‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 29 sur 151 · Première partie. — Scène III · texte numérisé non relu

Première partie. — Scène III

Dans le burg de HeppenhefF, sur le Rhia.

OTBERT, jeune capitaine aventurier; bÉoina, jeune comtesse dangereusement malade ; par instants, EDWIGE.

OTBERÏ

Appuyez-vous sur moi. — Là, marchez doucemeut. — Venez sur ce fauteuil vous asseoir un moment.

Il la conduit à un grand fauteuil près de la fenêtre.

Comment vous trouvez-vous ?

RÉGINA

Mal. J'ai froid. Je frissonne.

Ce banquet m'a fait mal.

A Edwige

Vois s'il ne vieut personne.

Edwige sort.

Ne craignez rien. Ils vont boire jusqu'au matin. Pourquoi doue êtes-vous allée à ce fesliu ?

RÉGINA

Halto...

OTBERT

Hattol

RÉGINA, l'apaisant.

Plus bas ! — Il eût pu me contraindre. Je lui suis fiancée*.

' Les Burgraves (1843). C'est le drame qui clôt la' période romantique du poète; U ne fit plus rien jouer daas la suite. Cette pièce tomba à la représentation, le public ue la comprit pas. Elle est d'un symbolisme ua peu colossal, et ou peut lui reprocher d être aussi trop mélodramatique; malgré ces défauts, c'est ujio œuvre très poétique, qui renferme d'admirables scènes

* On veut la contraindre à épouser le burgiave Hatto, fourbe et cruel, qu'elle iléti'ste.

128 CHBESTOMAÏHIK FRANCÎAISE

11 fallait donc vous plaindre Au vieux seigneur. Hatto le craint.

RÉGINA

Je vais mourir.

A quoi bon ?

OTBERT

Oh 1 pourquoi parler ainsi ?

RÉGINA

Souffrir, Rêver, puis s'en aller . C'est le sort de la femme.

OTBERT, lui montrant la fenêtre.

Voyez ce beau soleil !

RÉGINA

Oui, le couchant s'enflamme.

Nous sommes en automne et nous sommes au soir. Partout la feuille tombe et le bois devient noir.

OTBERT

Les feuilles renaîtront.

RÉGINA

Oui.

Rêvant et regardant le ciel.

Vite ! à tire-d'ailes !

Oh I c'est triste de voir s'enfuir les hirondelles l Elle s'en vont là-bas, vers le Midi doré.

OTBERT

Elle reviendront.

RÉGINA

Oui. — Mais moi, je ne verrai Ni l'oiseau revenir ni la feuille renaître !

légina!...

REGINA

Mettez-moi plus près de la fenêtre.

Elle lui donne sa bourse.

Otbert, jetez ma bourse aux pauvres prisonniers.

Othert jette la bourse par une des fenêtres du fond. Elle coutiaue, l'œil fixé au dehors.

Oui, ce soleil est beau. Ses rayons, — les derniers, —

Sur le front du ïaunus posent une couronne.

Le fleuve luit, le bois de splendeurs s'environne.

Les vitres du hameau, là-bas, sont tout en feu.

Que c'est beau 1 que c'est grand ! que c'esl charmant, mon Dieu !

La nature est un flot de vie et de lumière !... —

Oh ! je n'ai pas de père et je n'ai pas de mère,

Nul ne peut me sauver, nul ne peut me guérir,

Je suis seule en ce monde, et je me sens mourir I

OTBERT

Vous, seule au monde ! et moi ? moi qui vous aime !

RÉGINA

Rêve!

Non, vous ne m'aimez pas, Otbert 1 La nuit se lève ! — La nuit I — J'y vais tomber. Vous m'oublierez après.

OTBERT

Mais pour vous je mourrais et je me damnerais l Je ne vous aime pas ! — Elle me désespère ! — Depuis un an, du jour où, dans ce noir repaire, Je vous vis au milieu de ces bandits jaloux, Je vous aimai. Mes yeux, madame, allaient à vous, Dans ce morne château, plein de crimes sans nombre. Gomme au seul lys du gouffre, au seul astre de l'ombre. Oui, j'osai vous aimer, vous, comtesse du Rhin ! Vous, promise à Hatto, le comte au cœur d'airain 1 Je vous l'ai dit, je suis un pauvre capitaine; Homme de ferme épée et de race incertaine, Peut-être moins qu'un serf, peut-être autant qu'un roi. Mais tout ce que je suis est à vous. Quittez-moi,

130 CHRESTOMATHIK FRANgAISK

Je meurs. — Vous êtes deux dans ce château, que j'aime. Vous d'abord, avant tout, avant mon père même, Si j'en avais un, — puis

Montrant la porte du donjon

ce vieillard, affaissé Sous le poids inconnu d'un effrayant passé. Doux et fort, triste aïeul d'une horrible famille, Il met toute sa joie en vous, 6 noble fille, En vous, son dernier culte et son dernier flaiiiboau, Aube qui blanchissez le seuil de son tombeau ! Moi, soldat dont la tête au poids du sort se plie, Je vous bénis tous deux, car près de vous j'oublie, Et mon âme, qu'étreint une fatale loi.

