LOUIS DUCHOSAL
La mort de Don Quichotte*.
Les doigts lents de l'épreuve ont elTeuillé les roses Et dispersé l'espoir promis aux jours futurs, 0 mon âme, le ciel est sourd, les temps sont durs, Fais que ton rêve monte, au-dessus, loin des choses.
Les clairons de la gloire ont fini de sonner; Le dernier feu s'éteint sur la lande embrumée... Cherche, pour y bâtir ton palais de fumée, Une étoile inconnue, un astre abandonné.
Les vents ont renversé la bannière et la tente ; Don Quichotte a fermé ses beaux yeux de héros, Et son àme, échappant aux ruses des bourreaux, S'ouvre maintenant comme une rose éclatante.
L'oiseau bleu, descendu sur le drap du cercueil, Mêlait sa chanson triste aux cantiques funèbres, Et dans l'air gris, par des prés noirs, vers les ténèbres, Les Muses ont mené l'irréparable deuil.
Galliope au bras fort et pur portait l'épée Et l'armure d'airain couvrait son corps nerveux, Et son front clair disait des projets et des vœux D'aventure héroïque et d'ardente épopée.
Erato dont la robe est d'or, le pied vermeil, Offrait sa gorge fraîche aux dents âpres du Rêve, Et l'enfant déchirait les seins gonflés de sève. Gomme un Bacchus nimbé des pampres du sommeil.
Polymnie aux yeux fias, en robe surannée, Pressait contre son cœur heureux le lys d'argent. Symbole harmonieux du culte intelligent Que le noble hidalgo vouait à Dulcinée. —
Et le morne cortège allait vers l'Occident ; Des glas psalmodiaient dans les cloches lointaines ; Des sanglots se mêlaient au bruit doux des fontaines. Un chœur de mort chantait sur un rythme strident.
* Tous les vers de Ducbosal reproduits ici sont extraits du recueil Le livre de ThuU (18itl.)
664 CHHESTOMATHIE FRANÇAISE
Le chœur disait la mort des heures éphémères Et la fin du voyage épique de Jason Vers l'île où resplendit l'éternelle toison, Et la fuite éperdue et sombre des chimères.
Le chœur disait le mal profond, l'esprit rendu. Le doute moissonnant le blé blanc des pensées, Les flambeaux consumés, le* coupes renversées Et le vin merveilleux dans l'herbe répandu.
Et le cortège allait vers la nuit. — 0 mon âme, Don Quichotte a vécu, le poème est fini, Disparais dans le deuil du désir infini ; Au banquet de l'oubli, voici qu'on te réclame.
Les cœurs sont clos, le ciel est sourd, les temps sont durs, 0 mon âme, fuyons les hommes et les choses; Les doigts lents de l'épreuve ont effeuillé les roses Et dispersé l'espoir promis aux jours futurs.
Lied.
C'est le temps d'hiver, pauvre cœur ; Dans le ciel tendu de ténèbres Flotte un rais de lune moqueur ; C'est le temps d'hiver, pauvre cœur, Les glas tintent, lents et funèbres.
C'est le temps d'hiver, pauvre cœur ; Au lointain, stridentes et brèves, Des voix graves chantent en chœur ; C'est le temps d'hiver, pauvre cœur Qui portes le deuil de tes rêves.
C'est le temps d'hiver, pauvre cœur Où l'Amour, comme en une tombe.
Gît, tué par le Sort moqueur; C'est le temps d'hiver, pauvre cœur :
La neige des souvenirs tombe...
Les mains.
0 mains que nous avons baisées, Mains de nos père et mère aux gestes triomphants, 0 mains qui sur nos fronts ensoleillés d'enfants.
Tant de fois vous êtes posées !
LOUIS ÛDCHOSAL 665
Nous regrettons les bleus sommeils, La maison qu'on oublie au bord des eaux limpides Et qu'emplissaient de vols rythmiques et rapides
L'essaim des mensonges vermeils.
Regrets de la paix coutumière, Des feuillages, des fleurs, et comme nous pleurons La mare où nos bonheurs d'enfants faisaient des ronds
Dans la bonne et blonde lumière.
