éditeurs, Genève et Lausanne) Icùbas (188S) ; Sous les étoiles (1890); Des Ailes ilSl>7>.

LOUIS DUGHOSAL

Né à Genève en 1862, mort à Genève en iOOt.

Il est des âmes héroïques devant lesquelles la critique s'incline avec une respectueuse sympathie : Louis Duchosal fut une de celles-là. Lorsqu'il avait à peine 16 ans, l'ataxie locomotrice le condamna à ne jamais plus marcher ; la maladie avait brisé son corps, mais elle ne put lui enlever sa magnifique vaillance morale. Sa volonté fut plus forte que tous les maux ; alors que d'autres se seraient arrêtés découragés, il lisait, pensait, écrivait, mettant sans cesse en action son admirable intelligence. C'est le poète le plus original de la Suisse romande. Bien qu'il se rattache par quelque côté à Verlaine et à son école, sa poésie est très nouvelle de fond et de forme. Le rêve ailé, les impressions subtiles et délicates de l'âme, les sanglots de la douleur inéluctable, les sourires aussi, les doux et frais sourires de la Fantaisie : il a exprimé tout cela en une langue neuve, musicale, caressante et suggestive qui prolonge, par son harmonie propre, les sensations qu'elle vient de traduire au lecteur. Ses vers sont .à la fois très simples et très littéraires, ou du moins ils sont si littérairement exquis qu'ils paraissent simples. Et pourtant l'âme de poète qui les a conçus est une des plus riches et des plus complètes qui existent au pays de Poésie. On ne peut analyser facilement l'œuvre de Louis Duchosal ; il faut la lire, se laisser prendre l'âme à ses doux rêves, pleurer avec lui ses souffrances, frissonner de ses sensations; alors on le comprend, on l'aime et l'on s'explique pourquoi il est un des poètes supérieurs.

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