LE ROI, LA RELNE, TORQUEMADA
Torqnemada ne regarde ni le roi ni la reine. 11 a l'iuil fixé sur le crucifix. TOllQUK.MADA
Judas VOUS a vendu trente deniers.
Cotte reine et ce roi sont en train de vous vendre Trente mille écus d'or.
i.A liia.Nii; Ci-'l !
TORQUE.MADA, jetant le crucifix sur les piles d'écus.
Juifs, venez le prendre I
• Torquemuda(\^^;!.}. Ce drame n'a jamais été joué; c'est cependant un des plus beaux du poète et peut-être celui où il a mis le plus de vérité objective. L'énigmatique figure de î'orquemada est expliquée ici d'une façon remarquable. Victor Hugo le conçoit, non comme une sorte de Philippe II ecclésiastique, ayant établi l'inquisition par cruauté et pour régner, mais comme un fanatique illuminé, très convaincu, se figurant qu'il sauvera les âmes en brûlant les corps. C'est l'explication la plus impartiale et la plus dramatique à la fois. La sccue re- [i[-oduile ici est aljsolumenl géniale comme puissance dramatique.
VICTOK HUliU
Mon père !
TOUOrKMAItA
Triomphez, Juifs, cniiiuic il estt'^cril! Cette reine et ce roi vous livrent J»'sns-Cliri,st.
LA RKINE
Mon père !
TORQUEMADA, les regarilaiit tous doux en face.
Sois maudit, roi ! Sois niaudite, reine!
LA REINE
Grâce !
TORQUEMADA, étendant le bras sur eux.
A genoux !
La reine tombe à genoux. Le roibésite, frémissant.
Tous deux !
Le roi tombe à genoux. — Montrant Isabelle.
Ici la souveraine,
Montrant Ferdinand.
Et là le souverain. Un tas d'or au milieu. Ah l vous êtes la reine et le roi !
Il ressaisit le crucifix et l'élève au-dessus de sa tèta.
Voici Dieu.
Je vous prends en flagrant délit. Baisez la terre.
La reine se prosterne.
LA REINE
Grâce!
TORQUEMADA
Horreur !
LA REINE
Donnez-nous l'absolution, père !
TORQUEMADA
Excès d'audace ! Ainsi, — c'est ton règne, Antéchrist! — Les Juifs rapatriés, l'autodafé proscrit!
134 GHUESTUMATHlJi FRAN(JAISE
On n'allumera pas le bûcher secourable !
Ces rois ne veulent pas. Ainsi ce misérable,
Le sceptre, ose toucher à la croix! ce bandit,
Le prince, ose être sourd à ce que Jésus dit !
Il est temps qu'on vous parle et qu'on vous avertisse.
Le saint-office a droit sur vous. De sa justice
Le pape est seul exempt, les rois ne le sont pas.
Pendant votre sommeil, pendant votre repas,
A toute heure apportant les sévères tristesses,
Notre bannière a droit d'entrer chez vous, altesses !
Toujours les rois, faux dieux, ont donné de l'emploi
Au tonnerre, et le ciel les hait. La vaine loi,
0 princes, c'est la vôtre, et nous avons la vraie.
Nous sommes le froment et vous êtes l'ivraie.
Un jour viendra la faulx des immenses moissons!
Rois, nous vous subissons, mais nous vous dénonçons.
Nous jetons chaque jour vos noms dans le mystère
Où vous attend la peine obscure et solitaire !
Des crânes des rois morts les lieux noirs sont pavés.
Ah ! vous vous croyez forts parce que vous avez
Vos camps pleins de soldais et vos porls pleins de voiles!
Dieu médite, l'œil fixe, au milieu des étoiles.
Tremblez.
LA RELNE
Grâce !
LE ROI, ee levant.
Seigneur inquisiteur, le roi Et la reine, contrits et confessant la foi, Entendent réparer le mal qu'ils allaient faire. Les Juifs seront bannis, et nous permettons, père, A vous, au saint-office, à votre saint clergé. D'allumer le bûcher siu- l'heure.
Attendu ?
TORQUEMADA
Est-ce que j'ai
Il descend les trois marches, va à la galerie du fond et tire violemment 1'-' rideau.
Regardez.
VICTOR UUGa 135
La nuit commence à tomber.
