‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 22 sur 151 · BÉRANGER · texte numérisé non relu

BÉRANGER

Daus la pairie on retrouve une mère.

Et son drapeau nous couvre de ses plis. Ils répondaient : ce drapeau qu'on escorte Au toit du chef, le protège endormi ; Mais le soldat, teint du sang ennemi, Veille et de faim meurt en gardant la porte. PJt, vers le ciel se frayant un chemin, Ils sont partis en se donnant la main.

Pauvres enfants ! de fantômes funèbres Quelque nourrice a peuplé vos esprits ; Mais un Dieu brille à travers nos ténèbres , Sa voix de père a dû calmer vos cris. Ah! disaient-ilS;, suivons ce trait de llainme. N'attendons pas, Dieu, que ton nom puissani. Qu'on jette en l'air comme un nom de passant, Soit, lettre à lettre^ effacé de notre âme. Et, vers le ciel se frayant un chemin, Ils sont partis en se donnant la main.

Dieu créateur, pardonne à leur démence.

Ils s'étaient faits les échos de leurs sons,

Ne sachant pas qu'en une chaîne immense,

Non pour nous seuls, mais pour tous, nous naissons.

L'humanité manque de saints apôtres

Qni leur aient dit : Enfants, suivez sa loi.

Aimer, aimer, c'est être utile à soi ;

Se faire aimer, c'est être utile aux autres. *

Et vers le ciel se frayant un chemin.

Ils sont partis en se donnant la main.

(Euvres complètes de Bérauger (Garnier, frères éditeurs, Paris). \ lire ; Le Béranger des Ecoles avec notice de Legouvé (1894). Criticpies à consulter: .Sainte-Beuve, Portraits contemporains, T. I (1832-1833) ; Causeries du Lundi, T. II, 1850; et Nouveaux Lundis, T. I (1861); Vinet, Etudes sur la littératnre française au XIX» siècle (1845); Ernest Renan, La philosophie de Béranger dans les Questions contemporaines (18G8). Ferdinand Brunutière, Manuel â" l'histvit e de la Littérature française (1898).

• Voilî nn« nf>>il'> ponsép. Bôranger n parFoîs de ces tmuvailleR.

46 CHIiESTOMATIlIK FKANnAISE

Les Romantiques*

Il est presque impossible de donner une définilîon précise el complète du mot romantisme. M™^ de Staël, qui l'introduisit en français dans son ouvrage L'Allemagne *, entendait, sous ce vocable venu d'Outre-Rhin, la poésie née de la chevalerie et du christianisme, par opposition à la poésie classique issue de l'antiquité païenne. On a, depuis lors, singulièrement élargi cette définition d'ailleurs en partie exacte; dans le romantisme des Lamartine, des Hugo, des Vigny et des Musset, il y a bien d'autres caractères qu'il faut savoir démêler pour comprendre la révolution littéraire opérée par eux. Le romantisme français lut d'abord une réaction violente contre l'imitation, tournée en manie, de l'antiquité gréco-latine et contre les règles étroites établies par les classiques. Ces derniers, trompés par leur idéal d'unité, de correction, de logique et de bon goût, avaient chassé l'imagination de la poésie et subordonné tout à la raison abstraite, prise pour règle du beau. Les romantiques rétablirent le règne de l'imagination et delà sensibilité personnelle, supprimèrent la distinction des genres, proclamèrent la liberté dans l'art. Le romantisme ainsi compris, expression de tous les sentiments d'amour, de haine, d'espérance, de foi et de toutes les sensations nées de la contemplation de la nature, renferme des choses fort disparates : le christianisme moderne ou moyen-âgeux, la mélancolie profonde de Chateaubriand et des littératures septentrionales, le sentiment de l'au-delà, le goût du pittoresque et de la couleur locale, le romanesque sentimental et le romanesque mélodramatique, le sentiment national et l'exotisme le plus bariolé allant lie Gœthe à Calderon, de Shakespeare à Schiller, d'Ossian à Manzoni, de Byron au Romancero, de Bûrger à la Bible : toute une série d'impressions poétiques extrêmement variées, parfois contradictoires qui font de ce mouvement littéraire une des plus curieuses manifestations d'art.

• M"»' de Staël devait cette définition à A. W. Schloçel. Quant au mot aileinand romaniiii. il vient du vieux français romand qui désigna d'abord lalanguu dérivée du latin populaire, plus tard tout ce qui était écrit en cette langue et en particulier les poèmes du moyeu-àge postérieurs aux Chansons de gestes.

Un fait général, que tous les critiques ont reconnu, suffit cependant à caractériser la poésie romantique : c'est le lyrisme, c'est-àdire l'expression du sentiment personnel, substitué à l'impersonnalité de l'œuvre classique. Tout romantique écrit, non pour exprimer objectivement des idées ou des sentiments généraux, d'après un certain idéal de beauté intellectuelle et morale, mais pour traduire les impressions, les émotions subjectives de son propre moi, librement épanoui dans la poésie libre. Le romantisme fut un mouvement général en Europe, cependant, comme l'a fait remarquer Edmond Schérer, nulle part il n'eut une aussi grande importance qu'en France, où dominait plus qu'ailleurs le classicisme, parce que là il fut comme la suite logique, dans le domaine de la pensée, du grand mouvement politique et social de la Révolution et de l'Empire. Le changement d'idéal littéraire amena un changement tout aussi profond dans l'instrument lui-même des idées, ce que Victor Hugo a appelé « le 1793 de la langue ». A un art si complètement nouveau, il fallait une langue nouvelle. Pour remplacer le vocabulaire classique, desséché par la raison et par l'analyse, les romantiques la créèrent, souple, concrète, imagée, chantante, musicale, susceptible de s'adapter à toutes les modalités de leur lyrisme. A cette langue, ils ajoutèrent une versification plus large, plus variée et plus complète : le vers classique en fut entièrement renouvelé.

Pour étudier le romantisme, consulter surtout: A. W. Sclilegel, Cours de iitlérature dramatique (1808) ; Saiate-Beuve, Causeries du lundi, t. III ; Geoig Brandes, Die Hauplslrômungen der Literatur des neunzehnteii Jahrhunderts, t. V. ; E. Schérer, Etudes sur la littérature contemporaine t. III. ; G. Pelissier, Le Mouvement littéraire au XIX« siècle (1893) ; Eugène Lintilhac, Littérature française (1894) ; Brunetière, Evolution de la poésie lyrique au XIX" siècle, et Manuel de l'histoire de la liltéraiure française (1898); Gustave Lanson, Histoire de la littérature française; P. de Juleville, Histoire de la langue et de la littérature françaisus rt900).

LAMARTINE (Alphonse di:)

Né à Mâcon en 1790, mort à Paris en /.W.9.

Ce fut une âme généreuse et noble. La politique elle-même, cette grande corruptrice des consciences, le laissa pur et. insoupçonné. Sorti des

rangs de l'aristocratie, à laquelle le rattachait son éducation et ses croyances, il évolua, sous l'influence des événements, vers les idées libérales et devint, après la Révolution de 1848, chef du pouvoir exécutif de la République française. Lorsqu'il quitta le gouvernement, ayant essayé de réaliser les plus beaux rêves humanitaires, il laissait derrière lui comme un sillon lumineux et pur. La fin de sa vie fut abreuvée d'amertumes : il connut la pauvreté marâtre et l'injuste oubli du peuple qui l'avait un moment adoré ; mais il avait eu une existence admirable. Gomme écrivain, il a joué un rôle considérable. C'est le premier en date des poètes romantiques : il réalisa dans les vers ce que Chateaubriand avait commencé dans la prose : quand parurent, en 1820, ses premières Méditations, on comprit qu'une poésie nouvelle était née. Poète idéaliste et sentimental, Lamartine est un lyrique sublime, malgré la faiblesse accidentelle de sa versification. Nul n'a exprimé avec une sensibilité plus pénétrante et plus noble, les grands thèmes romantiques : la mélancolie profonde, la vision de la mort, les rêveries élégiaques de l'amour, la nature et les étals d'âme qu'elle fait naître, la piété ardente et le sentiment de l'inlini. Son christianisme, bien plus sincère que celui de Chateaubriand, lui inspira ses plus belles œuvres. Elles ont fait dire qu'il avait « la nostalgie du ciel • », et certes il ne serait pas exagéré, en songeant à son admirable idéalisme, de lui appliquer un de ses propres vers, si connu ;

L'homme est un Dieu toin})é qui se souvient des cieux.

L'Isolement *.

Souvent sur la monlagne, à l'ombre du vieux chêne, Au coucher du soleil, tristement je m'assieds ; Je promène an hasard mes regards sur la plaine. Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.

Ici gronde le fleuve aux vagues écumantes ; Il serpente, et s'enfonce en un lointain obscur ; Là, le lac immobile étend ses eaux dormantes Où l'étoile du soir se lève dans l'azur.

Au sommet de ces monts couronnés de Lois sombres, Le crépuscule encor jette un dernier rayon; Et le char vaporeux de la reine des ombres Monte, et blanchit déjà les bords de l'horizon.

* Le mot est d'Ernest Zyromski, dont nous parlons plus loin.

* Extrait des Premières méditations po'étiquea (1820) ; c'est la première yliiCn (lu recueil.

LAMAKÏINE 49

Cependant, s'élançaat de la flèche gothique,

Un son religieux se répand dans les airs ;

Le voyageur s'arrête, et la cloche rustique

Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.

Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente N'éprouve devant eux ni charme ni transports ; Je contemple la terre ainsi qu'une ombre errante : Le soleil des vivants n'échauffe plus les morts.

De colline en colline en vain portant ma vue, Du sud à l'aquilon, de l'aurore au couchant, Je parcours tous les points de l'immense étendue, Et je dis : « Nulle part le bonheur ne m'attend. »

Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières. Vains objets dont pour moi le charme est envolé? Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères, Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé l

Quand le tour du soleil ou commence ou s'achève. D'un œil indifférent je le suis dans son cours ; En un ciel sombre ou pur qu'il se couche ou se lève, Qu'importe le soleil ? je n'attends rien des jours.

Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière. Mes yeux verraient partout le vide et les déserts; Je ne désire rien de tout ce qu'il éclaire ; Je ne demande rien à l'immense univers.

Mais peut-être au-delà des bornes de sa sphère, Lieux où le vrai soleil éclaire d'autres cieux. Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre, Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux 1

Là je m'enivrerais à la source où j'aspire ; Là, je retrouverais et l'espoir et l'amour, Et ce bien idéal que toute âme désire, Et qui n'a pas de nom au terrestre séjour !

Que ne puis-je, porté sur le char de l'Aurore, Vague objet de mes vœux, m'élancer jusqu'à toi ! Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore ? Il n'est rien de commun entre la terre et moi.

50 CHRESI'OMATHIE KRANgATSE

Quand la feuille des bois tombe dans la prairie, Le vent du soir s'élève et l'arrache aux vallons ; Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie : Emportez-moi comme elle, orageux aquilons 1 '

Le Lac -.

Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages, Dans la nuit éternelle emportés sans retour, Ne pourrons-QOus jamais sur l'océan des âges Jeter l'ancre un seul jour ?

0 lac ! l'année à peine a fini sa carrière. Et près des flots chéris qu'elle devait revoir, Regarde l je viens seul ra'asseoir sur cette pierre Où ta la vis s'asseoir !

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes ; Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés ; Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes Sur ses pieds adorés.

Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence ; On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux, Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre Du rivage charmé frappèrent les échos; Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère Laissa tomber ces mots :

< Le génie poétique de Lamartine doit quelque chose à la Bible, k Chateaubriand, à Ossian, à Pétrarque; il a dit lui-même qu'il puisa à ces quiitre sources ses premières impressions de poésie. Dans cette pièce, l'influence de Chateaubriand est très visible ; on pourra s'en rendre compte ea la comparant avec le morceau intitulé la Mélancolie de René, dans le vol. I de cette Chrestomathie. — Pour la question des influences subies par le poète, lire le reraarquablp ouvrage d'Ernest Zyromski, Lamartine, poète lyrique, paru récemment.

» Extrait des Premières méditations poétiques. C'est la pièce ia plus célèbre de Lamartine ; pour bien la comprendre il faut lire Avant l'adieu, dans le vol. 1 de cet ouvrage, page 50, et se rappeler que son amie était morte quand il composa ces vers d'une si profonde mélancolie.

« 0 temps, suspends ton vol ! et vous, heures propices,

Suspendez votre cours !

Laissez-nous savourer les rapides délices

Des plus beaux de nos jours 1

« Assez de malheureux ici-bas vous implorent :

Coulez, coulez pour eux ; Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent;

Oubliez les heureux.

a Mais je demande en vain quelques moments encore,

Le temps m'échappe et fuit ; Je dis à cette nuit : « Sois plus lente j » et l'aurore

Va dissiper la nuit.

« Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive,

Hâtons-uous, jouissons !

L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;

Il coule, et nous passons l »

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse, Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur, S'envolent loin de nous de la même vitesse Que les jours de malheur ?

Eh quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ? Quoi ! passés pour jamais ? quoi ! tout entiers perdus ? Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface. Ne nous les rendra plus ?

Eternité, néant, passé, sombres abîmes.

Que faites-vous des jours que vous engloutissez ? Parlez : nous rendrez- vous ces extases sublimes Que vous nous ravissez ?

0 lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure ! Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir. Gardez de cette nuit, gardez, belle nature. Au moins le souvenir !

Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages, Beau lac, et dans l'aspect de tes riants colranx, El dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages Qui pendent sur tes eaux !

CllRESTOMATHlK FRANÇAISE

Qu'il soit dans le zépliyr qui frémit et qui passe, Dans les bruits de les bords par tes bords réptHés, Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface De ses molles clartés !

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire, Que les parfums légers de ton air embaumé, Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire, Tout dise : « Ils ont aimé ! »

Le coquillag'e au bord de la mer '.

Quand tes beaux pieds distraits errent, ô jeune fille, Sur ce sable mouillé, frange d'or de la mer, Baisse-toi, mon amour, vers la blonde coquille Que Vénus fait, dit-on, polir au flot amer.

L'écrin de l'Océan n'en a point de pareille; Les roses de ta joue ont peine à l'égaler ; Et quand de sa volute on approche l'oreille, On entend mille voix qu'on ne peut démêler.

Tantôt c'est la tempête avec ses lourdes vagues, Qui viennent en tonnant se briser sur tes pas; Tantôt c'est la forêt avec ses frissons vagues ; Tantôt ce sont des voix qui chuchotent tout bas.

Oh 1 ne dirais-tu pas, à ce confus murmure Que rend le coquillage aux lèvres de carmin. Un écho merveilleux oii l'immense nature Résume tous ses bruits dans le creux de ta main ?

Emporte-la, mon auge 1 Et quand ton esprit joue Avec lui-même, oisif, pour charmer tes ennuis. Sur ce bijou des mers penche en riant ta joue, Et, fermant tes beaux yeux, recueilles-en les bruits.

Si, dans ces mille accents dont sa conque founnille, Il en est un plus doux rpii vienne le frappor. Et qui s'élève à peine aux bords de la coijiiille, Comme un aveu d'amour qui n'ose s'échapper ;

• Extrait des Premières méditations poétiques. Vi;is aJrossijs à une jeuii'i étrangère.

LAMAHTINE o3

S'il a pour ta candeur des terreurs et des charmes ; S'il renaît en mourant presque éternellement ; S'il semble au fond d'un cœur rouler avec des larmes ; S'il tient de l'espérance et du gémissement. . .

Ne te consume pas à chercher ce mystère ; Ce mélodieux souffle, 6 mon ange, c'est moi ! Quel bruit plus éternel et plus doux sur la terre. Qu'un écho de mon cœur qui m'entretient de toi ?

Adieu '.

Adieu ! mot qu'une larme humecte sur la lèvre ; Mot qui finit la joie et qui tranche l'amour ; Mot par qui le départ de délices nous sèvre ; Mot que l'éternité doit effacer un jour !

Adieu !... Je t'ai souvent prononcé dans ma vie,

Sans comprendre, en quittant les êtres que j'aimais,

Ce que tu contenais de tristesse et de lie,

Quand l'homme dit : « Retour ! » et que Dieu dit : « Jamais ! »

Mais aujourd'hui je sens que ma bouche prononce Le mot qui contient tout, puisqu'il est plein de toi, Qui tombe dans l'abîme, et qui n'a pour réponse Que l'éternel silence entre une image et moi !...

Et cependant mon cœur redit à chaque haleine Ce mot qu'un sourd sanglot entrecoupe au milieu. Comme si tous les sons dont la nature est pleine N'avaient pour sens unique, hélas ! qu'un grand adieu !

L'Hymne de la nuit^.

Le jour s'éteint sur tes collines, 0 terre où languissent mes pas !

Quand pourrez-vous^ mes yeux, quand pourrez-vous, liélas ! Saluer les splendeurs divines Du jour qui ne s'éteindra pas ?

* Extrait des Nouvelles méditations poétiques (1823).

* Extrait des Harmonies poétiques et religieuses (1830), l'œuvre oii le lyrisme de Lamartine s'est élevé le plus haut; dans les Méditations, c'est un élgia<iue, rêveur et mélancolique, qui chante; là, c'est un croyant inspiré ei sublime.

CHKKSTOMATHIE KHANr.AlSR

Sont-ils ouverts pour les téuèbrcs Ces regards alltTés du jour?

De son éclat, 6 nuit ! à tes ombres fuiièhrcs Pourquoi passent-ils tour à tour ?

Mon âme n'est point lasse encore D'admirer l'œuvre du Seigneur ; Les élans entlamraés de ce sein qui l'adore N'avaient pas épuisé mon cœur !

Dieu du jour! Dieu des nuits! Dieu de toutes les heures Laisse-moi m'envoler sur les feux du soleil 1 Où va vers l'Occident ce nuage vermeil ? Il va voiler le seuil de tes saintes demeures, Où l'œil ne connaît plus la nuit ni le sommeil l Cependant ils sont beaux à l'œil de l'espérance Ces champs du firmament ombragés par la nuit ; Mon Dieu ! dans ces déserts mon œil retrouve et suit Les miracles de ta présence !

