EDOUARD
Milord me permettra de penser le contraire :
Ce qui touche à l'honneur ne peut être arhilrairc,
Et, dût-il nous coûter, s'il est fait librement,
Un serment politique est toujours un serment.
Le prononce qui veut, et qui veut le refuse ;
Partant qui le trahit me paraît sans excuse.
C'est tuer les devoirs que les interpréter ;
Leur ascendant moral ne saurait exister
Avec ces faux-fuyants, avec ces différences
Qui feraient qu'un même homme aurait deux consciencfs,
Et que l'homme public agirait sans rougir
Comme l'homme privé serait honteux d'agir :
Il n'est point d'acte alors qui restât condamnaV)le,
Point d'attentat hideux, de crime abomin;ihle,
Qu'en le sanctifiant l'intérêt n'ordonnât;
Et tout serait vertu jusqu'à l'assassinat.
Laissons donc aux devoirs leur rigueur despotique:
Ni liberté, ni lois, sans probité publique!
Quand l'élu du pays ne s'est point parjuré,
Il doit dormir en paix sur ce que j'ai juré:
C'est par respect [lour moi que j'y reste fidèle :
Et je ne comprends pas qu'une foi solennelle,
Echangée avec lui devant Dieu, devant tous.
Soit un contrat moins.fort, un nœud moins saint pour nous,
1 Molière, s'il eût Técn de nos jours, n'aurait pas mieux exprimé la tartuferie politique.
BÉRANGEIl 37
Que la foi qu'un joueur engage à qui le vole Dans un tripot de Londre en perdant sur parole.
Dans les Œuvres complètes de C. Delavigne (Garnier, frères, éd.), lire surtout: Poésies : Messéniennes (1815-1892), Derniers chants, œuvre posthume ; Théâtre en Ters : Les Vêpres Siciliennes (1819), Le Paria (1821), L'Ecole des Vieillards (1823), Marina Faliero (1829), Louis XI (1832), Les Enfants d'Edouard (1833), Ifne famille au temps de Luther (1836), La Popularité (1838), La fille du Cid (1839), — Vomi la critiijue Je ses œuvres, consulter : Vinet, Etudes sur la littérature française au XIX» siècle; G. Pellissier, Le Mouvement littéraire au XIX» siéc/f (1893); Jules Lemaître, Impressions de Théâtre (^8v'4); C. Lénienl. La Coinédie en France au XIX» siècle (1898); F. Sarcey, Quarante a»»* Ae théâtre.
BERANGER (Pierre-Jean de)
Né et mort a Paris, 1787-1850
Les princes de la jeune critique sont peu tendres pour la mémoire littéraire du célèbre chansonnier; il faut presque du courage aujourd'hui pour oser citer ses œuvres dans une chrestomathie. On doit cependant le faire, ne serait-ce qu'à cause de l'énorme influence exercée par elles sur une partie du public français. «En France, disait-on jadis, tout finit par des chansons. » Celles de Béranger ont non seulement fini mais commencé bien des choses : la légende napoléonienne, par exemple, qu'il contribua plus que tout autre à propager. Les défauts du vieux chansonnier sont criants : épicuréisme grossier, chauvinisme plat et ridicule, anti-catholicisme de commis-voyageur, sentimentalité niaise ; il a exprimé, comme Scribe, ce qu'il y avait de plus vulgaire dans l'âme des petits bourgeois de son temps. Pourtant, de l'énorme fatras de ses pauvretés lyriques, surgissent une vingtaine de chansons absolument remarquables par la verve pleine de bons sens, l'esprit aiguisé, l'indignation sincère, le sentiment profond de l'humanité, la pitié vraie et touchante. Comme styliste, Béranger est un pur classique, mais il a su tirer du vers de l'ancienne école, des rj^thmes très souples, très variés, d'une originalité indéniable, que seul Lafontaine a dépassée, parmi les classiques.
Le vilain *.
Eh quoi ! j'apprends que l'on critique Le de qui précède mon nom ! • Etes-vous de noblesse antique ?
Moi, noble ? oh ! vraiment, messieurs, non :
1 La satire politique chez Béranger est très souvent grossière ; quelquefois, comme dans cette pièce, elle est pleine de bon sens pénétrant et atteint le véritable esprit.
.■)8 CHHKSrOMAÏHlË FHANr.AISK
Non, d'aucune chevalerie Je n'ai le brevet sur.vrlin.
Je ne sais qu'aimer nia pairie...
Je suis vilain et très vilain...
Je suis vilain,
Vilain, vilain.
Ah ! sans un de j'aurais dû naître ; Car dans mon sang, si j'ai bien lu, Jadis mes aïeux ont d'un maître Maudit le pouvoir absolu.
Ce pouvoir sur sa vieille base, Etant la meule du moulin.
Ils étaient le grain qu'elle écrase, Je suis vilain, et très vilain...
Je suis vilain
Vilain, vilain.