La galerie du fond, large claire-voie toute grande ouverte, laisse voir dans le crépuscule la place de la Tablada, couverte de foule. Au centre de la place, est le quemadero, colossale bâtisse toute hérissée de flammes, pleine de bûchers et de poteaux et de suppliciés in sanbeniios * qu'on entrevoit dans la fumée. Des tonaeaux de poix et de bitume allumés, accrochés au haut des poteaux, se vident flambloj'ant sur la tète des condamnés. Des femmes que la flamme a faites nues flambeat adossées à des pieux de fer. On entend des cris. Aux quatre angles du quemadero, les quatre gigantesques statues, dites les quatre évangélistes, apparaissent toutes rouges dans la braise. Elles ont des trous et des crevasses par oii l'on voit passer des têtes hurlantes et s'agiter des bras qui semblent des tisons vivants.
Enorme aspect de supplice et d'incendie.
Le roi et la reine regardent terrifiés. Gucho, le fou du roi, sous la table, dresse le cou et tâche de voir.
Torquemada en contemplation repaît ses yeux du quemadero.
TORQUEMADA
0 fête, ô gloire, ô joie 1 La clémence terrible et superbe flamboie ! Délivrance à jamais ! Damnés, soyez absous ! Le bûcher sur la terre éteint l'enfer dessous. Sois béni, toi par qui l'àrae au bonheur remonte. Bûcher, gloire du feu dont Tenfer est la honte. Issue aboutissant au radieux chemin, Porte du paradis rouverte au genre humain, Miséricorde ardente aux caresses sans nombre, Mystérieux rachat des esclaves de l'ombre, Autodafé ! Pardon, bonté, lumière, feu, Vie ! éblouissement de la face de Dieu ! Oh ! quel départ splendide et que d'àmes sauvées ! Juifs, mécréants, pécheurs, ô mes chères couvées. Un court tourment vous paie un bonheur infini; L'homme n'est plus maudit, l'homme n'est plus banni; Le salut s'ouvre au fond des cieux. L'amour s'éveille. Et voici son triomphe, et voici sa merveille ! Quelle extase ! entrer droit au ciel ! ne pas languir l
Cris dans le brasier.
Entendez-vous Satan hurler de les voir fuir ? Que l'éternel forçat pleure en l'éternel bouge ! J'ai poussé de mes poings l'énorme porte rouge.
* Casaque jaune que l'on mettait aux gens condamnés par l'inquisition.
136 CHRESTOMATUIE FRANÇAISE
Oh ! comme il a grincé lorsque je refermais
Sur lui les deux battants hideux, Toujours. Jamais 1
Sinistre, il est resté derrière le mur somljre.
n regarde le ciel.
Oh ! j'ai pansé la plaie effrayante de l'ombre. Le paradis souffrait ; le ciel avait au flanc Cet ulcère, l'enfer brûlant, l'enfer sanglant; J'ai posé sur l'enfer la flamme bienfaitrice, Et j'en vois, dans l'immense azur, la cicatrice. C'était ton coup de lance au côté, Jésus-Christ ! Hosanna ! la blessure éternelle guérit.
Plus d'enfer. C'est fini. Les douleurs sont taries.
Il regarde le queinadero.
Rubis de la fournaise ! ô braises ! pierreries ! Flambez, tisons ! brûlez, charbons ! feu souverain, Pétille 1 luis, bûcher 1 prodigieux écrin D'étincelles qui vont devenir des étoiles 1 Les âmes, hors des corps comme hors de leurs voiles. S'en vont, et le bonheur sort du bain de tourments ! Splendeur! magnificence ardente! flambloiements ! Satan, mon ennemi, qu'en dis-tu ?
En extase.
Feu ! lavage De toutes les noirceurs par la flamme sauvage ! Transfiguration suprême ! acte de foi ! Nous sommes deux sous l'œil de Dieu, Satan et moi. Deux porte-fourches, lui, moi. Deux maîtres des flammes. Lui perdant les humains, moi secourant les cames ; Tous deux bourreaux, faisant par le même moyen Lui l'enfer, moi le ciel, lui le mal, moi le bien ; Il est dans le cloaque et je suis dans le temple, Et le noir tremblement de l'ombre nous contemple.
Il se retourne vers les suppliciés.
Ah ! sans moi, vous étiez perdus mes bien-aimés!
La piscine de feu vous épure enflammés.