Ces chœurs étincelants que ton doigt seul conduit,

Ces océans d'azur où leur foule s'élance.

Ces fanaux allumés de distance en distance.

Cet astre qui paraît, cet astre qui s'enfuit,

Je les comprends, Seigneur! tout chante, tout m'iuslruit

Que l'abîme est comblé par ta magnificencp.

Que les cieux sont vivants, et que ta providonce

Uemplit de sa vertu tout ce qu'elle a produit !

Ces flots d'or, d'azur, de lumii'Mr, Ces mondes nébuleux que l'œil ne complu pus,

0 mon Dieu, c'est la poussière

Qui s'élève sous tes pas!

0 Nuits, déroulez en silence Los pages du livre des cieux ; Astres, gravitez en cadence D.uisvos sentiers harmonioux; Durant ces heures soleiinolles, Aquilons, repliez vos ailes ; Terre, assoupissez vos échos ; Etends tes vagues sur los plages,

0 mer t et berce les images Du Dieu qui t'a donné tes flots.

Savez-vous son nom ? La nature Réunit en vain ses cent voix ; L'étoile à l'étoile murmure :

Quel Dieu nous imposa nos lois ?

La vague à la vague demande :

Quel est celui qui nous gourmande?

La foudre dit à l'aquilon :

Sais-tu comment ton Dieu se nomme ?

Mais les astres, la terre et l'homme Ne peuvent achever son nom.

Que tes temples, Seigneur, sont étroits pour mon âme !

Tombez, murs impuissants, tombez !

Laissez-moi voir ce ciel que vous me dérobez !

Architecte divin, tes dômes sont de flamme !

Que tes temples, Seigneur, sont étroits pour mon âme 1

Tombez, murs impuissants, tombez l

Voilà le temple où tu résides l Sous la voûte du firmament Tu ramines ces feux rapides Par leur éternel mouvement !

Tous ces enfants de ta parole, Balancés sur leur double pôle.

Nagent au sein de tes clartés, Et des cieux où leurs feux pâlissent Sur notre globe ils réfléchissent Des feux à toi-même empruntés !

L'Océan se joue Aux pieds de son Roi ; L'Aquilon secoue Ses ailes d'efiroi ; La foudre te loue Et combat pour toi ; L'éclair, la tempête, Couronnent ta tête D'un triple rayon :

L'aurore t'admire, Le jour te respire, La nuit te soupire, Et la terre expire D'amour à ton nom 1

El moi, pour te louer, Dieu des soleils, qui suis-jo? Atome dans l'immensité. Minute dans l'éternité, Ombre qui passe et qui n'a plus été,

Peux-tu m'entendre sans prodige ?

Ah 1 le prodige est ta bouté !

Je ne suis rien, Seigneur, mais ta soif me dévore ; L'homme est néant, mon Dieu, mais ce néant t'adore ; Il s'élève par son amour ; Tu ne peux mépriser l'insecte qui t'honore ; Tu ne peux repousser cette voix qui t'implore. Et qui vers ton divin séjour Quand l'ombre s'évapore, S'élève avec l'aurore, Le soir, gémit encore, Renaît avec le jour.

Oui, dans ces champs d'azur que ta splendeur inonde. Où ton tonnerre gronde, Où tu veilles sur moi, Ces accents, ces soupirs animés par la foi, Vont chercher d'astre en astre un Dieu qui me répomle, Et d'échos en échos, comme dps voix sur l'onde, Roulant de monde en monde, Retentir jusqu'à toi.

La vie à deux \

Je ne sens plus le poids du temps, le vol de l'houre D'une aile égale et douce en s'écoulant m'eflU'ure ; Je voudrais chaque soir que le jour avancé Fût encore au matin à peine commencé ;

• Extrait de Jocelyn (1836), poème remarquable, d'une j'oésie tantôt familière tantôt philosophique, plein de descriptions très belles de la nature et d'analyses profondes du coeur humain, œuvre poignante ayant, malgré le lyrisme idéaliste qui la caractérise, l'intensité des choses vécues.

Ou plutôt que le jour naisse ou meure dans l'ombre,

Que le ciel du vallon soit rayouuant ou sombre,

Que l'alouette chante ou non à mon réveil,

Mon cœur ue dépend plus d'un rayon de soleil,

De la saison qui fuit, du nuage qui passe ;

Son bonheur est en lui : toute heure, toute place.

Toute saison, tout ciel, sont bons quand on est deux !

Qu'importe aux cœurs unis ce qui change autour deux !

L'un à l'autre ils se font leur temps, leur ciel, leur mumlo :

L'heure qui fuit revient plus pleine et plus féconde ;

Leur cœur intarissable, et l'un à l'autre ouvert,

Leur est un firmament qui n'est jamais couvert,

Ils y plongent sans ombre, ils y lisent sans voile ;

Un horizon nouveau sans cesse s'y dévoile ;

Du mot de chaque ami le retentissement

Eveille au sein de l'autre un même sentiment;

La parole dont l'un révèle sa pensée

Sur les lè\Tes de l'autre est déjà commencée :

Le geste aide le mot, l'œil explique le cœur;

L'àme coule toujours et n'a plus de langueur ;

D'un univers nouveau l'impression commune

Vibre à la fois, s'y fond, et ne fait bientôt qu'une ;

Dans cet autre soi-même, ou tout va retentir,

On se regarde vivre, on s'écoute sentir ;

En laissant échapper sa pensée ingénue.

On s'explique, on se crée une langue inconnue ;

En entendant le mot que l'on cherchait en soi ,

On se comprend soi-même, on rêve, on dit : c'est moi !

Dans sa vivante image on trouve son emblème ;

Ou admire le monde à travers ce qu'on aime ;

Et la vie appuyée, appuvant tour à tour,

Est un fardeau sacré qu'on porte avec amoui- !

Brises d'aurore *.

D'oïl venez-vous, ô vous, brises nouvellos, Pleiues de vie et de parfums si doux ? Qui de ces monts palpilaiils comme nous Faites jaillir au seul vent de vos ailes

i F. X trait de Jocelyn.

58 CRESTOM.VnilK FRAMjAISK

Feuilles et fleurs comme des étincelles! Ces ailes d'or, où les embaomez-vous ?

Est-il des monts, des vallons et des plaines, Où vous baignez dans ces parfums tlottanls f Où tous les mois sont de nouveaux prinlenips ? Où tous les vents ont ces tièiles haleines ; Où de nectar les fleurs sont toujours pleines, Toujours les cœurs d'extases palpitants?

Ah ! s'il en est, doux souffles de l'aurore. Emportez-nous avec l'encens des fleurs, Emportez-nous où les âmes sont sœurs !

Nous prîrons mieux le Dieu que l'astre ailore ; Car l'àme aussi veut le ciel pour éclore, Et la prière est le parfum des cœurs !

Une visite au foyer perdu ' .

Dans notre toit d'enfant, presque rien de changé; Le temps si lent pour nous n'avait rien dérangé : C'était toujours la salle ouvrant sur la pelouse. Le réduit qu'obscurcit la liane jalouse, La chambre maternelle où nous vînmes au jour, Celle de notre père, à côté, sur la cour, Ces meubles familiers, qui d'une jeune vie, Sous notre premier loit, semblent faire partie. Que l'on a toujours vus, connus, pensés, touchés, Cette première couche où Dieu nous a couchés. Cette table où servait la mère de famille. Cette chaise où la sœur travaillait à l'aiguille Auprès de la fenêtre en cet enfoncement, Sous ses cheveux épars, penchait son front charmant; Sur les murs décrépits ces deux vieilles gravures Dont les regards étaient toujours sur nos figures; Et, près du vieux divan que la fleur nuançait. L'estrade où de ses pieds ma mère nous berçait: Tout était encor là, tout à la même place. Chacun de nos berceaux avait encor sa trace ;

' Extrait de Jocelyn. Dans ce morceau et dans le suivant, Lamartine a exprimé la poésie intime de la famille d'une façon touchante et profonde. Le poète raconte là lui épisode de sa propre vie . la visite qu'il fit avec sa more, pen dant une absence momentanée du propriétaire, Jilcur ancienne maison familiale, vendue par eux. depuis quelques années.

LAMARTINK 59

• lliacua de nous touchait son meuble favori,

Kt, comme s'il avait cornpris, jetait un cri.

Mais ma mère entr'ouvraat la chambre paternelle

Et nous poussant du geste : «A genoux ! nous dil-clle.

«Enfants, voilà le lit où votre père est mort 1 «

Puis tombant elle-même à genoux sur le bord

Et des mains embrassant le pilier de la couche,

Gomme nous, en pleurant, elle y colla sa bouche.

Ses larmes sur le bois ruisselaient à grands flots

Et la chambre un moment fut pleine de sanglots...

Mais des pieds de chevaux dans la cour résonnèrcut ;

Le marteau retentit et les cloches sonnèrent ;

A ce bruit tout à coup reprenant nos esprits,

Et comme des voleurs craignant d'être surpris,

Emportant dans mes bras ma mère évanouie

Dont cette émotion venait d'user la vie,

Dérobés au regard par le mur de jasmin,

Je * regagnai tremblant la porte du chemin,

Soutenant sur mon cœur ma mère à demi morte ;

Et dans le moment même où la secrète porte

Se fermait doucement sous la main de ma sœur,

J'entendis les enfants du nouveau possesseur,

Sortant de la maison en joyeuse volée.

Courir de haie en haie et d'allée en allée,

Et leurs cris de bonheur monter et retentir

Sur les pas de la mort qui venait d'en sortir.

0 vraie et lamentable image de la vie !

La joie entre par où la douleur est sortie !

Le bonheur prend le lit d'où fuit le désespoir .

A ce qui naît le jour Dieu fait place le soir ;

La coupe de la vie a toujours même dose,

Mais une main la prend quand l'autre la dépose.

Hélas ! et si notre œil pouvait parfois souder

Ces coupes de bonheur qui semblent déborde^r,

Ne trouverions-nous pas que chaque joie humaine

Des cendres et des pleurs d'un autre est toujours pleinp ?

' Graininalicalement ce mélange du pluriel et du singulier à partir de .V /;;•(/// n'est pas très correct; en prose, il faudrait modifier la plivaso.

60 CTIRESTOMATHIK FRANÇAISE

Ma mère *.

Mère ! sous ton regard de tendresse interdit,

Non, tu ne savais pas ! je ne l'ai jamais dit,

Je ne me suis jamais dit peut-être à moi-même,

(C'est quand on a perdu qu'on sait comment on aime),

Non je ne savais pas, je ne dirai jamais

De quelle âme de fils, ô mère, je t'aimais !

L'aimer ! mais pour l'aimer étais-je un autre qu'elle ?

N'étais-je pas nourri du suc de sa mamelle,

Eclos de son amour, réchauffé dans son tlanc,

La mœlle de ses os, le plus pur de son sang ?

L'air qu'elle respirait dans sa chaste poitrine,

Ne fut-il pas neuf mois celui de ma narine ?

De son cœur près du mien le moindre battement

Ne m'inspirai l-il pas le même sentiment?

Mon corps n'était-il pas tout son corps, et mou âme

Un foyer emprunté qu'allume une autre flamme?

De cette âme du ciel chaque vibration.

En me communiquant la même impulsion,

N'imprimait-elle pas à ma jeune pensée

La même impression en moi recommencée.

Comme un son dans les sons imprime un même accord.

Ou comme un flot du flot reçoit le pli du bord !

Cette pensée, ainsi de la sienne venue,

Est-ce une âme qui naît ? une qui continue f

— Et plus tard, quand bercé, grandi sur tes genoux,

Mon oreille s'ouvrait à tes accents si doux,

Que du monde et du ciel l'obscure intelligence

A travers ton sourice éclairait mon enfance.

Que tes saintes leçons façonnaient ma raison,

Que le bord de ta robe était mon horizon,

Et que toute mon âme, attentive à la tienne.

N'était que la lueur d'une autre dans la mienne,

0 mère, qui pouvait démêler d'un regard

Cette existence à deux, faire à chacun sa part.

Distinguer toi de moi dans cette âme commune.

Restituer en deux ce qui sentait en une,

' Extrait de Jocelyn.

LAMAIiriNK 61

Dans ans doubles clartés voir la([uelle avait lui, Et, sans mentir au ciel, dire : c'est elle ou lui ? Aussi qu'étais-je ici (]ue ta vivante image? Ton œil semblait avoir façonné mon visage? Jeune, dans la maison on ne distinguait pas Le timbre de nos voix ni le bruit de nos pas ; Par le frémissement de chaque même idée Dans le même moment notre âme était ridée ; Le même sentiment battait dans nos deux cu'urs ; Si tu devais pleurer mes yeux roulaient des pleurs, S'il passait sur mon front quelque fraîche pensée. D'un sourire avant moi ta lève était plissée. Un en deux, toi le tronc, moi le tendre rameau ; Toi la voix, moi le son, toi la source et moi l'eau ! Union si profonde et si forte des âmes, Que Dieu seul peut de l'œil en démêler les trames ; Que lui seul peut savoir, en sondant nos deux cœurs, Si c'est toi qui survis ou si c'est moi qui meurs.

Vers écrits sur l'album d'une jeune dame *.

Sur cette page blanche où mes vers vont éclore, Qu'un souvenir parfois ramène votre cœur ! De votre vie aussi la page est blanche encore ; Je voudrais la remplir d'un seul mot : le Bonheur. Le livre de la vie est un livre suprême, Que l'on ne peut ouvrir et fermer à son choix, Où le feuillet fatal se tourne de lui-même : Le passage attachant ne s'y lit qu'une fois ; On voudrait s'arrêter à la page où l'on aime. Et la page où l'on meurt est déjà sous les doigts.

Œuvres à lire de Lamartiae : Méditations poétiques (1820) ; Nouvelles méditations poétiques (1823) ; Harmonies poétiques et religieuses (1830) ; Jocelyn (1836); Recueillements poétiques (1839). Pour ses œuvres en prose, voir le 1" volume de cette Chrestomathie. — Principaux ouvrages de critique ôciits sur Lamartiae : Sainte-Beuve , Portraits contemporains et Causeries du lundi (1832-1851) ; Eugène Pelletan, Lamartine, sa vie et ses œuvres (1869) ; P. Brunetière, La poésie de Lamartine, dans la Rexme des Deux Mondes août 1886 et [/Evolution de la poésie lyrique (1894) ;Em.Deschanel. Lamartine(\9Qii) : Jules Lemuitre, Les Contemporains (1895) ; E. ZyTQiasM,Laiiianine, poète lyrique (1898).

1 Cette petite pièce, que le poète écrivit séance tenante à une soirée mondaine, est un chef-d'œuvre d'improvisation poétique; comme exemple de comparaison symbolique elle est remarquable.

62 CmiK^luM AllllK l'UA.NiAlSI-:

tfé à Besançon en ISOS, mort à Paris en ffiH5.

La vie de Victor Hugo embrasse diverses périodes qu'il faut connaître si l'on veut comprendre l'évolution de son génie. Fils d'un général de l'Empire, après une jeunesse errante, passée en France, en Corse, en Italie, en Espagne, il débute à Paris, en 1818, par des pièces absolument classiques, assez voisines de celles de Pierre Lebrun. Chateauhriand l'a appeb'^ déjà « l'enfant sublime » ; toutefois c'est seul<^ment en 1827, après Cromwell, qu'on voit s'épanouir son génie lyriciue et qu'il devient le chef de la nouvelle école. Jusqu'en 1843, il domine celle-ci et épanche les richesses de son imagination créatrice dans un nombre considérable de drames, de poésies et de romans. Pendant les années qui suivent, il s'arrête; on pourrait croire qu'il est fini, comme le romantisme dont la dernière heure va sonner ; mais, après 1850, au moment même où le réalisme positiviste s'empare de l'àraedela France, il reprend victorieusement la plume, en se jetant dans la mêlée politique, dont le choc renouvelle magnifiquement son génie; c'est après cela qu'il écrit ses œuvres les plus belles, en dehors et au-dessus du courant littéraire dominant. .Jusqu'alors, Victor Hugo n'avait été que poète; après 1850, il devient homme politique. Dégagé de son passé de famille royaliste et napoléonien, il lutte, en 1851, contre le césarisme, défend la république, que veut supprimer Louis-Napoléon, et, vaincu, prend le chemin de l'exil ; il ne revient de Guernesey qu'en 1870, après la bataille de Sedan et la chute de Napoléon III. Ses dernières années s'achèvent dans le travail fécond et la gloire radieuse. Il est devenu l'idole du peuple aussi bien que des lettrés. Quand il meurt, après avoir exercé une énorme influence sur l'esprit public par ses œuvres à tendances sociales, c'est par une apothéose magnifique que les Français célèbrent sa fin. Ils mettent au Panthéon sa dépouille, qu'on a exposé-e pendant huit jours sous l'Arc de Triomphe de l'Etoile, devenu le radieux symbole de la victoire du génie.

Prise dans son ensemble, la vie du célèbre poète est noble et belle. Les quelques défauts qui rapetissent son caractère, les quelques défaillances morales qui font une ombre à sa vie privée, disparaissent dans le rayonnement de ses grandes qualités. Victor Hugo fut loyal, courageux et bon. Parvenu au faîte de la gloire, à l'âge où les écrivains heureux désertent le combat et ses périls, il préféra l'exil à l'abandon du droit ; dès lors il lutta courageusement pour le peuple, que nul Français n'a aimé autant que lui. A ce peuple, du reste, il n'a jamais monliô comme but qu'un haut idéal de vie morale ; bien peu de grands écrivains sont dans ce cas.