Main d'une mère, chère main Jamais lasse de dire à nos chutes : Courage, Et d'enseigner aux cœurs ignorants de l'orage
Les durs hasards des lendemains.
Main délicate, mais austère, Main d'une sœur, montrant l'Etoile de la Foi, A l'heure où l'on pouvait encor sentir en soi
Descendre l'Ange du Mystère.
0 main d'amour, joug adoré, 0 caresses vers qui vont les vœux et les craintes 1 Nous pleurons la douceur des mots et les étreintes
En qui nos âmes ont vibré.
Un frisson hante nos vertèbres, Nos pieds saignent, nos yeux sont pleins de cécités, Nous regrettons le songe envolé, les cités
Dans de magniJSques ténèbres.
Nous pleurons nos vieilles étoiles Et les enchantements de l'Ile et de Thulé, Et la mer adorable où, sous un ciel troublé.
Fuit la grâce blanche des voiles.
Nous pleurons le rêve infini, La féerie éphémère et les nuits pleines d'astres. Et nos cœurs à jamais perdus sous les désastres
Des illusions de granit.
L'heure.
Si j'avais dans ma vie une heure, une seule heure, Où ce cœur, gémissant d'un souffle qui l 'effleure.
66(i GUKJESTUMATUIE FRAJS(;aISE
Eût joui d'un plaisir — si fugace fût-il,
Pour ce furtif instant, pour celle orève joie,
Je reprendrais, moins triste et plus vaillant, ma voie,
Et, puisant de l'espoir en ce bon souvenir,
Je dirais à mou cœur : « Sois fort, tout va flair ! »
Mais j'interroge eu vain l'horreur de ma mémoire.
A chaque page, au livre aujer de mon histoire,
Un mot s'épanouit comme une rouge fleur :
Malheur ! — et puis Malheur ! — et puis encor Malheur !
Intermède maternel*.
Pour m'isoler un temps de l'angoisse hautaine. Mère, dont rien n'a su tarir le cœur aimant. Prends-moi sur tes genoux, berce-moi doucement, Comme aux jours lumineux de l'enfance lointaine.
Koule, roule mon front las et décoloré Entre les seins bénis qui m'ont versé la vie, El, pour me délivrer du mal et de l'envie, Mets-y les frais baisers dont je suis altéré.
Pour que le sommeil vienne, il me faudrait entendre Une vieille ballade, — oh ! mère, dis-la-moi : Mais surtout pas d'amour, rien qui donne l'émoi, Quelque chose de pur, de paisible, de tendre...
Lorsque tu m'endorn)ais, jadis, par les chansons. Lisais-tu dans mes yeux naïfs la destinée ? Enlendais-lu vibrer dans ton âme étonnée Le lamentable écho de mes futurs frissons?
bevinais-tu qu'un jour ce flls que tu lis naître, Cherchant la guérison de son spleen éternel, Meviendrait implorer Ion amour maternel, Mère, et qu'il te faudrait deux fois lui donner l'être ?
Le vin de l'idéal a causé son tourment, Son ca^ur porto on ne sait quelle plaie incertaine. Comme aux soirs étoiles de l'enfance lointaine, Prenils-lc sur tes genoux, berce-le doucement...
' Voici des vers admirables qui. dans leur genre, peuvent se comparer aux lus bell s pièces dos grands pnétes français.
MATlllAS MORHAUUT
Œuvres a lire de Ducbosal (F. Payot, Eggimann et G'«, éditeurs, Lausanne et Genève) : Le Livre de T/iulé (1891); La Forêt enchantée (18'J2) ; Le Rameau dor (18'J4), — Critiques à consulter ; Edouard Rod, Préface du Litre de Thulé; Virgile Rossel, Hisloire de la îitlératiire française hors de France et Histoire littéraire de la Suisse romande: Louis Debarge, Semaine littéraire, 9 mars 1901- Paul Seippol. Journal de Geni;ve, 11 et 18 mars 1901; Philippe Monuier, Gazette de Lausanne, 18 juillet 1894 et 16 mars 1901.