Ah ! vous me maudissez pour un instant qui passe.
Enfants ! mais tout à l'heure, oui, vous me rendrez grâce.
Quand vous verrez à quoi vous avez échappé ;
Car, ainsi que Michel archange, j'ai frappe ;
VICTOK HUGO
Car les blancs scrapliins, penchés au puits de soufre, lUiillent le monsirueux avorlement du gouffre; (lar votre hurlement de haine arrive au jour, Bégaie, et, stupéfait, s'achève en chant d'amour ! Oh ! comme j'ai souffert de vous voir dans les chambres De torture, criant, pleurant, tordant vos membres. Maniés par l'étau d'airain, par le fer chaud ! Vous voilà délivrés, partez, fuyez là-haut ! Entrez au paradis !
Il se penche et semble regarder sous terre
Non, tu n'auras plus d'âmes !
H se redresse.
Dieu nous donne l'appui que nous lui demandâmes. Et l'homme est hors du gouffre. Allez, allez, allez ! A travers l'ombre ardente et les grands feux ailés. L'évanouissement de la fumée emporte Là-haut l'esprit vivant sauvé de la chair morte ! Tout le vieux crime humain de l'homme est arraché ; L'un avait son erreur, l'autre avait son péché. Faute ou vice, chaque àme avait son monstre en elle, Qui rongeait sa lumière et qui mordait son aile ; L'ange expirait en proie au démon. Maintenant Tout brûle, et le partage auguste et rayonnant Se fait devant Jésus dans la clarté des tombes. Dragons, tombez en cendre ; envolez-vous, colombes 1 Vous que l'enfer tenait, liberté ! liberté ! Montez de l'ombre au jour. Changez d'éternité !
Poésies à lire de Victor Hugo (daus la collection des Œuvres complètes, Hetzel-Quantin, éditeurs, Paris) : Odes et Ballades (1818-1828) ; Les Orientales (1829) ; Les Feuilles d'aittomne (1831); Les Chants du crépuscule (1835) ; Les Voix intérieures (1837) ; Les Rayons et les Ombres (1840) ; Les Châtiments (1853) Les Contemplations (1856) ; La Légende des siècles (18.')9-1873) ; L'Année terrible (1872) ; L'Art d'être grand-père (1877) ; Le Pape (1878) ; La Pitié suprême (1879) Religions et Religion (1880); L'Ane (1880) ; Les Quatre vents de l'esprit (18S1) Le Théâtre en liberté (1884) ; La Fin de Satan (1886) ; Toute la Lyre (1888) Dieu (1891). — Entre ses dix drames, lire : Cromwell (1827); Hernani (1830) Ruy Blas (1838) ; Les Burgraves (1843); Torquemada (1882). — Pour ses œuvres en prose, voir le premier volume de cette Chrestomathie . — Pour la critique de ses œuvres, consulter principalement les ouvrages suivants : Sainte-Beuve, Premiers lundis (1827, 1829), et Portraits contemporains (1831-1835); A. Vinet, Etudes sur la littérature française au XIXe siècle; Leconte de Lisle. Discours de réception à l'Académie (1887); Ernest Dupuis, Victor Hugo, l'homme et le poète (1887); Emile Faguet, XIX" siècle (1887); Paul Stapfer, Racine et Victor
Hugo (1887); F. Brunetière, L'évolution de la poésie lyrique au XIX* siècle (1893-I8'J5); M. Guyau, L'art au point de vue sociologique (1880); L. Mabilleau, Victor Hugo (1893) ; Ch. Renouvier, Victor Hugo, le poète (1689-1893) ; Victor Hugo, le philosophe (1900 1.
' Né à Loches en 1~97, mort à Paris en i863.