L'œuvre de Victor Hugo, comme poète, est colossale: c'est un monde dans lequel on ])eut faire des découvertes pendant des mois. Le génie d'un Musset ou d'un Vigny tient en quelques pièces, celui de Hugo

.lébordcrait de la chrestomatliie la plus large ; on ne peut, en le citaul, qu'en donner une faible idée. Ce qui frappe par-dessus tout, dans sou œuvre, c'est l'inlinie vaxiété de ses idées poétiques. Déjà en 1840, Vinet le citait comme le poète universel, embrassant tout, monde, histoire, spéculation, méiiitation intime, politique, idées sociales, etc. ; et il n'était alors qu'à la moitié de sa carrière, il n'avait pas encore écrit ses plus belles œuvres. Lyrique enthousiaste et prestigieux, élégiaque touchant et délicat, épique grandiose, satirique puissant, philosophe profond, il a mis dans ses vers tous les sentiments et toutes les idées que peut embrasser une imagination de poète, et tout le symbolisme qu'il peut PU fan ter. Dans ses dernières œuvres, que la critique littéraire a peu comprises, mais que les professionnels de la philosophie placent très haut, il s'est élevé jusqu'aux régions merveilleuses où la vision du songeur pénètre le voile de l'inconnaissable et entrevoit le monde invisible. Renan, si peu suspect d'enthousiasme pour les poètes, qu'il comparait aux joueurs de flûte, a pu dire de lui avec raison : « Son « œuvre immense est K mirage d'un univers qu'aucun œil ne sait plus » voir ». Ajoutez à cela que la puissance de son invention verbale a égalé sa prodigieuse imagination : il a créé la langue romantique et le vers moderne. C'est incontestablement le plus grand poète de la France et l'un des plus grands du monde entier.

A l'arc de triomphe '.

La France a des palais, des tombeaux, des portiques, De vieux châteaux tout pleins de bannières antiques, Héroïques joyaux conquis dans les dangers ; Sa pieuse valeur, prodigue en fiers exemples.

Pour parer ses superbes temples,

Dépouille les camps étrangers.

On voit dans ses cités, de monuments peuplées, Rome et ses dieux, Memphis et ses noirs mausolées, Le lion de Venise en leurs murs a dormi ; Et quand, pour embellir nos vastes Babylones,

Le bronze manque à ses colonnes.

Elle en demande à l'ennemi !

Lorsque luit aux combats son armure enflammée, Son oriflamme auguste et de lys parsemée

» Extrait des Odes et Ba'lades (1818-1828), Cette pièce, datée de i^^, ii'est pas la plus belle du recueil ; nous la donnons ici parce qu'elle est earactoristique du talent de Victor Hugo dans sa première période littéraire ; c'est généralement dans ce style, correct et noble mais assez terne, qu'il écrivait alors. Il y a dans les Voix intérieures une pièce portant le même titre , infiniment supérieure à tous les points de vue.

b* CUUESTOMATHIK FRANÇAISE

Chasse les escadrons ainsi que des troupeaux :

Puis elle offre aux vaincus des dons après les guerres,

Et, comme des hochets vulgaires,

Y mêle leurs propres drapeaux.

Arc triomphal ! la foudre, en terrassant ton mai Ire, Semblait avoir frappé ton front encore à naître. Par nos exploits nouveaux ^ te voilà relevé ! Car on n'a pas voulu, dans notre illustre ai-mée,

Qu'il fût de notre renommée

Un monument inachevé !

Dis aux siècles le nom de leur chef magnanime. Qu'on lise sur ton front que nul laurior snhliine A des glaives français ne peut se dérober. Lève-toi jusqu'aux cieux, portique de victoire l

Que le géant de notre gloire ,

Puisse passer sans se courber l

La bataille perdue K

« Allah l qui me rendra ma formidable armée, Emirs, cavalerie au carnage animée, Et ma tente, et mon canq) éblouissant à voir, Qui la nuit allumait tant de feux, qu'à leur nombre On eût dit que le ciel sur la colline sombre Laissait ses étoiles pleuvoir ?

« Qui me rendra mes beys aux flottantes pelisses?

Mes fiers timariots, turbulentes milices?

Mes khans bariolés? mes rapides spahis ?

Et mes bédouins hâlés, venus des Pyramides,

Qui riaient d'effrayer les laboureurs timides,

El poussaient leurs chevaux par les champs de maïs?

1 Allusion à la guerre d'Espagne faite pour létablir les Bourbons sur le trône de Madrid. Victor Hugo avait alors les deux eultes royaliste et napoléonien de son père, général de l'empire, et de sa mère vendéenne.

* Extrait des Orientales (1828), le premier recueil romantique de l'auteur. La Grèce et la Turquie tiennent une large place dans cet ouvrage oii Victor Hugo exprima, comme Pierre Lebrun, la haine du musulman persécuteur, alors générale en Fr.Tnce. Littérairement, il marque la transformation complète du génie du poète ; au style classique des premiers vers succède la langue concrète, riche, imajrée du romantique qui va devenir le plus grand inventeur verbal français. Lire dans les Orientales, la longue et remarquable pièce, intitulée : Le Feu du ciel.

« Tous ces chevaux, à l'œil de flamme, aux jambes grêles, Qui volaient dans les hlos comme des sauterelles, Quoi, je ne verrai plus, franchissant les sillons, Leurs troupes, par la mort en vain diminuées, Sur les carrés pesants s'aballanl par nuées, Couvrir d éclairs les bataillons !

« Ils sont morts ; dans le sang traînent leurs belles housses;

Le sang souille et noircit leur croupe aux taches rousses;

L'éperon s'userait sur leur flanc arrondi

Avant de réveiller leurs pas jadis rapides,

Et près d'eux sont couchés leurs maîtres intrépidf>s

Qui dormaient à leur ombre aux haltes du midi 1

a Allah l qui me rendra ma redoutable armée? La voilà par les champs tout entière semée, Comme l'or d'un prodigue épars sur le pavé. Quoi 1 chevaux, cavaliers, arabes et tartares, Leurs turbans, leur galop, leurs drapeaux, leurs fanfares, C'est comme si j'avais rêvé !

« 0 mes vaillants soldats et leurs coursiers fidèles !

Leur voix n'a plus de bruit et leurs pieds n'ont plus d'ailes.

Ils ont oublié tout, et le sabre et le mors.

De leurs corps entassés cette vallée est pleine.

Voilà pour bien lonlemps une sinistre plaine.

Ce soir, l'odeur du sang ; demain, l'odeur des morts.

» Quoi l c'était une armée et ce n'est plus qu'une ombre ! Ils se sont bien battus, de l'aube à la nuit sombre, Dans le cercle fatal ardents à se presser. Les noirs linceuls des nuits sur l'horizon se posent. Les braves ont fini. Maintenant ils reposent, Et les corbeaux vont commencer.

» Déjà, passant leur bec entre leurs plumes noires, Du fond des bois, du haut des chauves promontoires, Ils accourent ; des morts ils rongent les lambeaux ; Et cette armée, hier formidable et suprême. Cette puissante armée, hélas ! ne peut plus même Effaroucher un aigle et chasser des corbeaux !

66 GHRESTOMATHIE FRANÇAISE

» Oh! si j'avais encor celle armée immorlelle, Je voudrais conquérir des mondes avec elle; Je la ferais régner sur les rois ennemis ; Elle serait ma sœur, ma dame et mon épouse. Mais que fera la mort, inféconde et jalouse, De tant de braves endormis ?

» Que n'ai-je été frappé ? que n'a sur la poussière Roulé mon vert turban avec ma télé allière ? Hier j'étais puissant ; hier trois officiers, Immobiles et fiers sur leur selle tigrée, Portaient, devant le seuil de ma tente dorée. Trois panaches ravis aux croupes des coursiers.

» Hier j'avais cent tambours tonnant à mou passage; J'avais quarante agas contemplant mon visage, Et d'un sourcil froncé tremblant dans leurs palais. Au lieu des lourds pierriers qui dorment sur les proues, J'avais de beaux canons roulant sur quatre roues, Avec leurs canonniers anglais.

» Hier j'avais des châteaux*, j'avais de belles villes, Des Grecques par milliers à vendre aux Juifs serviles ; J'avais de grands harems et de grands arsenaux. Aujourd'hui, dépouillé, vaincu, proscrit, funeste, Je fuis... De mon empire, hélas ! rien ne me reste. Allah ! je a'ai plus même une tour à créneaux I

» Il faut fuir, moi, pacha, moi, vizir à trois queues! Franchir l'horizon vaste et les collines bleues, Furtif, baissant les yeux, presque tendant la main, Comme un voleur qui fuit troublé dans les ténèbres, Et croit voir des gii)ets dressant des bras funèbres Dans tous les arbres du chemin 1 »

Ainsi parlait Reschid, le soir de la défaite. Nous eûmes mille Grecs tués à celte fôte. Mais le vizir fuyait, seul, ce champ meurtrier.

' On peut saisir ici l'un des procédés favoris des romantiques, le dévelopi'ment, lénumération voulue, qui, chez Victor Hugo, est comme mi liosom '1. rimapination ea travail.

VIGTOB HUGO 67

Rêveur, il essuyait son rouge cimeterre ;

Deux chevaux, près de lui, tlu pied baflaicnl la tpii-e,

Et, vides, sur leurs flancs soiinaieul les élriers.

Grenade • .

Soit lointaine, soit voisine, Espagnole ou sarrasine, Il n'est pas une cité Qui dispute sans folie A Grenade la jolie La pomme de la beau I fi.

Et qui, gracieuse, étale Plus de pompe orientale Sous un ciel plus enchanté.

Cadix a les palmiers, Murcie a les oranges; Jaën, son palais goth aux tourelles étranges ; Agreda, son couvent bàli par saint Edmond ; Sé^ovie a l'autel dont on baise les marches, Et l'aqueduc aux trois rangs d'arches Qui lui porte un torrent pris au sommet d'un mont.

Lier s a des tours ; Barcelone

Au faîte d'une colonne

Lève un phare sur la mer;

Aux rois d'Aragon fidèle,

Dans leurs vieux tombeaux Tiulùle

Garde leur sceptre de fer ;

Tolose a des forges sombres

Qui semblent, au sein des ombres,

Des soupiraux de l'enfer.

L.e poisson qui rouvrit l'œil mort du vieux Tohic Se joue au fond du golfe ou dort Foutarabie ; Alicante aux clochers mêle les minarets; (Jompostelle a son saint; Cordoue aux maisons vieilles A sa mosquée où l'œil se perd dans les merveilles ; Madrid a le Manzanarès.

' Dans les Orientales, il n'y a pas que l'Orient proprement dit, il y a aussi l'Espagne, cet Occident africain et mauresque, oii Victor Hugo avait séjourné en 18 U et dont son imagination d'enfant était restée éblouie. Cette pièce esl remarquable comme énumération descriptive.

68 ■ CHRESTOMATHtE FRANÇAISE

Bilbao, des flots couverte,

Jette une pelouse verte

Sur ses murs noirs et caducs ;

Médina la chevalière,

Cachant sa pauvreté fière ,

Sous le manteau de ses ducs,

N'a rien que ses sycomores,

Car ses beaux ponts sont aux Maures,

Aux Romains ses aqueducs.

Valence a les clochers de ses trois cents églises; L'austère Alcanlara livre au souffle des brises Les drapeaux turcs pendus en foule à ses piliers; Salamanque en riant s'assied sur trois collines,

S'endort au son des mandolines Et s'éveille en sursaut aux cris des écoliers.

Tortose est chère à saint Pierre ; Le marbre est comme la pierre Dans la riche Puycerda ; De sa bastille octogone Tuy se vante, et Tarragone De ses murs qu'un roi fonda; Le Douro coule à Zamore ; Tolède a l'alcazar maure, Séville a la Giralda'.

Burgos de son chapitre étale la richesse ; Penaflor est marquise, et Girone est duchesse ; Bivar est une nonne aux sévères atours ; Toujours prête aux combats, la sombre Panipelune, Avant de s'endormir aux rayons de la lune, Ferme sa ceinture de tours.

- Toutes ces villes d'Espagne S'épandent dans la campagne Ou hérissent la sierra ; Toutes ont des citadelles Dont, sous des mains infidèles,

« LaGiralda ou « Girouette », ainBi nommée d'une statue de bronze qui touriir au sommet du campanile, est une tour mauresque d'une avrhitecture élégaut'- 1"! noble, dont les Sévillans sont tros fîp.rs (Elisée Reclus).

Aucun belfroi ne vibra; Toutes sur leurs cathédrales Ont des cloches en spirales; Mais Grenade a l'Alhambra^

L'Alhambra! l'Alhambra ! palais que les Génies Ont doré comme un rêve et rempli d'harmonies, P'orteresse aux créneaux festonnés et croulants. Où l'on entend, la nuit, de magiques syllabes. Quand la lune, à travers les mille arceaux arabes, Sème les murs de trèfles blancs !

Grenade a plus de merveilles Que n'a de graines vermeilles Le beau fruit de ses vallons ; Grenade, la bien nommée, Lorsque la guerre enflammée Déroule ses pavillons, Cent fois plus terrible éclate Que la grenade écarlate Sur le front des bataillons.

Il n'est l'ien de plus beau ni de plus grand au monde, Soit qu'à Vivalaubin Fî'wflcoHiMrf"^ réponde. Avec son clair tambour de clochettes orné ; Soit que, se couronnant de feux comme un calife, L'éblouissant Généralife^ Elève dans la nuit son faite illuminé.

Les clairons des Tours- Vermeilles ^ Sonnent comme des abeilles Dont le vent chasse l'essaim ; Alcacava pour les fêtes A des cloches toujours prêtes A bourdonner dans son sein, Qui dans leurs tours africaines Vont éveiller les dulcaynes '' Du sonore Albaycin 2.

' Admirable palais mauresque, l'une des merveilles de Tart ; du haut de l'une des tours, on y a une vue incomparable sur la ville et la campagne des environs .

* Faubourgs de la ville.

' Autres monuments de Grenade.

* Instruments aux sons desquels on danse.

CllKKSTOMATHlK FRAJSCAISK

Grenade efface en toul ses rivales; Grenade Chante plus mollement la molle sérénade ; Elle peint ses maisons de plus riches couleurs ; Et l'on dit que les vents suspendent leurs haleines Quand par un soir d'été Grenade daiis ses plaines Répand ses femmes et ses flem's.

L'Arabie est son aïeule.

Les Maures, pour elle seule, Aventuriers hasardeux, Joueraient l'Asie et l'Afrique, Mais Grenade est catholique, Grenade se raille d'eux ; Grenade, la belle ville Serait une autre Séville, S'il en pouvait être deux.

A l'aimée ^

Vois, cette branche est rude, elle est noire, et la mie Verse la pluie à flots sur son écorce nue ; Mais attends que l'hiver s'en aille, et tu vas voir Une feuille percer ces nœuds si durs pour elle, Et tu demanderas comment un bourgeon frêle Peut, si tendre et si vert, jaillir de ce bois noir.

Demande alors pourquoi, ma jeune bien-aimée. Quand sur mon âme, hélas ! endurcie et fermée, Ton souffle passe, après tant de maux expiés, Pourquoi remonte et court ma sève évanouie, Pourquoi mon âme en fleur et toute épanouie Jette soudaiu des vers que j'eiTeuille à tes pieds!

C'est que tout a sa loi, le monde et la fortune ; C'est qu'une claire nuit succède aux nuits sans lune ; C'est que tout ici-bas a ses reflux constants ; C'est qu'il faut l'arbre au vent et la feuille au zéphire ; C'est qu'après le mallicur m'est venu ton sourire ; C'est que c'était l'hiver et que c'est le printomps !

1 Extrait des Feuilles d'automne (1831;. Ce recueil commence la sûrie des poésies intimes de l'auteur ; ce n'est plus seulement son imagination qui se déploie, c'est son âme qui chante dans ci'S ijii'.'fcs, oii il est tour à tour grave et touchant.

VICTOR HUGO 7i

L'enfant'.

Lorsque l'enfant paraît, le cercle de famille Applaudit à grands cris. Son doux regard qui brille

Fait briller tous les yeux, Et les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être, Se dérident soudain à voir l'enfant paraître.

Innocent et joyeux.

Soit que juin ait verdi mon seuil, ou que novembre Fasse autour d'un grand feu vacillant dans la chambre

Les chaises se toucher, Quand l'enfant vient, la joie arrive et nous éclaire. On rit, on se récrie, on l'appelle, et sa mère

Tremble à le voir marcher.

Quelquefois nous parlons, en remuant la flamme, De patrie et de Dieu, des poètes, de l'âme

Qui s'élève en priant ; L'enfant paraît, adieu le ciel et la patrie Et les poètes saints ! la grave causerie

S'arrête en souriant.

La nuit, quand l'homme dort, quand l'esprit rêve, à l'heure Où l'on entend gémir, comme une voix qui pleure,

L'onde entre les roseaux, Si l'aube tout à coup là-bas luit comme un phare, Sa clarté dans les champs éveille une fanfare

De cloches et d'oiseaux.

Enfant, vous êtes l'aube et mon âme est la plaine Qui des plus douces fleurs embaume son haleine

Quand vous la respirez ; Mon âme est la forêt dont les sombres ramures S'emplissent pour vous seul de suaves murmures

Et de rayons dorés.

Car vos beaux yeux sont pleins de douceurs infinies, Car vos petites mains, joyeuses et bénies,

1 Extrait des Feuilles d'automne . Victor Hugo, qui a été un père admirali a merveilleusenient chanté l'enfant.

72 CHRESTOMAIHIE fKANCAISE

N'ont point mal fait encor ; Jamais vos jeunes pas n"oiil louché noire fange, Têle sacrée ! eufanl aux cheveux blouds ! bel ange

A l'auréole d'or!

Vous êtes parmi nous la colombe de l'arche.

Vos pieds tendres et purs n'ont point l'âge où l'on marche,

Vos ailes sont d'azur.

Sans le comprendre encor vous regardez le monde. Double virginité! corps où rien n'est immonde,

Ame où rien n'est impur !

Il est si beau, l'enfant, avec son doux sourire, Sa douce bonne foi, sa voix qui veut tout dire,

Ses pleurs vite apaisés.

Laissant errer sa vue étonnée et ravie, Offrant de toutes parts sa jeune âme à la vie

Et sa bouche aux baisers !

Seigneur ! préservez-moi, préservez ceux que j'aime Frères, parents, amis, et mes ennemis ménif

Dans le mal triomphants, De jamais voir, Seigneur, l'été sans fleurs vermeilks. La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,

La maison sans enfants 1

La prière pour tous'.

Ma fille, va prier. — Vois, la nuit est venue,

Une planète d'or là-bas perce la nue ;

La brume des coteaux fait trembler le contour ;

A peine un char lointain glisse dans l'ombre... Ecoulo !

