‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 18 sur 151 · Scène IV Entre Eléna, la femme coupable du vieux doga. ELÉNA · texte numérisé non relu

Scène IV Entre Eléna, la femme coupable du vieux doga. ELÉNA

J'ai voulu vous parler sans témoins ; Enfin on l'a permis. Puis-je approcher ?

Le doge ne tourne pas la tête, et reste immobile sans lai lépoudrâ.

Du moins.

Répondez.

Le doge continue de garder le silence.

Par pitié, daignez me le défendre ; J'entendrai votre voix.

Même silence du doge.

M'éloigner sans l'enlendre, Il le faut donc !

Elle fait un pas pour sortir, revient, se traîne jusqu'auprès de Faliero, saisit une de ses mains, et la baise avec transport.

FALIERO. Il se retourne, la prend dans ses bras, la couvre de baisers et lui dit :

Ma fille a tardé bien longtemps 1 *

ELÉNÂ

0 ciel ! c'est mon arrêt qu'à vos genoux j'attends. Celle que vous voyez sous sa faute abattue, Elle a causé vos maux ; c'est elle qui vous tue, Et vous lui pardonnez 1

• Tous les critiques ont fait remarquer que c'est là un des plus beaux mots du théâtre; il serait difficile, en effet, d'exprimer plus noblement la sainte pitié jaillissant d'une âme sans espoir.

32 CHRESTO-MATHIE FRANÇAISE

FAI.IF.RO, la relevant

Qui ? moi 1 je lie sais rien.

ELÉNA

Quoi 1 vons oubliez tout I

FALTERO

Non ; car je me souviens One tu m'as fait aimer une vie imporlune ; Tfs soins l'ont prolongée, et, dans mon inforliine, Tu m'adoucis la mort, je le sens.

ELÉNA

Espérez !

Partout do vos vengeurs ces murs sont onlourés.

FALIERO

Ils ne feront pourtant que hâter mon supplice.

ELÉNA

On n'accomplira pas cet affreux sacrifice :

Ils vont vous délivrer ; entendez-vous leurs cris ?

FALIERO

Je voudrais te laisser l'espoir que tu nourris ;

Mais la nuit qui s'approche est pour moi la dernière ;

Ne repousse donc pas mon unique prière.

ELÉNA

Ordonnez ; quels devoirs voulez-vous m'imposor ? Je m'y sournois.

FALIERO, lui remettant un papier.

Tiens, prends ! tu ne peux refuser :

C'est le présent d'adieu d'un ami qui s'absente, Mais que tu reverras.

ELÉNA

C'en est trop 1... Innocente, J'aurais pu l'accepter ; coupable...

FALIERO

Que dis-tu .

Si c'est un sacrifice, accepte par vertu : Supporter un bienfait [lout avoir sa noblesse. Sois fière encor du nom qu'un condamné te laisse.

CASIMIR DELAVIGNB 33

Des monuments hiunains que sert de le bannir ? De mes travaux passés l'éternel souvenir, Sur les mers, dans les vents, planera d'âge en âge ; Et jamais nos neveux ne verront du rivage Les vaisseaux sarrasins blanchir à l'horizon, Sans parler de ma vie et murnmrer mon nom. Sois fière de tous deux.

ELÉNA

Qu'avec vous je succombe !

Je n'ai plus d'autre espoir.

FALIERO

Et demain, sur ma tomte, Qui donc, si tu n'es plus, jettera quelques fleurs ? Car tu viendras, ma fille, y répandre des pleurs, N'est-ce pas?

ELÉNA

Moi ! grand Dieu I

FALIERO

Toi que j'ai tant aimfe.

Que j'aime !

ELÉNA

Sans espoir, de remords consumée, Je vivrai, si je puis, je vivrai pour souffrir.

FALIERO

Songe à ces malheureux qui viennent de périr ; Veille sur leurs enfants dont je plains la misère.

BLÉNA

Je prodiguerai l'or.

FALIERO

Qu'ils te nomment leur mère ; Fais-moi chérir encor par quelque infortuné.

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