Romantique de la première heure, Vigny peut paraître presque classique et très objectif à un lecteur superficiel ; pourtant il est, comme les autres poètes de l'école, un lyrique subjectif: ce sont ses sentiments, c'est sa pensée personnelle, qu'il a mis dans toutes ses œuvres, même dans celles qui ont un caractère biblique prononcé. Seulement, il a donné à ses sentiments une forme très générale et les a fondus, eu quelque sorte, dans un symbolisme transcendental. Poète philosophique par excellence, penseur très profond, Vigny avait une conception absolument pessimiste de la vie ; il la considérait comme une sorte de condamnation au malheur. Il souffrit cruellement de cette désespérance. Son Journal d'un poète, publié après sa mort, nous a livré le secret des amèi'i's et hautaines pensées qui assombrirent son existence. Gentilhomme, noble et fier, c'est dans le stoïcisme qu'il chercha un refuge contre la dore fatalité de la vie ; cela le conduisit à aimer l'homme, cette victime de l'implacable nature, et, ainsi, après im long détour, il se rapprocha du christianisme, dont sa philosophie première semble le contre-pied. Il écrivit, non par besoin d'épanchement, car il était d'une hautaine réserve, mais parce qu'il crut à la pensée comme manifestation suprême de la personnalité humaine. En le lisant, on songe au mot de Pascal, auquel il ressemble du reste par certains côtés : « L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant... Travaillons donc à bien penser, voilà le principe de la morale ». Tout cela se trouve dans ses poèmes, que déparent malheureusement parfois les faiblesses du style; sauf dans sa prose, Vigny est un artiste assez inégal, surtout si on le compare à l'impeccable versificateur auquel le romantisme doit sa langue.
Moïse ^
Le soleil prolongeait sui- la cime des tentes Ces obliques rayons, ces flammes éclatantes,
• Extrait des Poèmes antiques et modernes. Comparez cette pièce avec le texte biblique. Ecrite eu 18:^2. elle reafcrme une des conceptions pessimistes de Vigny. D'après lui le génie est un don fatal qui isole Tbomme parmi ses semblables et le condamne au malbeur. Rapproclier cela de la conceptioa de Chatterton. Voir page 08, dans le I»'' volume de cet ouvrage.
ALFIIKU i»K VltiNV \'M
Ces larges traces d'or qu'il laisse dans les airs, Lorsqu'en un lit de sable il se couche aux déserts. La pourpre et l'or semblaient revêtir la campagne. Du stérile Nébo gravissant la montagne^ Moïse, homme de Dieu, s'arrête, et, sans orgueil. Sur le vaste horizon promène un long coup d'œil. Il voit d'abord Phasga, que des liguiers entourent ; Puis au delà des monts que ses regards parcourent, S'étend tout Galaad, Ephraim, Manassé, Dont le pays fertile à sa droite est placé; Vers le Midi, Juda, grand et stérile, étale Ses sables où s'endort la mer occidentale ; Plus loin, dans un vallon que le soir a pâli, Couronné d'oliviers, se montre Nephlali ; Dans les plaines de fleurs magnifiques et calmes, Jéricho s'aperçoit, c'est la ville des palmes ; Et prolongeant ses bois^ des plaines de Phogor, Le lenlisque toufifu s'étend jusqu'à Ségor. 11 voit tout Chanaan, et la terre promise, Où sa tombe, il le sait, ne sei'a point admise. Il voit; sur les Hébreux étend sa grande main, Puis vers le haut du mont il reprend son chemin.
Or, des champs de Moab couvrant la vaste enceinte, Pressés au large pied de la montagne sainte, Les enfants d'Israël s'agitaient au vallon Comme les blés épais qu'agite l'aquilon, Dès l'heure où la rosée humecle l'or des sables El balance sa perle au sommet des érables. Prophète centenaire, environné d'honneur.
Moïse était parti pour trouver le Seigneur. On le suivait des yeux aux flammes de sa tête. Et, lorsque du grand mont il atteignit le faite, Lorsque son front perça le nuage de Dieu Qui couronnait d'éclairs la cime du haut lieu. L'encens brûla partout sur des autels de pierre. Et six cent mille Hébreux courbés dans la poussière, A l'ombre du parfum par le soleil doré. Chantèrent d'une voix le cantique sacré, Et les fils de Lévi, s'élevant sur la foule,
140 CHKKsroMAïHi!-; fran(;aisk
Tel qu'un bois de cj^près sur le sable qui roule, Du peuple avec la barpe acconipagnant les voix, Dirigeaient vers le ciri l'hymne du Roi dos Rois.
Et, debout devant Dieu, Moïse ayant pris place Dans le nuage obscur lui parlait face à face. Il disait au Seigneur : «Ne finirai-je pas? Où voulez-vous eucor que je porte mes pas ? Je vi\Tai donc toujours puissant et solitaire? Laissez-moi m'endormir du sonuuoil de la terre. Que vous ai -je donc fait pour élre votre ('dn ? J'ai conduit votre peuple où vous avez voulu. Voilà que son pied touche à la terre promise, De vous à lui qu'un autre accepte rentroinise, Au coursier d'Israël qu'il attache le frein; Je lui lègue mon livre et la verge d'airain.