Tout rentre et se repose ; et l'arbre de la route

Secoue au vent du soir la poussière du jour.

Le crépuscule, ouvrant la nuit qui les recèle, Fait jaillir chaque étoile en ardente étincelle; L'occident amincit sa frange de carmin ; La nuit de l'eau dans l'ombre argenté la surface ,

l Extraits des Feuilles d'automne ; ceci n'est qu'un fragment d'uue pièc<» trop longue pour être reproduite ici.

Sillons, sentiers, buissons, tout se mêle et s'efface ; Le passant inquiet doute de son chemin.

Le jour est pour le mal, la fatigue et la haine. Prions, voici la nuit! la nuit grave et sereine! Le vieux pâtre, le vent aux brèches de la tour, Les étangs, les troupeaux, avec leur voix cassée, Tout souffre et tout se plaint. La nature lassée A besoin de sommeil, de prière et d'amour.

C'est l'heure où les enfants parlent avec les anges. Tandis que nous courons à nos plaisirs étranges, Tous les petits enfants, les yeux levés au ciel, Mains jointes et pieds nus, à genoux sur la pierre. Disant à la même heure une même prière,. Demandent pour nous grâce au père universel.

Et puis ils dormiront. — Alors, épars dans l'omiu-e. Les rêves d'or, essaim tumultueux, sans nombre, Qui naît aux derniers bruits du jour à son déclin, Voyant de loin leur souffle et leurs bouches vermeilles. Comme volent aux fleurs de joyeuses abeilles. Viendront s'abattre en foule à leurs rideaux de lin.

0 sommeil du berceau ! prière de l'enfance ! Voix qui toujours caresse et qui jamais n'offense ! Douce religion, qui s'égaie et qui rit! Prélude du concert de la nuit solennelle ! Ainsi que l'oiseau met sa tête sous son aile. L'enfant dans la prière endort son jeune esprit.

Ma fille, va prier ! — D'abord, surtout, pour celle Qui berça tant de nuits ta couche qui chancelle, Pour celle qui te prit jeune âme dans le ciel. Et qui te mit au monde, et depuis, tendre mère. Faisant pour toi deux parts dans cette vie amère. Toujours a bu l'absinthe et t'a laissé le miel.

Puis ensuite pour moi l j'en ai plus besoin qu'elle. Elle est, ainsi que toi, bonne, simple et fidèle.

74 CHKKSTOMATHIE FRANÇAISE

Elle a le cœur limpide et le Iront satisfait. Beaucoup ont sa pitié, nul ne lui fait envie ; Sage et douce, elle prend patiemment la vie ; Elle souffre le mal sans savoir qui le fait.

Tout en cueillant des fleurs, jamais sa main novice

N'a touché seulement à l'écorce du vice ;

Nul piège ne l'attire à son riant tableau ;

Elle est pleine d'oubli pour les choses passées;

Elle ne connaît pas les mauvaises pensées

Qui passent dans l'esprit comme une ombre sur l'eau.

Elle ignore — à jamais ignore-les comme elle l — Ces misères du monde où notre âme se mêle, Faux plaisirs, vanités, remords, soucis rongeurs, Passions sur le cœur flottant comme une écume, Intimes souvenirs de honte et d'amertume Qui font monter au front de subites rougeurs.

Moi, je sais mieux la vie, et je pourrai te dire, Quand tu seras plus grande et qu'il faudra t'instruira. Que poursuivre l'empire et la fortune et l'art. C'est folie et néant ; que l'urne aléatoire Nous jette bien souvent la honte pour la gloire, Et que l'on perd son âme à ce jeu de hasard.

L'âme en vivant s'altère ; et, quoique en toute chose

La fin soit transparente et laisse voir la cause.

On vieillit sous le vice et l'erreur abattu ;

A force de marcher, l'homme erre, l'esprit doute.

Tous laissent quelque chose aux buissons de la roule.

Les troupeaux leur toison et l'homme sa vertu.

Va donc prier pour moi ! — Dis pour toute prière : — Seigneur, Seigneur, mon Dieu, vous êtes notre père. Grâce, vous êtes bon ! Grâce, vous êtes grand l — Laisse aller ta parole où ton âme l'envoie ; Ne t'inquiète pas, toute chose a sa voie, Ne l'inquiète pas du chemin qu'elle prend.

Il n'est rien ici-bas qui ne trouve sa pente.

Le fleuve jusqu'aux mers dans les plaines serpente ;

vicToa HUGu 75

L'abeille sait la fleur qui recèle le miel. Toute aile vers son but incessamment retombe. L'aigle vole au soleil, le vautour à la tombe, L'hirondelle au printemps, et la prière au ciel.

Lorsque pour moi vers Dieu ta voix s'est envolée. Je suis comme l'esclave, assis dans la vallée, Qui dépose sa charge aux bornes du chemin ; Je me sens plus léger; car ce fardeau de peine, De fautes et d'erreurs qu'en gémissant je traîne, Ta prière en chantant l'emporte dans sa main.

Va prier pour ton père ! — afin que je sois digne De voir passer en rêve un ange au vol de cygne, Pour que mon âme brûle avec les encensoirs I Efface mes péchés sous ton souffle candide. Afin que mon cœur soit innocent et splendide Gomme un pavé d'autel qu'on lave tous les soirs!

Napoléon II *.

Mil huit cent onze ! — 0 temps où des peuples sans nombre Attendaient, prosternés sous un nuage sombre.

Que le ciel eût dit oui.

Sentaient trembler sous eux les états centenaires, Et regardaient le Louvre entouré de tonnerres,

Gomme un mont Sinaï !

Gourbés comme un cheval qui sent venir son maître,

Ils se disaient entre eux : — Quelqu'un de grand va naître.

L'immense empire attend un héritier demain.

Qu'est-ce que le Seigneur va donner à cet homme

Qui, plus grand que Gésar, plus grand même que Rome,

Absorbe dans son sort le sort du genre humain?

Gomme ils parlaient, la nue éclatante et profonde S'eatr'ouvrit, et l'on vit se dresser sur le monde

' Extrait des Chants du crépuscule (1835). Ce recueil, outre de nombreuses poésies Latimes, renferme des odes d'un caractère épique, très remarquables. Celle-ci est la plus éclatante et montre bien les immenses progi'ès que le poète avait faits depuis son premier recueil. Eille a été écrite en 18.33.

76 CHRESTOMATUIK FRANÇAISE

L'homme prédestiné, Et les peuples béants ne purent que se taire, Car ses deux bras levés présentaient à la terre

Un enfant nouveau-né.

Au souffle de l'enfant, dôme des Invalides, Les drapeaux prisonniers sous tes voûtes spleiidides Frémirent, comme au vent frémissent les épis; Et son cri, ce doux cri qu'une nourrice apaise, Fit, nous l'avons tous vu, bondir et hurler d'aise Les canons monstrueux à ta porte accroupis !

Et lui 1 l'orgueil gonflait sa puissante narine ; Ses deux bras jusqu'alors croisés sur sa poitrine,

S'étaient enfiu ouverts !

Et l'enfant, soutenu dans sa main paternelle, Inondé des éclairs de sa fauve prunelle.

Rayonnait au travers !

Quand il eut bien fait voir l'héritier de ses trônes Aux vieilles nations comme aux vieilles couronnes, Eperdu, l'œil fixé sur quiconque était roi. Comme un aigle arrivé sur une haute cime, U cria tout joyeux avec un air sublime : — L'avenir ! l'avenir ! l'avenir est à moi l

Non, l'avenir n'est à personne I Sire, l'avenir est à Dieu !

A chaque fois que l'heure sonne, Tout ici-bas nous dit adieu.

L'avenir ! l'avenir ! mystère 1 Toutes les choses de la terre, Gloire, fortune militaire.

Couronne éclatante des rois, Victoire aux ailes embrasées.

Ambitions réalisées.

Ne sont jamais sur nous posées Que comme l'oiseau sur nos toits I

Non, si puissant qu'on soit, non, qu'on rie ou qu'on pleure. Nul ne te fait parler, nul ne peut avaôt l'heure

Ouvrir ta froide maiti, 0 fantôme muet, 6 notre ombre, 6 notre hôte, Spectre toujours masqué qui nous suis côte à côte,

El qu'on nomme demain!

Oh ! demain, c'est la grande chose !

De quoi demain sera-t-il fait?

L'homme aujourd'hui sème la cause, Demain, Dieu fait mûrir l'effet.

Demain, c'est l'éclair dans la voile, C'est le nuage sur l'étoile, C'est un traître qui se dévoile, C'est le bélier qui bat les tours, C'est l'astre qui change de zone, C'est Paris qui suit Babylone ; Demain, c'est le sapin du trône.

Aujourd'hui, c'en est le velours !

Demain, c'est le cheval qui s'abat blanc d'écume. Demain, ô conquérant, c'est Moscou qui s'allume,

La nuit, comme un flambeau.

C'est votre vieille garde au loin jonchant la plaine. Demain, c'est Waterloo ! demain, c'est Sainte-Hélcue!

Demain, c'est le tombeau !

Vous pouvez entrer dans les villes Au galop de votre coursier.

Dénouer les guerres civiles Avec le tranchant de l'acier; Vous pouvez, 0 mon capitaine.

Barrer la Tamise hautaine.

Rendre la victoire incertaine Amoureuse de vos clairons.

Briser toutes portes fermées.

Dépasser toutes renommées, Donner pour astre à des armées L'étoile de vos éperons ! —

Dieu garde la durée et vous laisse l'espace; Vous pouvez sur la terre avoir toute la place, Etre aussi grand qu'un front peut l'être sous le ciel ; Sire, vous pouvez prendre, à votre fantaisie.

CHRESTOMATHIE FRANCAISR

L'EiiTope à Charlemagae, à Mahomet l'Asie ; — Mais tu ne prendras pas demain à l'Eternel !

0 revers ! 6 leçon I — Quand l'enfant de cet lioniriie Eut reçu pour hochet la couronne de Rome ; Lorsqu'on l'eut revêtu d'un nom qui retentit; Lorsqu'on eut bien montré son front royal qui tremble Au peuple émerveillé qu'on puisse tout ensemble Etre si grand et si petit ;

Quand son père eut pour lui gagné bien des batailles ; Lorsqu'il eut épaissi de vivantes murailles Autour du nouveau-né riant sur son chevet ; Quand ce grand ouvrier, qui savait comme on fonde, Eut, à coups de cognée, à peu près fait le monde Selon le songe qu'il rêvait ;

Quand tout fut préparé par les mains paternelles Pour doter l'humble enfant de splendeurs éternelles, Lorsqu'on eut de sa vie assuré les relais ; Quand pour loger un jour ce maître héréditaire, On eut enraciné bien avant dans la terre Les pieds de marbre des palais ;

Lorsqu'on * eut pour sa soif posé devant la Erauce Un vase tout rempli du vin de l'espérance, — Avant qu'il eût gotité de ce poison doré, Avant que de sa lèvre il eût touché la coupe, Un cosaque survint qui prit l'enfant en croupe Et l'emporta tout effaré !

Oui, l'aigle, un soir, planait aux voûtes éternelles, Lorsqu'un grand coup de vent lui cassa les deux ailes ; Sa chute fit dans l'air un foudroyant sillon ; Tous alors sur son nid fondirent plein de joie ; Chacun selon ses dents se partagea la proie : L'Angleterre prit l'aigle, et l'Autriche l'aiglon.

' Marne procédé que dan» la pièce des Orientales cil'in plus haut ; H p.9,\. d'ui Irès grand effet iei.

Vous savez ce qu'on fit du géant historique- Pendant six ans on vit^ loin derrière l'Afrique, Sous le verrou des rois prudents,

— Oh ! n'exilons personne, oh! l'exil est impie! — Cette grande figure en sa cage accroupie,

Ployée, et les genoux aux dents.

Encor si ce banni n'eût rien aimé sur terre !

Mais les cœurs de lion sont les vrais cœurs de [tère.

Il aimait son fils, ce vainqueui' !

Deux choses lui restaient dans sa cage inféconde : Le portrait d'un enfant et la carte du monde,

Tout son génie et tout son cœur !

Le soir, quand son regard se perdait dans l'alcôve,

Ce qui se remuait dans cette tête chauve,

Ce que son œil cherchait dans le passé profond,

— Tandis que ses geôliers, sentinelles placées Pour guetter nuit et jour le vol de ses pensées,

En regardaient passer les ombres sur son front ; —

Ce n'était pas toujours, sire, cette épopée Que vous aviez naguère écrite avec l'épée,

Arcole, Austerlitz,- Montmirail ; Ni l'apparition des vieilles pyramides ; Ni le pacha du Caire et ses chevaux numides

Qui mordaient le vôtre au poitrail ;

Ce n'était pas le bruit de bombe et de mitraille Que vingt ans, sous ses pieds, avait fait la bataille

Déchaînée en noirs tourbillons, Quand son souffle poussait sur cette mer troubhe Les drapeaux frissonnants, penchés dans la mêb';e

Comme les mâts des bataillons ;

Ce n'était pas Madrid, le Ki'emlin et le Pliare,

f^a diane au matin fredonnant sa fanfare,

Le bivouac sommeillant dans les feux étoiles ;

Les dragons chevelus, les grenadiers épiques.

Et les rouges lanciers fourmillant dans les piques,

Comme des fleurs de pourpre en l'épaisseur des blés ;

Non, ce qui l'occupait, c'est l'ombre blonde et rose D'un bel enfant qui dort la bouche demi-close,

Gracieux comme l'orient, Tandis qn'aveo amour sa nourrice enchantée D'une goutte de lait au bout du sein restée

Agace sa lèvre en riant.

Le père alors posait ses coudes sur sa chaise, Son cœur plein de sanglots se dégonflait à l'aise,

Il pleurait, d'amour éperdu!... — Sois béni, pauvre enfant, léte aujourd'hui glacée, Seul être qui pouvais distraire sa pensée

Du trône du monde perdu !

Tous deux sont morts. — Seigneur, votre droite est terriblf ! Vous avez coiumencé par le maître invincible,

Par l'homme triomphant; Puis vous avez enfin complété l'ossuaire ; Dix ans vous ont suffi pour filer le suaire

Du père et de l'enfant !

Gloire, jeunesse, orgueil, biens que la tombe emporte ! L'homme voudrait laisser quelque chose à la porte.

Mais la mort lui dit non !

Chaque élément retourne où tout doit redescendre. L'air reprend la fumée, et la terre la cendre.

I/oubli reprend le nom l

0 révolutions ! j'ignore.

Moi, le moindre des matelots.

Ce que Dieu dans l'ombre élabore Sous le tumulte de vos flots.

La foule vous hait et vous raille.

Mais qui sait comment Dieu travaille?

Qui sait si l'onde qui tressaille.

Si le cri des gouffres amers.

Si la trombe aux ardentes serres, Si les éclairs et les tonnerres.

Seigneur, ne sont pas nécessaires A la perle que font les mers?

VICTOR HUGO ii\

PnurtaDt cette tempête est lourde Aux princes comme aux nations; Oh ! quelle mer aveugle et sourde Qu'un peuple en révolutions !

(Jue sert ta chanson, ô poète?

Ces chants que ton génie émiette.

Tombent à la vague inquiète Qui n'a jamais rien en tendu 1 Ta voix s'enroue en cette brunie, Le vent disperse au loin ta plume.

Pauvre oiseau chantant dans l'éciiine Sur le mât d'un vaisseau perdu !

Longue nuit 1 tourmente élenielle 1 Le ciel n'a pas un coin d'azur.

Hommes et choses, pêle-mêle, Vont roulant dans l'abîme obscur.

Tout dérive et s'en va sous l'onde.

Rois au berceau, maîtres du monde, Le front chauve et la tête blonde, Grand et petit Napoléon !

Tout s'eiface, tout se délie, Le flot sur le flot se replie, Et la vague qui passe oublie Léviathan* comme Alcyon^ !

Amour 3.

Puisque j'ai mis ma lèvre à ta coupe encor pleine ; Puisque j'ai dans tes mains posé mon front pâli ; Puisque j'ai respiré parfois la douce haleine De ton âme, parfum dans l'ombre enseveli ;

Puisqu'il me fut donné de t'enlendre me dire Les mots où se répand le cœur mystérieux ; Puisque j'ai vu pleurer, puisque j'ai vu sourire Ta bouche sur ma bouche et les yeux siu: mes ymx ;

' .\uimal monstrueux, clans le livre de Job.

' Petit oiseau do mer.

' Extrait des Citants du crépuscule.

82 CHRESTOMATHIE FRANGAISB

Puisque j'ai vu briller sur ma tête ravie Un rayon de ton astre, hélas 1 voilé toujours; Puisque j'ai vu tomber dans l'onde de ma vie Une feuille de rose arrachée à tes jours ;

Je puis maintenant dire aux rapides années:

— Passez ! passez toujours ! je n'ai plus à vieillir !

Allez-vous-en avec vos fleurs toutes fanées ;

J'ai dans l'àme une fleur que nul ne peut cueillir !

Votre aile en le heurtant ne fera rien répandre Du vase où je m'abreuve et que j'ai bien rempli. Mon àme a plus de feu que vous n'avez de cendre ! Mon cœur a plus d'amour que vous n'avez d'oubli !

Sois bénie*.

Toi ! sois bénie à jamais I Eve qu'aucun fruit ne tente 1 Qui de la vertu contente Habites les purs sommets !

Ame sans tache et sans rides, Baignant tes ailes candides, A l'ombre et bien loin des yeux Dans un flot mystérieux, Moiré de reflets splendides l

Sais-tu ce qu'en te voyant L'indigent dit quand tu passes?

— Voici le front plein de grâce* Qui sourit au suppliant !

Notre infortune la touche.

Elle incline à notre couche Un visage radieux ; Et les mots mélodieux Sortent charmants de sa bouche l

' Extrait des Chants du crépuscule. — La poésie intime, chez Victor Hugo, a toutes les délicatesses ; il est intéressant de remarquer que l'éclatant auteur de yapoléon II peut aussi exprimer les nuances les plus fines de l'âmo. Ces vers --oiil adressés à la femme du poète.