Mes aïeux jamais dans leurs terres N'ont vexé des serfs indigents :
Jamais leurs nobles cimeterres Dans les bois n'ont fait peur aux gens. Aucun d'eux, las de sa campagne, Ne fut transformé par Merlin En chambellan... de Gharlemagne.
Je suis vilain et très vilain
Je suis vilain,
Vilain, vilain.
Jamais aux discordes civiles Mes braves aïeux n'ont pris part .
De l'Anglais aucun dans nos villes N'introduisit le léopard; Et quand l'Eglise, par sa brigue, Poussait l'Etat vers son déclin, Aucun d'eux n'a signé la ligue.
Je suis vilain et très vilain...
Je suis vilain,
Vilain, vilain.
Laissez-moi doue sous ma baiiiiièn', Vous, messieurs, qui, le nez au veut, Nobles par votre boutonnière, Encensez tout soleil levant.
J'honore une race commune, Car sensible, quoique malin, Je n'ai flatté que l'iufortune.
Je suis vilain et très vilain,
Je suis vilain.
Vilain, vilain.
Les souvenirs du peuple '.
On parlera de sa gloire Sous le chaume bien longtemps; L'humble toit, dans cinquante ans, Ne connaîtra plus d'autre histoire ; Là viendront les villageois Dire alors à quelque vieille :
« Par des récits d'autrefois, Mère, abrégez notre veille.
Bien, dit-on, qu'il nous ait nui, Le peuple encore le révère
Oui, le révère.
Parlez-nous de lui, grand'raère ;
Parlez-nous de lui. '
— Mes enfants, dans ce village, Suivi de rois, il passa, Voilà bien longtemps de ça :
Je venais d'entrer en ménage.
A pied grimpant le coteau Où pour voir je m'étais mise, Il avait petit chapeau Avec redingote grise.
1 C'pst la meilleure chanson impérialiste de Bêranger, pnrce qxx anciine trace de chauvinisme n'en dépare la toucliante simplicité. Elle a beaucoup plus contribué à répandre la légende napoléonienne que bien des odes d'un lyrisme plus pompeux. Comparer cette pièce avec celles de Lebrun et de Victor Hugo, d'un caractère si différent.
* Lui, c'est, bien entendu, Napoléon I.
Près de lui je me troublai 1 11 me dit : Bonjour, ma chère, Bonjour, ma chère.
— Il vous a parlé, grand'pière !
Il vous a parlé !
— L'an d'après, moi, pauvre femme, A Paris étant un jour,
Je le vis avec sa cour :
Il se rendait à Notre Dame.
Tous les cœurs étaient conleuls; On admirait son cortège !
Chacun disait : Quel beau temps 1 Le ciel toujours le protège.
Son sourire était bien doux :
D'un fils Dieu le rendait père, Le rendait père.
— Qnel beau jour pour vous, grand'mèrn l
Quel beau jour pour vous !
— Mais, quand la pauvre Champague Fut en proie aux étrangers,
Lui, bravant tous les dangers, Semblait seul tenir la campagne.
Un soir, tout comme aujourd'hui, J'entends frapper à la porte :
J'ouvre, Bon Dieu ! c'était lui.
Suivi d'une faible escorte l Il s'assoit où me voilà, S'écriant : Oh 1 quelle guerre l Oh 1 quelle guerre !
— Il s'est assis là, grand'mère l
Il s'est assis là !
— J'ai faim, dit-il ; et bien vite Je sers piquette et pain bis.
Puis il sèche ses habits; Môme à dormir le feu l'invite.
Au réveil, voyant mes pleurs, Il me dit : Bonne espérance !
Je cours, de tous ses malheurs, Sous Paris, venger la France.
Il part, et comme un trésor J'ai depuis gardé son verre, Gardé son verre.
— Vous l'avez encor, grand'mère !
Vous l'avez encor !
— Le voici. Mais à sa perle Le héros fut entraîné.
Lui qu'un pape a couronné Kst mort dans une île déserte, i longtemps aucun ne l'a cru, Un disait : Il va paraître, Par mer il est accouru L'étranger va voir son maître.
Quand d'erreur on nous tira, Ma douleur lut bien amère, Fut bien amère.
— Dieu vous bénira, grand'mère !
Dieu vous bénira.
Le vieux vag-abond *.
Dans ce fossé cessons de vivre ; Je finis vieux, infirme et las.
. Les passants vont dire : Il est ivre ; Tant mieux ! ils ne me plaindront pas. J'en vois qui détournent la tête ; D'autres me jettent quelques sous.
Courez vite ; allez à la fête.
Vieux vagabond, je puis mourir sans vous.
Oui, je meurs ici de vieillesse, Parce qu'on ne meurt pas de faim ; J'espérais voir de ma détresse L'hôpital adoucir la fin.
Mais tout est plein dans chaque hospice. Tant le peuple est infortuné ; La rue, hélas! fut ma nourrice.
Vieux vagabond, mourons où je suis né.
1 C'est dans la dénonciation des misères ou des injustices sociales que Béranger a trouvé les accents les plus vrais ; les deux pièces qui suivent sont, a cet égard, caractéristiques.