» Pourquoi vous fallut-il tarir mes espiTances, Ne pas me laisser homme avec mes ignorances, Puisque du mont Horeb jusques au mont Nrho Je n'ai pas pu trouver le lieu de mon tombeau ? Hélas! vous m'avez fait sage parmi les sages ! Mon doigt du peuple errant a guidé les passages. J'ai fait pleuvoir le feu sur la tête des rois ; L'avenir à genoux adorera mes lois ; Des tombes des humains j'ouvre la plus antique, La mort trouve à ma voix une voix prophétique, Je sois très grand, mes pieds sont sur les nations, Ma main fait et défait les générations. — Hélas! je suis, Seigneur, puissant et solitaire, Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre !
Hélas 1 je sais aussi tous les secrets des cieux, Et vous m'avez prêté la force de vos yeux. Je commande à la nuit de déchirer ses voiles ; Ma bouche par leur nom a compté les étoiles, Et, dès qu'au firmament mon geste l'appela. Chacune s'est hâtiie en disant : « Me voilà. » J'impose mes deux mains sur le front des nuages Pour tarir dans leurs flancs la source des orages,
J'engloutis les cités sous les sables mouvants ; Je renverse les monts sous les ailes tles vents; Mon pied iufatii^able est plus fort que l'espace ; Le fleuve aux grandes eaux se range quand je passe, Et la voix de la mer se tait devant ma voix. Lorsque mon peuple souffre, ou qu'il lui faut des lois, J'élève mes regards, votre esprit me visite; La terre alors chancelle et le soleil hésite. Vos anges sont jaloux et m'admirent entre eux. El cependant. Seigneur, je ne suis pas heureux; Vous m'avez fait vieillir puissant et solitaire, Laissez-moi m'endonnir du sommeil de la terre.
» Sitôt que voire souille a rempli le berger,
Les hommes se sont dit : «Il nous est étranger; »
El leurs yeux se baissaient devant mes yeux de flanime.
Car il venaient, hélas ! d'y voir plus que mon âme '.
J'ai vu l'amour s'éteindre et l'amitié tarir ;
Les vierges se voilaient et craignaient de mourir.
M'enveloppant alors de la colonne noire.
J'ai marché devant tous, triste et seul dans ma gloire,
Et j'ai dit dans mon cœur : « Que vouloir à présent ? »
Pour dormir sur un sein mon front est trop pesant,
Ma main laisse l'elFroi sur la main qu'elle touche.
L'orage est dans ma voix, l'éclair est sur ma bouche ;
Aussi, loin de m'aimer, voilà qu'ils tremblent tous.
Et quand j'ouvre les bras, on tombe à mes g(>noux.
0 Seigneur! j'ai vécu puissant et solitaire.
Laissez-moi m'endonnir du sommeil de la terre ! »
Or, le peuple attendait, et, craignant son courroux, Priait sans regarder le mont du Dieu jaloux ; Car, s'il levait les yeux, les lianes noirs du nuage Roulaient et redoublaient les foudres de l'orage, Et le feu des éclairs, aveuglant les regards. Enchaînait tous les fronts courbés de toutes parts. Bientôt le haut du mont reparut sans Moïse. Il fut pleuré. — Marchant vers la terre promise, Josué s'avançait pensif, et pâlissant.
Car il était déjà l'élu du Tout-Puissant.
' On remarquera quelle profondeur de pensée il y a dans toute cette pièce.
I't2 CHRE-^TOMATHIE FRANr.AISE
Le cor*.
J'aime le son du cor, le soir, au fond des bois, Soit qu'il chante les pleurs de la biche aux al)ois, Ou l'adieu du chasseur que l'écho faible accueille, Et que le vent du nord porte de feuille en feuille.
Que de fois, seul, dans l'ombre à minuit demeuré, J'ai souri de l'entendre, et plus souvent pleuré l Car je croyais ouïr de ces bruits prophétiques Qui précédaient la mort des paladins antiques.
0 montagne d'azur l ô pays adoré !