VICTOB HUGO 83

Sais-tu, les yeux vers le ciel, Ce que dit la pauvre veuve ?

— Un auge, au fiel qui m'abreuve Est venu mêler son miel.

Comme à l'herbe la rosée,

Sur ma misère épuisée Ses bienfaits sont descendus.

Nos cœurs se sont entendus, Elle heureuse, et moi brisée l

J'ai senti que rien d'impur Dans sa gaîté ne se noie.

Et que son front a la joie Comme le ciel a l'azur.

Son œil de même a su lire Que le deuil qui me déchire N'a que de saintes douleurs.

Gomme elle a compris mes pleurs, Moi, j'ai compris son sourire.

Pour parler des orphelins,

Quand, près du foyer qui tremble.

Dans mes genoux je rassemble

Tes enfants de ton cœur pleins;

Quand je leur dis l'hiver sombre,

La faim et les maux sans nombre

Des petits abandonnés,

Et qu'à peine sont-ils nés

Qu'ils s'en vont pieds nus dans l'ombre

Tandis que, silencieux, Le groupe écoute et soupire, Sais-tu ce que semblent dire Leurs yeux pareils à tes yeux ?

— Vous qui n'avez rien sur terre, Venez chez nous ! pour vous plaire Nous nous empresserons tous ;

Et vous aurez comme nous Votre part de notre mère !

Sais-tu ce que dit mon cœur ?

— Elle est indulgente et douce,

ClIHKSTOMATllIE FRANÇAISE

Et sa lèvre ne repousse

Aucuue ainère liqueur.

Mère pareille à sa tille,

Elle luit dans ma famille

Sur mon front que l'ombre al loi ut.

liC front se ride et s' ('teint.

La couronne toujours brille l

Au-dessus des passions,

Au-dessus de la colère,

Ton noble esprit ne sait faire

Que de nobles actions.

Quand jusqu'à nous tu te penches,

C'est ainsi que tu t'épanches

Sur nos cœurs que tu soumets.

D'un cygne il ne peut jamais

Tomber que des plumes blanches !

 ma filles

0 mon enfant, tu vois, je nie soumets, Fais comme moi ; vis du monde éloignée ; Heureuse ? non ; triomphante ? jamais.

Résignée !

Sois bonne et douce, et lève un front pieux. Comme le jour dans les cieux met sa flamme. Toi, mon enfant, dans l'azur de tes yeux Mets ton âme !

Nul n'est heureux et nul n'est triomphant. L'heure est pour tons une chose iuiomplèle ; L'heure est une ombre, et noire vie, enfant, En est faite.

Oui, de leur sort tous les hoimnos sont las. l'onr élre heureux, à tous — destin morose! — Toula man(iué. Tout, c'i^st-à-dire, hélas! l'eu de chose.

ï Collo pipr-o, extraite des Contemplations (1.S5U), a été composée on 184'.,', bien avant l'exil da poète.

VlCTUl! HUGO 8."j

Ce peu de chose est ce que, pour sa part, Dans l'univers cl)acun cherche et cl(^sir(' : Un mot, un nom, un peu d'or, un regard, Un sourire !

La gaîlé manque au grand roi sans amours ; La goutte d'eau manque au désert immense. L'homme est un puits où le vide toujours Recommence.

Vois ces penseurs que nous divinisons, Vois ces héros dont les fronts nous dominent. Noms dont toujours nos sombres horizons S'illuminent.

Après avoir, comme fait un flambeau, Ebloui tout de leurs rayons sans nombre, Ils sont allés chercher dans le tombeau Un peu d'ombre.

Le ciel, qui sait nos maux et nos douleurs Prend en pitié nos jours vains et sonores. Chaque matin, il baigne de ses pleurs Nos aurores.

Dieu nous éclaire, à chacun de nos pas, Sur ce qu'il est et sur ce que nous sonuues ; Une loi sort des choses d'ici-bas.

Et des hommes.

Cette loi sainte, il faut s'y conformer, Et la voici, toute âme y peut atteindre: Ne rien haïr, mon enfant, tout aimer, Ou tout plaindre 1

L'enfant morte*.

Quand nous habitions tous ensemblû Sar nos collines d'autrefois.

Où l'eau court, où le buisson tremble, Dans la maison qui touche au bois,

' Glotte pi^ce et les ileu-x. suivantes, extraites des Oontemplalions, ont 6ti^ inspirées au poète par la ruoit de sa fille ainée, qui se noya, avec son mari, dans la Seine, au cours d'une partie de plaisir. Le poète écrivit ces admirables vers en 1844, à Villequier, sui- les lieux mêmes où était morte l'enfant adorée.

86 CHRESÏOM-ATHIK FKANl^AlSK

Elle avait dix ans, et moi trente ; J'étais pour elle l'univers.

Oh 1 comme l'herbe est odorante Sous les arbres profonds et verts l

Elle faisait mon sort prospère, Mon travail léger, mon ciel bleu.

Lorsqu'elle me disait : Mon père l Tout mon cœur s'écriait : Mon Dieu !

A travers mes songes sans nombre, J'écoulais son parler joj'eux, Et mon front s'éclairait dans l'ombre A la lumière de ses yeux.

Elle avait l'air d'une princesse Quand je la tenais par la main.

Elle cherchait des fleurs sans cesse Et des pauvres dans le chemin.

Elle donnait comme on dérobe, En se cachant aux yeux de tous.

Oh 1 la belle petite robe Qu'elle avait, vous rappelez-vous ?

Le soir, auprès de ma bougie, Elle jasait à petit bruit, Tandis qu'à la vitre rougie Heurtaient les papillons de nuit.

Les anges se miraient en elle. Que son bonjour était charmant!

Le ciel mettait dans sa prunelle Ce regard qui jamais ne ment.

Oh 1 je l'avais, si jeune encore, Vue apparaître en mon destin 1 C'était l'enfant de mon aurore, Et mon étoile du matin 1

Quand la lune claire et sereine Brillait aux cieux, dans ces beanx mois, Comme nous allions dans la plaine !

Comme nous courions dans les bois !

VIGTOH UUGO

Puis, vers la lumière isolée Eloilant le logis obscur, Nous revenions par la vallée En tournant le coin du vieux mur ;

Nous revenions, cœurs pleins de flamme, Eu parlant des splendeurs du ciel.

Je composais cette jeune âme Comme l'abeille fait son miel.

Doux ange aux candides pensées, Elle était gaie en arrivant... — Toutes ces choses sont passées Comme l'ombre et comme le vent l

Veni, vidi, vixi'.

J'ai bien assez vécu, puisque dans mes douleurs Je marche sans trouver de bras qui me secourent, Puisque je vis à peine aux enfants qui m'entourent, Puisque je ne suis plus réjoui par les fleurs ;

Puisqu'au printemps, quand Dieu met la nature en fête, J'assiste, esprit sans joie, à ce splendide amour ; Puisque je suis à l'heure où l'homme fuit le jour, Hijlas ! et sent de tout la tristesse secrète;

Puisque l'espoir serein dans mon âme est vaincu ; Puisqu'en celte saison des parfums et des roses, 0 ma fille ! j'aspire à l'ombre où tu reposes, Puisque mon cœur est mort, j'ai bien assez vécu.

Je n'ai pas refusé ma tâche sur la terre. Mon sillon ? Le voilà. Ma gerbe? La voici. J'ai vécu souriant, toujours plus adouci. Debout, mais incliné du côté du mystère.

J'ai fait ce que j'ai pu ; j'ai servi, j'ai veillé. Et j'ai vu bien souvent qu'on riait de ma peine. Je me suis étonné d'être un objet de haine, Ayant beaucoup soulTert et beaucoup travaillé.

• K Je suis venu, j'ai vu, j'ai vécu ». — Extrait des Contemplations, mais ci mposé eu 18:18. Le poète traversa alors une crise de découragement, dont on voit le reflet dans cette pièce.

88 CHRRSTOMATMIK FRANr.AI^JR

DaQS ce bagQe terrestre où ne s'ouvre aucune aile, Sans me plaindre, saigaant, et tombant sur les mai us, Morne, épuisé, raillé par les forçats humains, J'ai porté mon chaînon de la chaîne éternelle.

Maintenant, mon regard ne s'ouvre qu'à demi ; Je ne me tourne plus même quand on me nomme ; Je suis plein de stupeur et d'ennui, comme un homme Qui se lève avant l'aube et qui n'a pas dormi.

Je ne daigne plus même, en ma sombre paresse, Répondre à l'envieux dont la bouche me nuit 0 Seigneur 1 ouvrez-moi les portes de la nuit, Afiu que je m'en aille et que je disparaisse l

Ressouvenir*.

Oh ! je fus comme fou dans le premier moment, Hélas ! et je pleurai trois jours amèrement. Vous tous à qui Dieu prit votre chère espérance, Pères, mères, dont lame a souffert ma souffrance, Tout ce que j'éprouvais, l'avez-vous éprouvé? ^e voulais me briser le front sur le pavé; Puis je me révoltais, et, par moments, terrible, Je fixais mes regards sur celte chose horrible, El je n'y croyais pas, et je m'écriais: Non! Est-ce que Dieu permet de ces malheurs sans nom Qui font que dans le cœur le désespoir se lève? Il me semblait que tout n'était qu'un affreux rêve, Qu'elle ne pouvait pas m'avoir ainsi quitté, Que je l'entendais rire en la chambre à côté. Que c'était impossible, enfin, qu'elle fût morte, Et que j'allais la voir entrer par cette porte !

Oh ! que de fois j'ai dit : Silence ! elle a parlé ! Tenez ! voici le bruit de sa main sur la clé ! Attendez! elle vient! Laissez-moi, que j'écoule! Car elle est quelque part dans la maison, sans doulc !

• ExUSiH ddii Conlemplalions, l'crit en 1852. — Le poète est en exil; il soufTiede la patrie perdue, et sa pensée revient vers sa fille morte.

VICTOR IIUCO JS'.I

Chanson d'exil'.

Proscrit, regarde les roses ; Mai joyeux, de l'aube en pleurs Les reçoit toutes écloses; Proscrit, regarde les fleurs.

Je pense Aux roses que je semai.

Le mois de mai sans la France, Ce n'est pas le mois de mai.

Proscrit, regarde les tombes ; Mai, qui rit aux cieux si beaux.

Sous les baisers des colombes, Fait palpiter les tombeaux.

Je pense Aux yeux chers que je fermai.

Le moi de mai sans la France, Ce n'est pas le mois de mai.

Proscrit, regarde les branches.

Les branches où sont les nids ; Mai les remplit d'ailes blanches Et de soupirs infinis.

Je pense Aux nids charmants où j'aimai.

Le mois de mai sans la France, Ce n'est pas le mois de mai.

Le manteau impérial 2.

Oh! vous dont la travail est joie.

Vous qui n'avez pas d'autre proie

1 Extrait des Quatre vents de l'esprit. (Cette pïpce a étc écrite en 1S31, pendant l'exil du poète).

* Extrait des Châtiments (185-3) ; le plus beau recueil de satires tragiques qui existe en français. Pour comprendre la haine que le poète exprime ici envers magnifiques, il faut se rappeler que le 2 décembre 18.51^ Louis-Napoléon, après avoir prêté serment à la République, renversa le gouvernement par la force, fit tuer, emprisonner ou exiler cent mille personnes et réussit ensuite à devenir empereur par des moyens malhonnêtes. Son manteau impi'rial, semé d'abeilles d'or, avait traioé dans le sang.

90 CURESTOMATHIE FHANÇAISE

Que les parfums, souffles du ciel, Vous qui fuyez quand vient décembre, Vous qui dérobez aux fleurs l'ambre Pour donner aux hommes le miel,

Chastes buveuses de rosée, Qui, pareilles à l'épousée, Visitez le lys du coteau, 0 sœurs des corolles vermeilles.

Filles de la lumière, abeilles.

Envolez-vous de ce manteau !

Ruez-vous sur l'homme, guerrières 1 0 généreuses ouvrières, Vous le devoir, vous la vertu, Ailes d'or et flèches de flammes.

Tourbillonnez sur cet infâme !

Dites-lui : « — Pour qui nous prends-lu ?

» Maudit 1 nous sommes les abeilles 1 » Des chalets ombragés de treilles )) Notre ruche orne le fronton ; » Nous volons, dans l'azur écloses, » Sur la bouche ouverte des roses » Et sur les lèvres de Platon.

» Ce qui sort de la fange y rentre.

» Va trouver Tibère en son antre, » Et Charles Neuf sur son balcon.

» Va ! sur la pourpre il faut qu'on mette » Non les abeilles de l'Ilymète, » Mais l'essaim noir de Monlfuucon 1 » •

Et percez-le toutes ensemble, Faites honte au peuple qui tremble, Aveuglez l'immonde Irompour, Acliarnez-vous sur lui, farouches, Et qu'il soit chassé par les mouches Puisque les hommes en ont peur !

1 G'est-.à-dire les mouches qui venaient sur les cadavres des criminels pxécu- 's k Montfaueon.

VICTOR HUGO 'Jl

L'expiation*.

Il neigeait. On était vaincu par sa conquête.

Pour la première fois l'aigle baissait la tête.

Sombres jours ! l'empereur revenait lentement,

Laissant derrière lui brûler Moscou fumant.

Il neigeait. L'âpre hiver fondait en avalanche.

Après la plaine blanche, une autre plaine blanche.

On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau.

Hier la grande armée, et maintenant troupeau.

On ne distinguait plus les ailes ni le centre.

Il neigeait. Les blessés s'abritaient dans le ventre

Des chevaux morts ; au seuil des bivouacs désolés

On voyait des clairons à leur poste gelés,

Restés debout, en selle et muets, blancs de givre, ^

Collant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre.^

Boulets, mitraille, obus, mêlés aux flocons blancs,

Pleuvaient ; les grenadiers, surpris d'être tremblants,

Marchaient pensifs, la glace à leur moustache grise.

Il neigeait, il neigeait toujours ! La froide bise

Sifflait ; sur le verglas, dans des lieux inconnus,

On n'avait pas de pain et l'on allait pieds nus.

Ce n'étaient plus des cœurs vivants, des gens de guerre ;

C'était un rêve errant dans la brume, un mystère,

Une procession d'ombres sur le ciel noir.

La solitude, vaste, épouvantable à voir,

Partout apparaissait, muette vengeresse.

Le ciel faisait sans bruit, avec la neige épaisse.

Pour cette immense armée un immense linceul;

Et, chacun se sentant mourir, on était seul. ^

— Sorlira-t-on jamais de ce funeste empire?

Deux ennemis! le Czar, le Nord. Le Nord est pire.

On jetait les canons pour brûler les affûts.

Qui se couchait, mourait. Groupe morne et confus,

Ils fuyaient ; le désert dévorait le cortège.

On pouvait, à des plis qui soulevaient la neige,

* Extrait des Châtiments. C'est l'épopée tragique, la plus grandiose et la plus salsisi^ante de l'auteur: on n'a rien écrit de plus vrai et de plus poétiijut: à la fois sur la fin épique de Napoléon.

92 CHRESTOMATHIE FliANiIAISE

Voir que des régîmeuls s'étaient endormis là.

0 chutes d'Annibal ! Lendemains d'Attila !

Fuyards, blessés, mourants, caissons, brancax-ds, civières,

Ou s'écrasait aux ponts pour passer les ri-Plères.

On s'endormait dix mille, on se réveillait cent.

Ney, que suivait naguère une armée, à présent

Sévadait, disputant sa montre à trois cosaques.

Toutes les nuits, qui vive ! alerte! assauts! attaques 1 ,

Ces fantômes prenaient leurs fusils, et sur eux

Ils voyaient se ruer, etïrayanls, ténébreux.

Avec des cris pareils aux voix des vautours chauves,

D'horribles escadrons, tourbillons d'hommes fauves.

Toute une armée ainsi dans la nuit se perdait.

L'empereur était là, debout, qui regardait.

11 était comme un arbre en proie à la cognée.

Sur ce géant, grandeur jusqu'alors épargnée,

Le malheur, bûcheron sinistre, était monté;

Et lui, chêne vivant, par la hache insulté,

Tressaillant sous le spectre aux lugubres revanches,

Il regardait tomber autour de lui ses branches. —

Chefs, soldats, tous mouraient. Chacun avait sou tour.

Tandis qu'environnant sa tente avec amour.

Voyant son ombre aller et venir sur la toile,

Ceux qui restaient, croyant toujours à sou étoUe^

Accusaient le destin de lèse-majesté,

Lui se sentit soudain dans l'âme épouvanté.

Stupéfait du désastre et ne sachant que croire,

L'empereur se tourna vers Dieu ; l'houmie de gloire

Trembla ; Napoléon comprit qu'il expiait

Quelque chose peut-être, et, livide, inquiet.

Devant ses légions sur la neige semées :

— Est-ce le châtiment, dit-il. Dieu des armées? —

Alors il s'entendit appeler par son nom

Et quelqu'un qui parlait dansYombre lui dit : Non.

Waterloo ! Watei'loo ! W'alorloo ! morne ]il;iino ! Comme une onde qui bout dans une urne lrii|i [ili 'me, Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons, La pâle mort mêlait les sombres lialailloiis.

D'an côté c'est l'Europe et de l'autre la France.

Choc sangUmt ! des héros, Dieu trompait l'espéraucc ;

Tu désortais, victoire, et le sort était las.

0 Waterloo ! je pleure et je m'arrête, hélas 1

Car ces derniers soldats de la dernière guerre

Fiu-ent grands ; ils avaient vaincu toute la terre.

Chassé vingt rois, passé les Alpes et le Rhin,

Et leur âme chantait dans les clairons d'airain !

Le soir tombait, la lutte était ardente et noire.

Il avait l'ofiensive et presque la victoire ;

Il tenait Wellington acculé sur un bois.

Sa lunette à la main, il observait parfois

Le centre du combat, point obscur où tressaille

La mêlée, effroyable et vivante broussaille.

Et parfois l'horizon, sombre comme la mer.

Soudain, joyeux, il dit : Grouchy ! — C'était Bliicher I

L'espoir changea de camp, le combat changea d'âme,

La mêlée en hurlant grandit comme une flamme.