CHR KSTOW ATHIE FRA.NOAISE
Aux artisans, dans mon jeune à,?e, J'ai dit : Qu'on m'enseij,'ue un métier ! — Va, nous n'avons i)as trop d'ouvrage, Répondaient-ils. va mendier.
Riches, qui me disiez : Travaille, J'eus bien des os de vos repas; J'ai bien dormi sur votre paille.
Vieux vagabond, je ne vous maudis pas.
J'aurais pu voler, moi, pauvre lioiunie; Mais non : mieux vaut tendre la maia.
Au plus, j'ai dérobé la pomme Qui mûrit au bord du chemin.
Vingt fois pourtant, on me verrouille Dans les cachots,, de par le roi ; De mon seul bien ou me dépouille.
Vieux vagabond, le soleil est à moi.
Le pauvre a-t-il une patrie ?
Que me font vos vins et vos blés, Votre gloire et votre industrie.
Et vos orateurs assemblés?
Dans vos murs ouverts à ses armes Lorsque l'étranger s'engraissait, Comme un sot j'ai versé des larmes.
Vieux vagabond, sa main me nourrissait.
Comme un insecte fait pour nuire.
Hommes, que ne m'écrasiez-vous ?
Ah ! plutôt vous deviez m'instruire A travailler au bien de tous.
Mis à l'abri du vent contraire.
Le ver fût devenu fourmi ; Je vous aurais chéris en frère.
Vieux vagabond, je meurs votre ennemi.
Les fous.
Vieux soldats de plomb que nous sommes. Au cordeau nous alignant tous, Si des rangs sortent quelques hommes Tous nous crions : A bas les fous !
BKHANdEK
On les persécute, on les tue ; Sauf, après uu lent examen, A leur dresser une statue, Pour la gloire du genre humain.
Combien de temps une pensée, Vierge obscure, attend son époux l Les sots la traitent d'insensée ; Le sage lui dit : Cachez-vous.
Mais, la rencontrant loin du monde, Un fou qui croit au lendemain, L'épouse; elle devient féconde Pour le bonheur du genre humain.
Enfantin affranchit la femme.
L'appelle à partager nos droits.
Fi ! dites-vous ; sous l'épigramme Ces fous rêveurs tombent tous trois. ' Messieurs, lorsqu'en vain notre sphère Du bonheur cherche le chemin, Honneur au fou qui ferait faire Un rêve heureux au genre humain !
Qui découvrit un nouveau monde ?
Un fou qu'on raillait en tout lieu.
Sur la croix que son sang inonde,
Un fou qui meurt nous lègue un Dieu.
Si demain, oubliant d'éclore,
Le jour manquait, eh bien ! demain
Quelque fou trouverait encore
Un flambeau pour le genre humain.
Le suicide 2.
Quoi ! morts tous deux ! dans cette chambre close Ou du charbon pèse encor la vapeur !
Leur vie, hélas 1 était à peine éclose. Suicide affreux, triste objet de stupeur !
* «Tous trois» se rapporte aux autres grands écrivains humanitaires dont parle Béraager dans deux, couplets que nous avons supprimé.
* Ces vers touchants ont été écrits en 1832, après le suicide de deux jeunes gens, Escousse et Lehras, qui se tuèrent de désespoir.
CHRESTOMATHIB FRANÇAISE
Ils auront dit : le monde fait naufrage. Voyez pâlir pilote et matelots, Vieux bàtirueut usé par tous les Ilots, Il s'engloutit : sauvons-nous à la nage. Et, vers le ciel se fraj'^ant un chemin, Us sont partis en se donnant la maiu.
Pauvres enfants ! l'écho muiiimrc eucure
L'air qui berça votre premier sommeil,
Si quelque brume obscurcit votre aurore,
Leur disait-on, attendez le soleil.
Us répondaient : qu'importe que la sève
Monte enrichir les champs où nous passons !
Nous n'avons rien : arbres, fleurs, ni moisMiiis,
Est-ce pour nous que le soleil se lève?
Et, vers le ciel se frayant un chemin.
Us sont partis en se donnant la main.
Pauvres enfants ! calomnier la vie !
C'est par dépit que les vieillards le font. Est-il de coupe où votre âme ravie, En la vidant n'ait vu l'amour au fond? Us répondaient : c'est le rêve d'un ange. L'amour ! en vain notre voix l'a chaulé. De tout son culte un autel est resté ; Y louchions-nous, l'idole était de fange. Et, vers le ciel se frayant un chemin, Us sont partis en se donnant la main.
Pauvres enfants l mais, les plumes venues, Aigles un jour, vous pouviez, loin du nid. Bravant la foudre et dépassant les nues, La gloire en face, atteindre à son zénith. Ils répondaient : le laurier devient cendre, Cendre qu'au veut l'envie aime à jeter ; Et notre vol dûl-il si haut monter, Toujours près d'elle il faudra redescendre. Et, vers le ciel se frayant un chemin, Us sont partis en se donnant la main.
Pauvres enfants ! quelle douleur anjùre N'apaisent pas de saints devoirs remplis?