Rocs de la Frazona, cirque du Marboré, Cascades qui tombez des neiges entraînées. Sources, gaves, ruisseaux, torrents des Pyrénées,
Monts gelés et fleuris, trône des deux saisons, Dont le front est de glace et le pied de gazons ! C'est là qu'il faut s'asseoir, c'est là qu'il faut entendre Les airs lointains d'un cor mélancolique et tendre.
Souvent un voyageur, lorsque l'air est san? bruit, De cette voix d'airain fait retentir la nuit ; A ses chants cadencés autour de lui se mêle L'harmonieux grelot du jeune agneau qui bêle.
Une biche attentive, au lieu de se cacher. Se suspend immobile an sommet du rocher. Et la cascade unit, dans une chute immense. Son éternelle plainte aux chants de la romance.
Ames des chevaliers, revenez-vous encor ? Est-ce vous qui parlez avec la voix du cor ? Ronce vaux ! Roncevaux! dans ta sombre vallée L'ombre du grand Roland n'est donc pas consolée !
« Ce poème, écrit en 1S25, est comme la paraphrase très originale du fond de la Chanson de Roland, le plus ancien poème français, écrit au XI» siècle, mais dont le manuscrit complet n'a été retrouvé qu'en 1837, à Oxford, par un savant français, Francisque Micliel. Vigny était officier quand il composa, en présence des Pyrénées, cette poésie d'un patriotisme si noble et qui rend si bien la grandeur épique de Roland.
Al.f RED DE VIGNY 143
Tous les preux étaient morts, mais aucun n'avait fui. Il reste seul debout, Olivier près de lui; L'Afrique sur le mont l'entoure et tremble encore. « Roland, tu vas mourir, rends-toi, criait le More;
» Tous tes pairs sont couchés dans les eaux des ton-ciils. » Il rugit comme un tigre, et dit : « Si je me rends, Africain, ce sera lorsque les Pyrénées Sur l'onde avec leurs corps rouleront entraînées.
— Rends-toi donc, répond-il, ou meurs, car les voilà. » Et (lu plus haut des monts un grand rocher roula. Il bondit, il roula jusqu'au fond de l'abîme. Et de ses pins, dans l'onde, il vint briser la cime.
((Merci, cria Roland; tu m'as fait un chemin. » Et, jusqu'au pied des monts le roulant d'une main. Sur le roc affermi comme un géant s'élance. Et, prête à fuir, l'armée à ce seul pas balance.
Tranquilles cependant, Charlemagne et ses preux Descendaient la montagne et se parlaient entre eux. A l'horizon déjà, par leurs eaux signalées. De Luz et d'Argélès se montraient les vallées.
L'armée applaudissait. Le luth du troubadour S'accordait pour chanter les saules de l'Adour ; Le vin français coulait dans la coupe étrangère; Le soldat, en riant, parlait à la bergère.
Roland gardait les monts; tous passaient sans effroi. Assis nonchalamment sur un noir palefroi Qui marchait revêtu de housses violettes, Turpin disait, tenant les saintes amulettes :
«. Sire, on voit dans le ciel des nuages de feu; Suspendez votre marche ; il ne faut tenter Dieu. Par Monsieur saint Denis, certes ce sont des âmes Qui passent dans les airs sur ces vapeurs de flammes.
144 CHRESTOMAÏHIE FRANÇAISE
» Deux éclairs oui relui, puis deux autres encor. » Ici l'on entendit le son lointain du cor. L'empereur étonné, se jetant en arrière, Suspend du destrier la marche aventurière.
«Entendez-vous? dit-il. — Oui, ce sont des pasteurs Rappelant les troupeaux épars sur les hauteurs, Répondit l'archevêque, ou la voix étouffée Du nain vert Obéron, qui parle avec sa fée. »
El l'empereur poursuit; mais sou front soucieux Est plus sombre et plus noir que l'orage des cieux. Il craint la trahison, et, taudis qu'il y songe. Le cor éclate et meurt, renaît et se prolonge;
« Malheur ! c'est mon neveu ! malheiu' ! car, si Udland
Appelle à son secours, ce doit être en mourant.
Arrière, chevaliers, repassons la montagne !