La batterie anglaise écrasa nos carrés.

La plaine où frissonnaient les drapeaux déchirés

Ne fut plus, dans les cris des mourants qu'on égorge.

Qu'un gouffre flamboyant, rouge comme une forge ;

Gouffre où les régiments, comme des pans de murs.

Tombaient, où se couchaient comme des épis mûrs

Les hauts tambours-majors aux panaches énormes,

Où l'on entrevoyait des blessures difformes.

Carnage affreux ! moment fatal ! l'homme inquiet

Sentit que la bataille entre ses mains pliait.

Derrière un mamelon la garde était massée,

La garde, espoir suprême et suprême pensée l

— Allons ! faites donner la garde, cria-t-il. —

Et lanciers, grenadiers aux guêtres de coutil,

Dragons que Rome exit pris pour des légionnaires,

Cuirassiers, canoniiiers qui traînaient des tonnerres,

Portant le noir colback ou le casque poli.

Tous, ceux de Friediand et ceux de Rivoli,

Comprenant qu'ils allaient mourir dans cette fêle.

Saluèrent leur dieu, debout dans la tempête.

Leur bouche, d'un seul cri, dit: Vive l'empereur !

Puis, à pas lents, musique en tête, sans fureur,

94 CHRESTOMAÏHIE FRANÇAISE

Tranquille, souriant à la mitraille anglaise,

La garde impériale entra dans la fournaise.

Hélas 1 Napoléon^ siu- sa garde penché,

Regardait, et, sitôt qu'ils avaient débouché

Sous les sombres canons crachant des jets de soulVe,

Voyait, l'un après l'autre, en cet horrible goull're.

Fondre ces régiments de granit et d'acier,

Comme fond une cire au souffle d'un brasier.

Ils allaient, l'arme au bras, front haut, graves, sloiques.

Pas un ne recula. Dormez, morts héroïques l

Le reste de l'armée hésitait sur leurs corps

Et regardait mourir la garde. — C'est alors

Qu'élevant tout à coup sa voix désespérée,

La Déroute, géante à la face effarée,

Qui, pâle, épouvantant les plus fiers bataillons.

Changeant subitement les drapeaux en haillons,

A de certains moments, spectre fait de fumées,

Se lève grandissante au milieu des armées,

La Déroute apparut au soldat qui s'émeut,

Et, se tordant les bras, cria : Sauve qui peut !

Sauve qui peut ! affront ! horreur 1 toutes les bouches

Criaient ; à travers champs, fous, éperdus, farouches,

Comme si quelque souffle avait passé sur eux.

Parmi les lourds caissons et les fourgons poudreux.

Roulant dans les fossés, se cachant dans les seigles,

Jetant shakos, manteaux, fusils, jetant les aigles.

Sous les sabres prussiens, ces vétérans, ô deuil !

Tremblaient, hurlaient, pleuraient, couraient 1 En un clin d'oeil

Comme s'envole au vent une paille enflammée.

S'évanouit ce bruit qui fut la grande armée.

Et cette plaine, hélas ! oii l'on rêve aujourd'hui,

Vit fuir ceux devant qui l'univers avait fui !

Quarante ans sont passés, et ce coin de la terre,

Waterloo, ce plateau funèbre et solitaire,

Ce champ sinistre où Dieu mêla tant de néants.

Tremble encor d'avoir vu la fuite des géants !

Napoléon les vit s'écouler comme un fleuve :

Hommes, chevaux, tambours, drapeaux; — et, dans l'épreuve,

Sentant confusément revenir sou remords.

Levant les mains au ciel, il dit: — iVIes soldats morts,

VICTOR HUGO 9o

Moi vaincu ! mon empire est brisé comme verre, iiisi-ce le châtiment, celte fois. Dieu sévère î — Alors parmi les cris, les rumeurs, le canon, n entendit la voix qui lui répondait: Non.

Il croula. Dieu changea la chaîne de l'Europe.

Il est, au fond des mers que la brume enveloppe.

Un roc hideux, débris des antiques volcans.

Le Destin prit des clous, un marteau, des carcans.

Saisit, pâle et vivant, ce voleur du tonnerre,

Et, joyeux, s'en alla sur le pic centenaire

Le clouer, excitant par son rire moqueur

Le vautour Angleterre à lui ronger le cœur.

Evanouissement d'une splendeur immense !

Du soleil qui se lève à la nuit qui comntence,

Toujours l'isolement, l'abandon, la prison ;

Un soldat rouge au seuil, la mer à l'horizon.

Des rochers nus, des bois affreux, l'ennui, l'espace,

Des voiles s'enfuyant comme l'espoir qui passe,

Toujours le bruit des flots, toujours le bruit des venls !

Adieu, tente de pourpre aux panaches mouvants,

Adieu, le cheval blanc que César éperonne !

Plus de tambours battant aux champs, plus de couronne.

Plus de rois prosternés dans l'ombre avec terreur.

Plus de manteau traînant sur eux, plus d'empereur 1

Napoléon était retombé Bonaparte.

Comme un Romain blessé par la flèche du Parthe,

Saignant, morne, il songeait à Moscou qui brûla.

Un caporal anglais lui disait : Halte-là !

Son fils aux mains des rois, sa femme au bras d'un autre.

Plus vil que le pourceau qui dans l'égout se vautre.

Son sénat, qui l'avait adoré, l'insultait.

Aux bords des mers, à l'heure où la bise se tait,

Sur les escarpements croulant en noirs décombres.

Il marchait, seul, rêveur, captif des vagues sombres.

Sur les monts, sur les flots, sur les cieux, triste et fier,-

L'œil encore ébloui des batailles d'hier.

Il laissait sa pensée errer à l'aventure.

Grandeur, gloire, 6 néant 1 calme de la nature !

96 GHRESTOMATHIE FRANÇAISE

Les aigles qui passaient ne le connaissaient pas.

Des rois, ses guichetiers, avaient pris un compas

Et l'avaient enfermé dans un cercle inflexil)le.

11 expirait. La mort, de plus en plus visible,

Se levait dans sa nuit et croissait à ses yeux

Comme le froid matin d'un jour mystérieux ;

Sou âme palpitait, déjà presque échappée.

Un jour enfin il mit sur son lit son épée,

Et se coucha près d'elle, et dit : — C'est aujourd'hui !

On jeta le manteau de Marengo sur lui.

Ses batailles du Nil, du Danube, du Tibre,

Se penchaient sur son front ; il dit : — Me voici libre l

Je suis vainqueur ! je vois mes aigles accourir ! —

Et, comme il retournait sa tête pour mourir,

Il aperçut, un pied dans la maison déserte,

Hudson-Lowe ' guettant par la porte entr'ouverte.

Alors, géant broyé sous le talon des rois.

Il cria: — La mesure est comble, cette fois!

Seigneur ! c'est maintenant fini ! Dieu que j'implore,

Vous m'avez châtié l — La voix dit : — Pas encore l

0 noirs événements, vous fuyez dans la nuit 1 L'empereur mort tomba sur l'empire détruit. Napoléon alla s'endormir sous le saule.

Et les peuples alors, de l'un à l'autre pôle, Oubliant le tyran, s'éprirent du héros.

Les poètes, marquant au front les rois bourreaux, Consolèrent, pensifs, cette gloire abattue. A la colonne * veuve on rendit sa statue. Quand on levait les yeux, on le voyait debout Au-dessus de Paris, serein, dominant tout, Seul, le jour dans l'azur et la nuit dans les astres. Panthéons, on grava son nom sur vos pilastres ! On ne regarda plus qu'un seul côté des temps ;

' Gouverneur de Sainte-Hélène. Il se conduisit souvent avec sou prisonnier de la manière la plus maladroite, mais il ne faisait qu'exécuter les inslructiius qu'il avait reçues du ministère anglais, seul responsable du traitement rigoureux infligé à Napoléon. A son retour, il fut comme mis en quarantaine par les Anglais, qui firent de lui le bouc émissaire de leurs remords au lieu de s'en jirendre à leurs ministres coupables. Voir sur ce sujet : Lord Rosebery, Napoléon, la dernièi'e phase (11)01). ■ ha cdlonuc de l:i place Vendôme à J'arin.

VICTOIl HUGO 97

On ne se souvint plus que des jours éclatants ; Cet homme étrange avait comme enivré l'histoire; La justice à l'œil froid disparut sous sa gloire; On ne vit plus qu'Eylau, Ulm, Arcole, Auslerlitz ; Comme dans les tombeaux des romains abolis, On se mil à fouiller dans ces grandes années; Et vous applaudissiez, nations inclinées. Chaque fois qu'on lirait de ce sol souveraiu Ou le consul de marbre ou l'empereur d'airain 1

Le nom grandit quand l'homme tombe; Jamais rien de tel n'avait lui.

Calme, il écoutait dans sa tombe La terre qui parlait de lui.

La terre disait : « La victoire y) A suivi cet homme en tous lieux.

» Jamais tu n'as vu, sombre histoire, » Un passant plus prodigieux !

)) Gloire au maître qui dort sous l'herbe !

» Gloire à ce grand audacieux !

» Nous l'avons vu gravir, superbe,

» Les premiers échelons des cieux l

)^ Il envoyait, âme acharnée,

» Prenant Moscou, prenant Madrid,

» Lutter contre la destinée

» Tous les rêves de son esprit.

» A chaque instant, rentrant en lice,

)) Cet homme, aux gigantesques pas,

» I- roposait quelque grand caprice

» A Dieu, qui n'y consentait pas.

» Il n'était presque plus un homme.

)i II disait grave et rayonnant, « En regardant fixement Rome :

» C'est moi qui règne maintenant 1

)^ Il voulait, héros et symbole; )> Pontife et roi, phare et volcan.

98 CHRESTOMAÏHIE FRANCAISK

» Faire du Louvre un Gapitole » Et de Saint-Gloud un Vatican.

» César, il eût dit à Pompée :

» Sois fier d'êlrc mon lieutenaul I » On voyait luire sou épée » Au fond d'un nuage tonnant.

» Il voulait, dans les frénésies » De ses vastes ambitions, » Faire devant ses fantaisies » Agenouiller les nations,

» Ainsi qu'en une urne profonde, » Mêler races, langues, esprits, » Répandre Paris sur le monde, » Enfermer le monde en Paris !

» Gomme Gyrus dans Babylone,

» Il voulait, sous sa large main,

» Ne faire du monde qu'un trône

» Et qu'un peuple du genre hunuiin,

» Et bâtir, malgré les huées, » Un tel empire sous son nom, » Que Jéhovah dans les nuées » Fût jaloux de Napoléon l »

YI

Enfin, mort triomphant, il vit sa délivrance,

Et l'océan rendit son cercueil à la France. '

L'homme, depuis douze ans, sous le dôme doré,

Reposait, par l'exil et par la mort sacré.

En paix ! — Qnand on passait près du monument sonjlire.

On se le figurait, couronne au front, dans l'ombre,

Dans son manteau semé d'abeilles d'or, muet,

Gouché sous celte voûte où rien ne remuait,

Lui, l'homme qui trouvait la terre trop étroite.

Le sceptre en sa main gauche et l'épée en sa droite,

A ses pieds son grand aigle ouvrant l'œil à demi,

Et l'on disait : G'est là qu'est César endormi !

Laissant dans la clarté marcher l'immense ville,

Il dormait ; il dormait confiant et tranquille.

« L.es cendres de Napoléon furent rapportées à Paris et inhumées aux Invalides la 16 décembre 1840.

VlOfUK HUGO

Une nuit, — c'est toujours la uuit dans ie tombeau.

Il s'éveilla. Luisaut comme un hideux flambeau,

D'étranges visions emplissaient sa paupière;

Des rires éclataient sous son plafond de pierre ;

Livide, il se dressa, la vision grandit ;

0 terreur! une voix qu'il reconnut lui dit :

— Réveille-toi, Moscou. Waterloo, Sainte-Hélène, L'exil, les rois geôliers, l'Angleterre hautaine Sur ton lit accoudée à ton dernier moment.

Sire, cela n'est rien. Voici le châtiment 1 *

La voix alors devint âpre, amère, stridente, Gomme le noir sarcasme et l'ironie ardente ; C'était le rire amer mordant un demi-dieu.

— Sirel on t'a retiré de ton Panthéon bleui Sire l on t'a descendu de ta haute colonne ! Uegarde : des brigands, dont l'essaim tourbillonne, D'atl'reux bohémiens, des vain(iueurs de charnier, Te tiennent dans leurs mains et t'ont fait prisonnier. A ton orteil d'airain leur patte infâme louche.

Ils t'ont pris. ïu mourus comme un astre se couche.

Napoléon le Grand, empereur, tu renais

Bonaparte, écuyer du cirque Beauharnais'.

Te voilà dans leurs rangs, on t'a, l'on le harnache.

Ils t'appellent tout haut grand homme, entre eux, ganache.

' Pour comprendre la satire virulente qui va suivre, il faut se rappeler que Louis-Napoléon, entouré d'une bande de politiciens avides, réussit, au prix d'un I>arjuTe, à s'emparer du trône impérial en exploitant le grand nom de son oncle et la légende napoléonienne. Sur le coup d'Etat, consulter : Eugène 'ïénot, Paris l'n décembre 1S51; La province en décembre 1S5I. — Ce châtiment de Napoléon 1" par Napoléon III a été cruellement prophétique, au point de vue militaire. Voir plus loin : Sedan.

- Allusion à la première femme de Napoléon, Joséphine Tascher de la Pagerie, veuve du vicomte Alexandre de Beauharnais, qui menait une vie d'aventurière quand Napoléon l'épousa.

100 ClinESTOMATHIE FRANr.AISB

Os traînent sur Paris, qui les voit s'étaler,

Des sabres qu'au besoin ils sauraient avaler *.

Aux passants attroupés devant leur habitacle,

Us (lisent, entends-les : « Empire à grand spectacle!

Le pape est engagé dans la troupe; c'est bien,

Nous avons mieux; le czar en est; mais ce n'est rieii,

Le czar n'est qu'un sergent, le pape n'est qu'un bonze.

Nous avons avec nous le bonhomme de bronze l

Nous sommes les neveux du Grand Napoléon! »

Et Fould, Magnan, Rouher, Parieu caméléon ',

Font rage. Ils vont montrant un Sénat d'automates.

Ils ont pris de la paille au fond des casemates

Pour empailler ton aigle, ô vainqueur d'Iénal

Il est là, mort, gisant, lui qui si haut plana,

Et du champ de bataille, il tombe au champ de foire.

Sire, de ton vieux trône ils recousent la moire.

Ayant dévalisé la France au coin d'un bois.

Ils ont, à leurs haillons, du sang, comme tu vois,

Et, dans son bénitier, Sibour^ lave leur linge.

Toi, lion, tu les suis: leur maître, c'est le singe.

Ton nom leur sert de lit, Napoléon premier.

On voit sur Austerlitz un peu de leur fumier.

Ta gloire est un gros vin dont leur honte se grise;

Cartouche* essaye et met la redingote grise;

On quête des liards dans le petit chapeau* ;

Pour tapis, sur la table, ils ont mis ton drapeau;

* Allusion aux saltimbanques des foires qui s'enfoncent une lame de sahre dans le gosier et l'œsophage.

* Il s'agit ici des principaux auteurs du coup d'Etat du 2 décembre 1851 . Fould fut plusieurs fois ministre des finances avant et après le coup d'Etat. Magnan, depuis maréchal de France, commandait alors l'armée de Paris qui chassa le Parlement. Rouher, surnommé plus tard le vice-empereur, fut ministre et président du Sénat impérial. De Parieu se ûl d'abord nommer député comme républicain, puis changea brusquement de couleur politique ; ensuite il se rallia cyniquement au coup d'Etat.

' L'archevêque de Paris. Le 1" janvier 18.52, il fit chanter un Te Deum à S^otre-Dame, pour céltibrur le triomphe de Louis-Napoléon, qui pourtant n'avait l'éussi qu'en violant son serment de jirésident de la République et en employant la force.

* Célèbre bandit du XVIII™' siècle.

* Le célèbre petit chapeau que portait toujours Napoléon I".

A cette table immonde, où le grec devient riche,

Avec le paysan, ou boit, on joue, on triche.

Tu te mêles, compère, à ce tripot hardi.

Et ta main qui tenait l'étendard de Lodi,

Cette raain qui portait la fouike, ô Bonaparte,

Aide à piper les dés et fait sauter la carte.

Us te forcent à boire avec eux, et Carlier*

Pousse amicalement d'un coude familier

Votre Majesté, Sire, et Pietri ^, dans son antre.

Vous tutoie, et Maupas' vous tape sur le ventre.

Faussaires, meurtriers, escrocs, forbans, voleurs,

Ils savent qu'ils auront, comme toi, des malheurs;

Leur soif en attendant vide la coupe pleine

A ta santé; Poissy * trinque avec Sainte-Hélène.

Regarde! bals, sabbats, fêles matin et soir.

La foule, au bruit qu'ils font, se culbute pour voir;

Debout sur le tréteau qu'assiège une cohue

Qui rit, bâille, applaudit, tempête, siffle, hue,

Entouré de pasquins agitant leur grelot,

— Commencer par Homère et finir par Callot*!

Epopée l épopée I oh ! quel dernier chapitre ! —

Entre Troplong', paillasse, et Chaix-d'Est-Ange, pitre,

Devant cette baraque, abject et vil bazar,

Où Mandrin ', mal lavé, se déguise en César,

Riant, l'affreux bandit, dans sa moustache épaisse.

Toi, spectre impérial, tu bats la grosse caisse I —

L'horrible vision s'éteignit. — L'Empereur, Désespéré, poussa dans l'ombre un cri d'horreur,

' Chef de la police avaul le coup d'Etat.

' Préfet de police, puis sénateur de l'empire.

' Remplaça Carlier à la police en 1851 ; c'est lui qui fit emprisonner les représentants du peuple.

* La prison de Poissy (Seiiie-et-Oise), où l'on enferme les malfaiteurs.

' Jacques Callot (1593-1635), artiste célèbre par ses peintures de figures grotfsi(ues, d'aventuriers ou de boLémiens.