Près de lui se sent grande, et pure près de toi ! Vous voyez maintenant tout mon cœur. Oui, je pleure. Et puis je suis jaloux, je souffre. Tout à l'heure, Hatto vous regardait, — vous regardait toujours 1 — Et moi ! moi, je sentais, à bouillonnements sourds, De mon coeur à mon front qu'un feux sinistre éclaire, Monter toute ma haine et toute ma colère 1 — Je me suis retenu, j'aurais dû tout briser l — Je ne vous aime pas 1 — Enfant, donne un baiser. Je te donne mon sang ! — Régina 1 dis au prêtre Qu'il n'aime pas son Dieu, dis au toscan sans maître Qu'il n'aime point sa ville, au marin sur la mer Qu'il n'aime point l'aurore après les nuits d'hiver ; Va trouver sur son banc le forçat las de vivre. Dis-lui qu'il n'aime point la main qui le délivre ; Mais ne me dis jamais que je ne t'aime pas 1 Car vous êtes pour moi, dans l'ombre où vont mes pas, Dans l'entrave où mon pied se sent pris en arrière. Plus que la délivrance et plus que la lumière 1 Je suis à vous sans terme, à vous éperdûment. Et vous le savez bien. — Oh 1 les femmes vraiment Sont cruelles toujours, et rien ne leur plaît comme De jouer avec l'âme et la douleur d'un homme ! — Mais pardon, vous souffrez; je vous parle de moi, Mon Dieu ! quand je devrais, à genoux devant toi, Ne point contrarier ta fièvre et ton délire. Et te baiser lea mains en te laissant tout dire l

RKGINA

Mon sort, comme le vôtre, Otbert, d'ennui fat plein. Que suis-je? une orpheline. Et vous?. un orphelin. Le ciel, nous unissant par nos tlouleurs communes. Eût pu faire un bonheur de nos deux infortunes ; Mais...

OTBERT, tombant à genoux devant elle.

Mais je t'aimerai ! mais je t'adorerai 1

Mais je te servirai ! si tu meurs, je mourrai 1

Mais je tuerai Hatto, s'il ose te déplaire I

Mais je remplacerai, moi, ton père et ta mère!

Oui, tous les deux 1 j'en prends l'engagement sans peur,

Ton père ? j'ai mon bras; ta mère? j'ai mon cœur 1

0 doux ami I merci ! Je vois toute votre âme. Vouloir comme un géant, aimer comme une femme, n'est bien vous, mon Otbert, vous tout entier. Eh bien l Vous ne pouvez, hélas, rien pour moi.

OTBERT, se relevant.

Sil

RÉGINA

Non, rien.

Ce n'est pas à Hatto qu'il faut qu'on me dispute. Mon fiancé m'aura sans querelle et sans lutte, Vous ne le vaincrez pas, vous si brave et si beau, Car mon vrai fiancé, vois-tu, c'est le tombeau l

— Hélas l puisque je touche à cette nuit profonde, Je fais de ce que j'ai de meilleur en ce monde

Deux parts, l'une au Seigneur, l'autre pour vous. Je veux, Ami, que vous posiez la main sur mes cheveux. Et je vous dis, au seuil de mon heure suprême:

— Otbert, mon âme à Dieu, mon cœur à vous. — Je t'aime l

EDWIGE, entrant.

Quelqu'un 1

RÉGINA, à Edwige.

Viens.

132 CHRESTOMATHIE FRAN(^AISR

Elle fait quelques pas vers la porte bâtarde, appuyée sur Edwige et

sur Otbert.

Au moment d'eatrer sous la porte, elle s'arrête et se retourne.

Oh ! mourir à seize ans, c'est ailVoax ! Quand nous aurions pu vivre ensenii)le, aimés. lH-iu"eu.\ ! Mon Olbert, je veux vivre ! écoule ma prière ! Ne me laisse pas choir sons cette froide pierre ! La mort me fait horreur! Sauve-moi, mon amant 1 Est-ce que lu pourrais me sauver, dis, vrahncnl?

OTliliKT

Tu vivras !

Iiégiaa sort avec Edwige. La porte se referme. Otbert soinble la suivre des yeux et lui parler, quoiqu'elle ait disparu.

Torquemada^

(Scène (le Vditloiliifi'.).

L'inquislliou va brûler cent vieillards juifs à Séville et le reste des Israôlilus sera chassé. Le grand rabbin est venu supplier le roi, Kcrdiuand-le-Catholique, de les épargner; comme rançon, il a apporté trente mille écus d'or. Ferdinand vient de siguer l'ordre de grâce; mais l'inquisiteur arrive furieux.

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