•Troplong, célèbre jurisconsulte, d'abord libéral, se rallia ensuite au césalisme; c'est lui qui fit au Sénat le rapport en faveur du rétablissement de l'empire. — Chaix-d'Est-Ange, célèbre avocat et homme politique.

' Célèbre bandit du XVlll"»» siècle.

102 CHRESTO.MATHIE FRANÇAISE

Baissant les yeux, dressant ses mains épouvantées ; Les victoires de marbre à la porte sculptées. Fantômes blancs, debout hors du sépulcre obscur, Se faisaient du doigt signe et, s'appuyaut au mur, Ecoutaient le titan pleurer dans les ténèbres. Et Lui, cria : « Démon aux visions fuuèbres, Toi qui me suis partout, que jamais je ne vois, Qui donc es-tu? — Je suis ton crime, dit la voix. » La tombe alors s'emplit d'une lumière étrange, Semblable à la clarté de Dieu quand il se venge ; i'areils aux mots que vit resplendir Balthazar, Deux mots dans l'ombre écrits flamboyaient .sur (^ésar Bonaparte, tremblant comme un enfant sans mère. Leva sa face pâle et lut : — Dix-huit lirumaire^.

La Conscience*.

FiOrsqne avec ses enfauts vêtus de peaux de bêtes,

Echevelé, livide au milieu des tempêtes.

Gain se fut enfui de devant Jéhovah,

Gomme le soir tombait, l'homme sombre arriva

Au bas d'une montagne, eu une grande plaine ;

Sa femme fatiguée et ses fils hors d'haleine

Lui dirent : — Gouchons-nous sur la terre, et dormons.

Gain, ne dormant pas, songeait au pied des monts.

Ayant levé la tête, au fond des deux funèbres

Il vit un œil, tout grand ouvert dans les ténèbres,

Et qui le regardait dans l'ombre fixement.

— Je suis trop près, dit-il avec un tremblement.

Il réveilla ses fils dormant, sa feuime lasse.

Et se remit à fuir sinistre dans l'espace.

• Le 18 brutuaue ^9 iiovumLre 1799), Boiiai>ai'le s'empare du pouvoir après avoir dissous par la force l'une des assemblées législatives de la Républiqu&, le Conseil des Cinq Cents; les républicains lui ont toujours rpproché ce coup d'Etat.

• Extrait de La Légende des siècles, 3 vol. (1859i IS'/;^, 1883), le plu» remarquable recueil de poésies épiques de Victor Hugo. — Pour juger le symboli<;me merveilleux de celte pièce, il faut la romparcr iwbc, le n'cit biblique d'où «lin rsl tirée.

Il marcha trente jours, il marcha trente nuits. Il allait, muet, [)âlc et frémissant aux bruits, Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve, Sans repos, sans sommeil. Il atteignit la grève Des mers dans le pays cfui fut depuis Assur.

— Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr. Kestons-y. Nous avons du monde atteint les bornes. Et, comme il s'asseyait, il vit dans les cieux mornes L'œil à la même place au fond de l'horizon.

Alors il tressaillit en proie au noir frisson :

— Cachez-moi ! cria-t-il ; et, le doigt sur la bouche, Tous ses fils regardaient trembler l'aïeul farouche. Gain dit à Jahel, père de ceux qui vont

Sous des tentes de poil dans le désert profond ;

— Etends de ce côté la toile de la tente. Et l'on développa la muraille flottante ;

Et quand on l'eut fixée avec des poids de plomb :

— Vous ne voyez plus rien ? dit Tsilla, l'enfant blond, La fille de ses fils, douce comme l'aurore ;

El Gain répondit : — Je vois cet œil encore ! Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs Soufflant dans des clairons et frappant des tambours, Cria : — Je saurai bien construire une barrière. Il fit un mur de bronze et mit Gain derrière. Et Gain dit : — Get œil me regarde toujours 1 Hénoch dit : — Il faut faire une enceinte de tours Si terrible, que rien ne puisse approcher d'elle. Bâtissons une ville avec sa citadelle, Bâtissons une ville, et nous la fermerons. Alors Tubalcaïn, père des forgerons, Construisit une ville énorme et surhumaine. Pendant qu'il travaillait, ses frères, dans la plaine, Chassaient les fils d'Enos et les enfants de Seth ; Et l'on crevait les yeux à quiconque passait ; Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles. Le granit remplaça la tente aux murs de toiles, On lia chaque bloc avec des nœuds de fer. Et la ville semblait une ville d'enfer ; L'ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes ; lis donnèrent aux murs l'épaisseur des montagne.^ ;

104 CHRESTOMATIIIE FRANCAISR

Sur la porte on grava : «Défense à Dieu d'enlrer. » Quand ils eurent fini de clore et de murer, On mit l'aïeul au centre en une tour de pierre. Et lui restait lugubre et hagard. — 0 mon [n iv 1 L'œil a-t-il disparu ? dit en Iroiublant Tsiila. Et Gain répondit : — Non, il est toujours là. Alors il dit : — Je veux habiter sous la terre Comme dans son sépulcre un homme solitaire : Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. On fit donc une fosse, et Gain dit : — C'est bien l Puis il descendit seul sous cette voûte sombre. Quand il se fut assis sur sa chaise dans l'ombre Et qu'on eut sur son front fermé le souterrain, L'oeil était dans la tombe et regardait Gain.

La libre Helvétie \

Non, rien n'est mort ici. Tout grandit, et s'en vante.

L'Helvélie est sacrée, et la Suisse est vivante ;

Ces monts sont dos héros et des religieux ;

Celle nappe de neige aux plis prodigieux

D'où Jaillit, lorsqu'en mai la tiède brise ondoie,

Toute une floraison folle d'air et de joie.

Et d'où sortent des lacs et des flots murmurants,

N'est le linceul de rien, excepté des tyrans.

Gloire aux monts ! leur front brille et la nuit se dissipe ;

C'est plus que le malin qui luit, c'est un principe 1

Ces mystérieux jours blanchissant les hauteurs.

Qu'on prend pour des rayons, sont des libérateurs ;

Toujours aux fiers sommets ces aubes sont données :

Aux Alpes Slauffacher^, Pelage^ aux Pyrénées l

La Suisse dans l'histoire aura le dernier mot

Puisqu'elle est deux fois grande, étant pauvre, et là-haut ;

' Ces vers sont extraits d'une longue pièce de la Légende des siècles: Le ■ égiment du baron Madruce. Victor Hugo vient de reprocher aux Suisses de ■if vendre comme mercenaires pour servir des tyrans; mais il se rappelle que I Helvétie est la terre de la liberté et il la chante magnifiquement, avec tout ' enthousiasme de ses grandes idées humanitaires.

2 L'un des trois principaux héros de la Suisse primitive.

8 Roi des Asturies, fondateur de la monarchie espagnole, an VIT!» siècle ; II

tta vaillamment contre l'invasion arabp.

Puisqu'elle a sa montagne et qu'elle a sa cabane.

La houlette de Schwytz qu'une vierge enrubanne,

Fière, et, quand il le faut, se hérissant de clous,

Chasse les rois ainsi qu'elle chasse les loups.

Gloire au chaste pays que le Léman arrose !

A l'ombre de Melchthal, à l'ombre du mont Uose,

La Suisse trait sa vache et vit paisiblement.

La blanche liberté s'adosse au firmament.

Le soleil, quand il vient dorer une chaumière ;

Fait que le toit de paille est un toit de lumière;

Telle est la Suisse, ayant l'honneur dans ses prés verts,

Et de son indigence éclairant l'univers.

Tant que les nations garderont leurs frontières,

La Suisse éclatera parmi les plus altières ;

Quand les peuples riront et s'embrasseront tous,

La Suisse sera douce au milieu des plus doux.

Suisse ! à l'heure où l'Europe enfin marchera seule.

Tu verras accourir vers toi, sévère aïeule,

La jeune Humanité sous son chapeau de fleurs;

Tes hommes bons seront chers aux hommes meilleurs ;

Les fléaux disparus, faux dieu, faux roi, faux prêtre,

Laisseront le front blanc de la paix apparaître ;

Et les peuples viendront en foule te bénir,

Quand la guerre mourra, quand, devant l'avenir

On verra, dans l'horreur des tourbillons funèbres,

Se hâter pêle-mêle au milieu des ténèbres,

Gomme d'atTreux oiseaux heurtant leurs ailerons.

Une fuite effrénée et noire de clairons !

En attendant, la Suisse a dit au monde : — Espère 1

Elle a de la vieille hydre effrayé le repaire ;

Ce qu'elle a fait jadis pour les siècles est fait ;

La façon dont la Suisse à Sempach triomphait

Reste la grande audace et la grande manière

D'attaquer une bête au fond de sa tanière.

Tous ses nuages, blancs ou noirs, sont des drapeaux.

L'exemple, c'est le fait dans sa gloire, au repos.

Qui charge lentement les cœurs et recommence ;

Melchthal, grave et penché sur le monde, ensemence.

Uq jour, à Bâle, Albrecht, l'empereur triomphant, V^it une jeune mère auprès de son enfant ;

106 CHRESTOMATHIE FKANÇAISE

La mère était charmante; elle semblait encore,

Comme l'eufant, sortie à peine de l'aurore ;

L'empereur écouta de près leurs doux ébats,

El la mère disait à son enfant tout bas :

« Fils, quand tu seras gi-and, meurs pour la bonne cause. »

Oh 1 rien ne flétrira cette feuille de rose !

Toujours le despotisme en sentira le pli ;

T<iujours les maius prêtant le serinent du (înilli

Apparaîtront en rêve au peuple en léthargie;

'[\)ujnurs Ips oppresseurs auront, dans leur orgie,

Siu- la lividité de leur face l'effroi

Du tocsin qu'Unterwald cache dans son beiVroi,

Tant que les nations au joug seront nouées,

Tant que l'aigle à deux becs sera dans les nuées,

Tant que dans le brouillard des montagnes l'éclair

Ebauchera le spectre insolent de Gessler,

On verra Tell songer dans quelque coin terrible.

Et les iniquités, la violence horrible,

La fraude, le pouvoir du vainqueur meurtrier,

Cibles noires, craindront cet arbalétrier.

Assis à leur souper, car c'est lem- crépuscule,

Et le jour qui pour nous monte, pour eux recule,

Les satrapes seront éblouissants à voir,

Kaillant la conscience, insultant le devoir,

Mangeant dans les plats d'or et les coupes d'opales.

Joyeux ; mais par instants ils deviendront tout pâles,

Feront taire l'orchestre, et, la sueur au front,

Penchés, se parlant bas, tremblants, regarderont

S'il n'est pas quelque part, là, derrière la table,

(^alme, et serrant l'écrou de son arc redoutable.

Pourtant il se pourra qu'à de certains moments.

Dans les satiétés et les enivrements.

Ils se disent : « Les yeux n'ont plus rien de sévère ;

Guillaume Tell est mort. » Ils rempliront leur verre.

Et le monde comme eux oubliera. Tout à coup,

A travers les fléaux et les cimes debout.

Et l'ombre, et l'esclavage, et les hontes sans nombre,

On entendra siffler la grande flèche sombre.

Oui, c'est là la foi sainte, et, quand nous étouffons,

Dieu nous fait respirer par ces pensor.s profonds

Au-dessus des tyrans l'histoire est abondante

En spectres que du doigt Tacite montre à Dante;

Tous ces fantômes sont la liberté plauanl,

VA toujours prèle à dire aux hommes : Maintenant I

Et, de[)uis Padrona Kalii' aux jambes nues

Jusqu'à Franklin ôtant le tonnerre des nues,

Depuis Léouidas jusqu'à Kosciuszko,

Le cri des uns du cri des autres est récho,

Oui, sur vos actions, de tant de deuil mêlées,

Multipliez les plis des pourpres étoilées,

Ayez pour vous l'orai.le, et Del plie avec Eudor,

Maîtres; riez le front coiffé du laurier d'or,

Au pied de la fortune infàine et colossale ;

Tout à coup Bolzuris entrera dans la salle,

Byrou se dressera, le poète héros,

Tzavellas, indigné du succès des bourreaux,

Soufflettera le groupe effaré des victoires :

Et l'on verra surgir an-dessus de vos gloires

L'etfrayant avoyer Guiidoldiugen, cassant

Sur César le sapin des Alpes teint de sang I

Le semeur*.

C'est le moment crépusculaire.

J'admire, assis sous un portail, Ce reste de jour dont s'éclaire La dernière heure du travail.

Dans les terres, de nuit baignées Je contemple, ému, les haillons D'un vieillard qui jette à poignées La moisson future aux sillons.

Sa haute silhouette noire Domine les profonds labours,

> Tous les noms propres qui suiveut désigueut les héros les plus connus d'l'indépendance des nations européennes ou américaines. Pour bien comprendre la pièce, il faut donc se rappeler que les tyrans, autrichiens, turcs, napolitains, etc., stigmatisés ici, tenaient dans une sorte de servage politique les peuples conquis par eux.

'Extraitdes Chansons des n(es et des bois. Petite [ùcce descriptive remarqualilc. On dirait uu laldoau de Klillet.

108 CUUKSÏOMATUIE FRANOATSE

On sent à quel point il doit croire A la fuite utile des jours.

Il marche dans la plaine immense, Va, vient, lance la graine au loin, Rouvre sa main, et recommence, Et je médite, obscur témoin,

Pendant que, déployant ses voiles, L'ombre, où se mêle une rumeur, Semble élargir jusqu'aux étoiles Le geste auguste du semeur.

Sedan K

France, voici le lieu hideux de ton histoire.

Sedan. Ce nom funèbre, où tout vient s'éclipser,

Cache-le, pour ne plus jamais le prononcer.

Plaine ! affreux rendez-vous ! Ils y sont, nous y sommes.

Deux vivantes forêts, faites de têtes d'hommes.

De bras, de pieds, de voix, de glaive, de fureur,

Marchent l'une sur l'autre et se mêlent. Horreur 1

Cris! Est-ce le canon? sont-ce des catapultes ?

Le sépulcre sur terre a parfois des tumultes,

Nous appelons cela hauts faits, exploits; tout fuit.

Tout s'écroule, et le ver dresse la tête au bruit.

Des condamnations sont par les rois jetées

Et sont par l'homme, hélas ! sur l'homme -exécutées ;

Avoir tué son frère est le laurier qu'on a.

Après Pharsale, après Hastings, après léna.

Tout est chez l'un triomphe et chez l'autre décombre.

0 guerre ! le hasard passe sur un char d'ombre

Par d'effrayants chevaux invisibles traîné.

La lutte était farouche. Un carnage effréné Donnait aux combattants des prunelles de braise; Le fusil Chassepot bravait le fusil Dreyse ; A l'horizon hurlaient des méduses, grinçant Dans un obscur nuage éclaboussé de sang,

' Extrait de l'Année terrible (1872^ ouvrage daus lequel le popte a tracé «n traits (le feu lt;s sombres épisodes de la guerre franco-allemaude et pleuré les nialbeuru 'le son pays. — Cette pièce fera bien comprendre la vérité prophétique de l'Expiaiion reproduile plus haut.

Coulenvrines d'acier, Lombardes, mitrailleuses ; Les corbeaux se montraient de loin ces travailleuses; Tout festin est charnier, tout massacre est banqucl. La rage emplissait l'ombre, et se communiquait, Comme si la nature entrait dans la bataille, De l'homme qui frémit à l'arbre qui tressaille; Le champ fatal semblait lui-même forcené. L'un était repoussé, l'autre était ramené ; Là c'était l'Allemagne et là c'était la France. Tous avaient de mourir la tragique espérance Ou le hideux bonheur de tuer, et pas un Que le sang n'enivrât de son acre parfum, Pas un qui lâchât pied^ car l'heure était suprême. Cette graine qu'un bras épouvantable sème, La mitraille, pleuvait sur le champ ténébreux ; Et les blessés râlaient et l'on marchait sur eux, Et les canons grondants soufflaient sur la mêlée Une fumée immense aux vents échevelée.

On sentait le devoir, l'honneur, le dévouement, Et la patrie, au fond de l'âpre acharnement. Soudain, dans cette brume, au milieu du tonnerre, Dans l'ombre énorme où rit la mort visionnaire, Dans le cliaos des chocs épiques, dans l'enfer Du cuivre et de l'airain heurtés contre le fer, Et de ce qui renverse écrasant ce qui tombe. Dans le rugissement de la fauve hécatombe. Parmi les durs clairons chantant leur sombre chant, Tandis que nos soldats luttaient, fiers et tâchant D'égaler leurs aïeux que les peuples vénèrent, Tout à coup, les drapeaux hagards en frissonnèrent, Tandis que, du destin subissant le décret, Tout saignait, combattait, résistait ou mourait. On entendit ce cri monstrueux : — Je veux vivj-e !

Le canon stupéfait se lut, la mêlée ivre S'interrompit... — le mot de l'abîme était dit. Et Taigle noire ouvrant ses griffes attendit. Alors la Gaule, alors France, alors la gloire. Alors Brennus, l'audace, et Clovis, la victoire. Alors le vieux titan celtique aux cheveux lon£rs.

J10 CHRESTÛMATLUB FBANIJAISE

Alors le groupe altier des batailles, Ghàlous, Tolbiac la farouche, Arezzo la cruelle, Bouvines, Marignan, Beaugé, Mons-en-Puellc, Tours, Ravenne, Agnadel sur son haut palefroi, Fornoue, Ivry, Goutras, Cérisolies, Rocroy. Denain et Fontenoy, toutes ces immorlelles Mêlant l'éclair du front au flamboiement des ailos, Jemmape, Hohenlinden, Lodi, Wagram, Eylau, Les hommes du dernier carré de Waterloo, Et tous ces chefs de guerre, Héristal, Gharleuiai-'iic, Gharles- Martel, Turenne^ elTroi de l'Allemagne, Gondé, Villars, fameux par un si fier succès, Cet Achille, Kléber, ce Scipion, Desaix, Napoléon, plus grand que Gésar et Pompée, Par la main d'un bandit' rendirent leur épéo.

Paroles d'humanité*.

Vivez, marchez, pensez, espérez, aimez-vous. Nul n'est seul ici-bas. Tout a besoin de tous. Riche, épargne le pauvre, et toi. pauvre pardonne Au riche, car le sort prèle et jamais ne donno. Et l'équilibre obscur se refait tôt ou lard. Tout bien qui nail du mal des autres est bàlanl ; Elles prospérités ne sont jamais qu'obliques Et menteuses, sortant des misères publiques; L'arbre est malsain ayant un cadavre à son pied. Rois, ayez peur du trône où votre orgueil s'assied. Votre âme y devient spectre, et, maîtres des royaumes, Hélas ! sans le savoir vous êtes des fanlômes ; S'appeler RomanofT, Habsbourg, Brunswick, Bourbon, Empereur, majesté, roi, césar, à quoi bon ?

1 Cette appellation est celle d'un eanemi ; cependant, quand on se rappelle que Napoléon III monta sur le trône grâce à un attentat criminel et qu'il finitassL'z lâchement aprùs avoir entraîné la France dans une guerre iusensée dont son impéritie fit le plus cruel des désastres, on s'explique l'indignatioa à la Juvi5nal de Victor Hugo, qui parle ici eu patriote.

* Ces vers se trouvent dans Le Pape (187S), poème philosophique où Victor Hugo a exprimé avec une grande élévation quelques-unes des idées chrétiennes. T,a fin de cette pièce renferme d'admirables paroles qui résument la philosophii; sociale du poète.

VICTOH HUGO 111

Les pharaons ont fait bàtir les pyramides;

Et quand sous le soleil, sous les grands vents numides,

Fouettant leur peuple aux fers, durs comme les destins.

Ils eurent achevé ces monuments hautains,

Qu'ont-ils mis dans ces blocs prodigieux ? leur cendre.

0 rois, cela ne sert à rien d'être Alexandre.

Sésostris, ou Cyrus à qui le sort sourit.

Il vaut mieux être un pauvre appelé Jésus-Christ.

Le mal que nous faisons trop souvent nous encense ;

Hélas l qui que tu sois, puissant, ci*ains ta puissance.

Qui, de l'autre côté du tombeau, fait pitié.

On est flatté par où l'on sera chcàtié.

Vous qui faites trembler, tremblez. — Que tout s'apaise l

Quant à toi, travailleur sur qui le fardeau pèse,

Toi qui te sens lion et qu'on traite en fourmi,

Ne perds pas patience et sache attendre, ami ! —

En venir aux mains ? Non. Certes, ton droit suprême,

C'est de vivre, d'avoir du pain, d'exiger même

Plus de salaire et moins de peine, j'en conviens ;

L'immensité te doit ta part des vastes biens.

Vie. harmonie, amour, joie, hyménée, aurore.

L'avenir n'est pas noir; c'est le matin qui dore

Et remplit de clarté rose les petits doigts

Du nouveau-né riant dans sa crèche ; et tu dois

Vouloir cet avenir éblouissant et juste;

Tu dois, ferme, appuyé sur le travail robuste,

Réclamer le paiement de tes efforts, tu dois

l'rotéger ton foyer, et faire face aux lois

Si leur sagesse fausse à tes droits est contraire.

Et nourrir ton enfant, — mais sans tuer ton frère 1

Sans blesser la patrie et meurtrir la cité 1

L'idéal ne veut point mêler à sa clarté

Les Saint-Barlhi''lemys et les Vendémiaires ;

Les principes sereins sont de hautes lumières;

Dans la Terre Promise on ne met pas la mort ;

L'espérance n'est pas faite pour le remord ;

Peuple, sur le cloaque informe du carnage.

Quel que soit le tueur, sais-tu ce qui surnage ?

C'est sa honte. — L'opprobre éternel du vainqueur,

La pâle liberté morte et l'épée au cœur,

112 i:mŒSTOMATHlE FHANlUlSE

Pour soi l'abjection, pour d'autres le martyre,

C'est là toute la gloire, ô peuple, qu'on retire

Des fauves actions faites aveuglément.

Hélas! sous le regard fixe du firmament,

Pas de tueurs ; laissons les bourreaux dans leurs bouges

Je hais une victoire ayant les ongles rouges ;

Je n'aime pas qu'un droit ait des mains de boucher,

Et, quand il a vaincu, soit forcé de cacher

Les fentes des pavés des villes sous du sable.

Le paradis de Dieu deviendrait haïssable

S'il fallait qu'à travers un meurtre on l'espérât

Quoi ! le droit malfaiteur 1 le progrès scélérat !

Homme, crains la balance où tout destin s'achève.

Le mal qu'on fait est lourd plus que le bien qu'on rêve.

L'aurore est hors de l'ombre et les nuits vont finir;

Crains de mettre une lâche au front de l'avenir ;

La liberté n'a pas l'assassin pour ministre ;

L'astre dont la sortie ouvre un gouffre est sinistre;

Le progrès n'a plus rien de providentiel

S'il ne peut, sans creuser l'enfer, monter au ciel ;

Nul soleil n'a l'ampleur horrible de l'abîme ;

Si grand que soit un droit, il est moins grand qu'un crime.

Jamais, non, même ayant la justice pour soi.

On ne peut la servir par le deuil et l'effroi ;

La vérité qui tue, affreuse vengeresse,

A des yeux de démon sous un front de déesse ;

Une étoile n'a pas droit de verser du sang ; '

L'aube est blanche ; et le bien n'est le bien — qu'innocent.

Les enfants ^

Vous êtes de la joie errante parmi nous. Enfants! riez, jouez, croissez. Vos fronts sont doux, Et la faiblesse y met sa tremblante couronne ; L'épanouissement d'avril vous environne ; Sans vous le jour est n)orne et le matin se tait ; Chantez. Quand le destin, comme s'il regroKait

* Extrait du Pape. Vers di'licieux qui montrent avec quelle facilité le poète pouvait passer des grandes pensées aux impressions délicates et douces. Comparez cette pièce avec celle de la page 71 : L'enfant. La dernière nous paraît d'une sensibilité plus exquise.

VIGTOU HUGO 113

De vous avoir dans l'ombre amenés, vous remmène, Quand vous vous en allez avant l'épreuve humaine, Votre âme monte aux cieux dans le parfum des fleurs. 0 chers petits enfants, quand, fuyant nos douleurs, Vous faites dans l'azur serein votre rentrée. Quand un nouveau-né meurt, on dirait que, navrée, La terre prend le deuil des jours qui vous sont dus ; Et l'aurore est en pleurs quand vous êtes rendus Par les roses vos sœurs à vos frères les anges. Jl est dans les linceuls une aile, et, dans les langes, II en est une aussi; c'est la même. Ouvrez-la, Doux amis, sans pourtant nous quitter pour cela. Restez, notre prison par vous devient un temple. Rayonnez, innocents, et donnez-vous l'exemple. Croyez, priez, aimez, chantez. Soyez sans fiel. Qu'est-ce que l'âme humaine, ô profond Dieu du ciel, A fait de la candeur dont elle était vêtue?

L'effrayant univers ^.

Quel est cet univers ? et quel en est l'aïeul ?

Ce qu'on prend pour un ciel est peut-être un linceul.

Qui peut dire oti l'on vogue et qui sait où l'on erre f

Oh ! l'eau terrible ayant des rumeurs de tonnerre 1

Les sourds chuchotements du vent sous l'horizon l

Entre le jour et nous, quelle épaisse cloison !

Ténèbres. Pourquoi tout parle-t-il à voix basse ?

Tout visage qui rit a, dans l'horrible espace,

Derrière lui pour ombre une tête de mort.

Naître 1 mourir ! — On entre, entrez. — Sortez, on sort.

1 Extrait de Dieu, poème philosophique posthume qui a été composé daus la dernière période du poète. Victor Hugo a repris dans cet ouvrage le thème éternel et l'a traité avec une grande profondeur de pensée. Les critiques littéraires actuels, en général fort mal au courant de la philosophie, affectent de dire que Victor Hugo est un grand génie, mais qu'il n'a pas d'idées philosophiques. C'est une erreur complète dont M. Guyau, un des plus grands philosophes français, a fait justice dans un chapitre remarquable de sou ouvrage L'art au ■point de vue sociologique qu'il faut absolument lire, si l'on veut comprendre tout le génie de Victor Hugo, dont le célèbre criticiste Ch. Renouvier admire aussi la profondeur. La philosophie du grand poète, qui a la grandeur morale 4u kantisme, est, au contraire, très originale et très profonde. Si l'on élague de ses œuvres quelques pages boursoufléts ou obscures, le reste ressort lumineux et grand Jamais aucun écrivain fiançais, excepté Sullj'-Prudhomme, n'a mis en formules poétiques plus belles des pensées de haute morale et des conceptions métaphysiques. g

(14 CHREST0MATHII5 FRANÇAISE

Et je songe à jamais, à jamais mon œil sombre

Voit aller et venir l'onJe énorme de l'ombre'

A quoi bon ? Et vous tous, à quoi bon ? Vous vivez,

Vivez-vous ? Et d'ailleurs, pourquoi ? Pensez, rêvez,

Mourez l heurtez vos fronts à la sourde clôture!

Qu'est-ce que le destin ? qu'est-ce que la nature ?

N'est-ce qu'un même texte en deux langues traduit ?

N'est-ce qu'un rameau double ayant le même fruit?

La plaine où le mont pèse ainsi qu'un noir décombre,

La mer par le couchant chaulTée au rouge sombre.

Les nuages ayant les cimes pour récifs.

Les tourmentes volant en groupes convulsifs,

La foudre, les Etnas jetant les pierres ponces,

Les crimes s'envoyant des fléaux pour réponses,

L'antre surnaturel, l'étang plein de typhus.

Les prodiges hurlant sous les chênes touffus,

La matière, chaos, profondeur où s'étale

L'air furieux, le feu féroce, l'eau brutale,

La nuit, celte prison, ce noir cachot mouvant

Où l'on entend la sombre invasion du vent,

Tout est morne !

On a peur quand l'aube qui s'éveille Fait une plaie au bas des ci eux, rouge et vermeille ; On a peur quand la bise épand son long frisson ; On a peur quand on voit, vague, à fleur d'horizon. Montrant, dans l'étendue au crépuscule ouverte. Son dos mystérieux d'or et de nacre verte, Ramper le scarabée effroyable du soir; On a peur quand minuit sur les monts vient s'asseoir! Pourtant, dans celte masse informe et frémissante, Il semble par moments qu'on saisisse et qu'on sente Comme un besoin d'hymen et de paix, émouvant Toutes ces profondeurs de nuée et de vent; Tout cherche à se parler et tout cherche à s'entendre; La terre, à l'océan jetant un regard tendre. Attire à son flanc vert ce sombre apprivoisé ; Mais l'eau quitte le bord après l'avoir baisé,

1 Le poète fait ici parler iin hibou symbolique qui explique ce qu'il a vu danl'univere.

VICTil» HUfiO ll.J

Et retombe, et s'enfonce, et redevient tourmente. Il n'est rien qui n'hésite et qui ne se démente; Le bien prêle son voile au mal qui vient s'offrir ; Hélas I l'autre côté de savoir, c'est souffrir. Aube et soir, vie et deuil ont les mêmes racines ; Le sort fait la recherche et l'angoisse voisines; D'où jaillit le regard on voit sortir le pleur ; Et, si l'œil dit : Lumière, il dit aussi : Douleur Tout est morne !

Il n'est pas d'objet qui ne paraisse Faire dans l'infini des signes de détresse. Et, pendant que, lugubre et vague, autour de lui. Dans la blême fumée et dans le vaste ennui. Le tourbillon des faits et des choses s'engouffre, Ce spectre de la vie, appelé l'homme, souffre. Les deux tragiques voix. Nature, Humanité, Se font écho, chacune en son extrémité; La tristesse de l'un sur l'autre se replie; La pâle angoisse humaine a la mélancolie Du plaintif univers pour explication ; Et les gémissements de la création Sont pleins de la misère insondable de l'homme.

Dieu*.

11 est ! Mais nul cri d'homme ou d'ange, nul effroi. Nul amour, nulle bouche, humble, tendre ou superbe, Ne peut balbutier distinctement ce verbe! Il est ! il est ! il est ! il est éperdûment^ ! Tout, les feux, les clartés, les cieux, l'immense aimant. Les jours, les nuits, tout est le chiffre, il est la somme. Plénitude pour lui, c'est l'infini pour l'homme. Faire un dogme, et l'y mettre ! ô rêve ! inventer Dieu t Il est l Contentez-vous du monde, cet aveu ! Quoi ! des religions, c'est ce que lu veux faire,

i Extrait de Religions et Religion (1880). — Dans le morceau précédent, le poète a exprimé le doute métaphysique du penseur aux prises avec la notion du Mal. Voici maintenant l'acte de foi du croyant déiste, superbe conclusion delà philosophie du maitre, qu"on pourrait appeler le vieillard, sublime, eu reprenant II' pi thé te adressée par Chateaubriand à l'enfant.

- Voilà un vers qui rend admirablement la conception de l'immensité divine.

lit) CHRKSTUiiArHlK FKANÇAISS

Toi, l'homme 1 Ouvrir les yeux suffit; je le préfère. Contente-toi de croire en Lui ; contente-toi De l'espérance avec sa grande aile, la foi ; Contente-toi de boire, altéré, ce dictame ; Contente-toi de dire: — Il est, puisque la feinine Berce l'enfant avec un chant mystérieux; Il est, puisque l'esprit frissonne curieux; Il est, puisque je vais le front haut ; puisqu'un maître, Qui n'est pas lui, m'indigne, et n'a pas le droit d'être ; Il est, puisque César tremble devant Pathuios* ; Il est, puisque c'est lui que je sens sous ces mots ; Idéal, Absolu, Devoir, Raison, Science , Il est, puisqu'à ma faute il faut sa patience, Puisque l'àme me sert quand l'appétit me nuit. Puisqu'il faut un grand jour sur ma profonde nuit l La pensée en montant vers lui devient géante. Homme, contente-toi de cette soif béante ; Mais ne dirige pas vers Dieu ta faculté D'inventer de la peur et de l'iniquité. Tes catéchismes fous, tes korans, tes grammaires. Et ton outil sinistre à forger des chimères. Vis, et fais ta journée ; aime, et fais ton sommeil. Vois au-dessus de toi le firmament vermeil ; Regarde en toi ce ciel profond qu'on nomme l'àme ; Dans ce gouffre, au zénith, resplendit une flamme. Un centre de lumière inaccessible est là. Hors de toi comme en toi cela brille et brilla ; C'est là-bas, tout au fond, en haut du précipice. Cette clarté toujours jeune, toujours propice, Jamais ne s'interrompt et ne pâlit jamais ; Elle sort des noirceurs, elle éclate aux sommets; La haine est de la nuit, l'ombre est de la colère l Elle fait cette chose inouïe, elle éclaire. Tu ne l'éteindrais pas si tu la blasphémais ; Elle inspirait Orphée, elle échauffait Hermès; Elle est le formidable et tranquille prodige; L'oiseau l'a dans son nid, l'arbre l'a dans sa tige ; Tout la possède, et rien ne pourrait la saisir; Elle s'offre immobile à l'éternel désir, > lie des Sporades, où saint Jean écrivit l'Apocalypse.

Et toujours se refuse et sans cesse se donne ;

C'est l'évidence énorme et simple qui pardonne ;

C'est l'inondation des rayons, s'épanchant

En astres dans un ciel, en roses dans un champ;

C'est, ici, là, partout, en haut, en bas, sans trêve,

Hier, aujourd'hui, demain, sur le fait, sur le rêve,

Sur le fourmillement des lueurs et des voix.

Sur tous les horizons de l'abîme à la fois,

Siu- le firmament bleu, sur l'ombre inassouvie,

Sur l'être, le déluge immense de la vie.

C'est l'éblouissement auquel le regard croit.

De ce flamboiement naît le vrai, le bien, le droit ;

Il luit mystérieux dans un tourbillon d'astres;

Les brumes, les noirceurs, les fléaux, les désastres

Fondent à sa chaleur démesurée, et tout.

En sève, en joie, en gloire, en amom% se dissout;

S'il est des cœurs puissants, s'il est des âmes fermes,

Cela vient du torrent des souffles et des germes

Qui tombe à flots, jaillit, coule, et, de toutes paris,

Sort de ce feu vivant sur nos têtes épars.

Il est l il est ! Regarde, âme. Il a son solstice,

La Conscience ; il a son axe, la Justice ;

11 a son équinoxe, et c'est l'Egalité;

Il a sa vaste aurore, et c'est la Liberté.

Son rayon dore en nous ce que l'âme imagine.

11 est ! il est 1 il est ! sans fin, sans origine,

Sans éclipse, sans nuit, sans repos, sans sommeil..

Renonce, ver de terre, à créer le soleil.

^ Hernani*.

Don Carlos, roi d'Espagne, a fait enlever doua Sol, fiancée d'Hernani, le banni, et veut la contraindre à lùpouser. Il se conduit comme un mauvais roi, mais un changement dans sa destinée va le transformer et lui refaire une autre àme. n est nommé empereur d'Allemagne, dès lors, il comprend le mot devoir et se cou-

> Hernani, drame en V actes (1830) . Ce fut la première pièce de Victor Hugo, Jouée sur le théâtre; elle donna lieu à, une véritable bataille entre les classiques f\. les romanti(iues . — Dans sa célèbre préface de Cromwell, le poète a exposé la théorie du théâtre réaliste ; dans ses pièces, il ne l'a mise en pratique qu'en partie; ses drames sont plutôt lyriques que dramatiques dans le sens absolu du mot. Ils n'en sont pas moins intéressants et, si on ]e> tidie comm>; 'ï^uvres poétiques, Lis ont une très haute valeur. C'est un côté du génie de l'écrivain qu'il faut aVisolument connaître.

CHKKSÏOMATHIE FRANCAISR

duit en empereur. La scéae où cette crise morale est présentée, se passe à Aixla-Chapelle dans les souterrains qui renferment le tombeau de Charlemagne. Hernani et les conjurés voulant assassiner le roi, sont venus là pour conspirer; don Carlos, qui a surpris leur secret, va les faire arrêter par ses soldats.

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