Tremble encor sous nos pieds, sol trompeur do l'Espagne ! »
Sur le plus haut des mouls s'arrêtent les chevaux; L'écume les blanchit ; sous leurs pieds, Roncevaux Des feux mourants du jour à peine se colore, A l'horizon lointain fuit l'étendard du More.
« Turpin n'as-tu rien vu dans le fond du torrent ! — J'y vois deux chevaliers : l'un mort, l'autre expirant. Tous deux sont écrasés sous une roche noire ; Le plus fort, dans sa main, élève un cor d'ivoire. Son àme eu s'exhalant nous appela deux fois. »
Dieu ! que le son du cor est triste au fond des boisi
L'implacable nature '.
Eva, qui donc es-tu ! Sais-tu bien ta nature? Sais-tu quel est ici ton but et ton devoir? Sais-tu que, pour punir l'homme, sa créature, D'avoir porté la main sur l'arbre du savoir,
* Fragment d'un poème extrait des Destinées (1843-1854). — Une face de la philosophie du poète ressort dans ces vers, oîi il a mis à la fois sa haiae de la nature cruelle et sou amour de la créature passagère qui seule peut consoler un peu, d'après lui. Conception trop iiessimistc évidemment.
ALFRED DK VIGNY 145
Dieu permit qu'avant tout, de l'amour de soi-même, Eu tout temps, à tout âge, il fit son bien suprême^ Tourmenté de s'aimer, tourmenté de se voir ?
Mais, si Dieu près de lui t'a voulu mettre, ô femme ! Compagne délicate 1 Eva ! sais-tu pourquoi ? C'est pour qu'il se regarde au miroir d'une autre âme, Qu'il entende ce chant qui ne vient que de toi :
— L'enthousiasme pur dans une voix suave. C'est afin que tu sois son juge et son esclave Et règnes sur sa vie en vivant sous sa loi.
Ta parole joyeuse a des mots despotiques ; Tes yeux sont si puissants, ton aspect est si fort, Que les rois d'Orient ont dit dans leurs cantiques Ton regard redoutable à l'égal de la mort ; Chacun cherche à fléchir tes jugements rapides...
— Mais ton cœur, qui dément tes formes intrépides. Cède sans coup férir aur rudesses du sort.
Ta pensée a des bonds comme ceux des gazelles, Mais ne saurait marcher sans guide et sans appui. Le sol meurtri ses pieds, l'air fatigue ses ailes, Son œil se ferme au jour dès que le jour a lui ; Parfois, sur les hauts lieux d'un seul élan posée, Troublée au bruit des venls, ta mobile pensée Ne peut seule y veiller sans crainte et sans ennui.
Mais aussi tu n'as rien de nos lâches prudences, Ton cœur vibre et résonne au cri de l'opprimé, Comme dans une église aux austères silences L'orgue entend un soupir et soupire alarmé. Tes paroles de feu meuvent les multitudes, Tes pleurs lavent l'injure et les ingratitudes. Tu pousses par le bras l'homme... Il se lève armé.
C'est à toi qu'il convient d'ouïr les grandes plaintes
Que l'humanité triste exhale sourdement.
Quand le cœur est gonflé d'indignations saintes
L'air des cités l'étouffé à chaque battement.
Mais de loin les soupirs des tourmentes civiles,
S'unissant au-dessus du charbon noir des villes,
Ne forment qu'un grand mot qu'on entend clairement.
146 CHKESTOMaTIIIK FRA.NiIAISK
Viens donc ! le ciel pour moi n'est plus qu'une aun'ole
Qui t'entoure d'azur, t'édaire et te défend ;
La montagne est ton temple et le bois sa cou|»olc,
I/oiseau n'est sur la fleur balancé par le vont,
El la fleur ne parfume et l'oiseau ne soupire
Que pour mieux eiicliauler l'air que ton soin respire;
La terre est le lapis de tes beaux pieds d'enfant.
Eva, j'aimerai tout dans les clioses créées,
Je les conlemplorai dans ton regard rêveur
Qui partout n'pandra ses flammes colorées,
Son repos gracieux, sa magique saveur :
Sur mon cœurdécliiré viens poser ta main pure,
Ne me laisse jamais seul avec la Nature ;
Car je la connais trop pour n'en pas avoir peur.
Elle me dit : «Je suis l'impassible tbéàlre
Que ne peut remuer le pied de ses acteurs ;
Mes marclies d'émeraude et mes parvis d'albâtre.
Mes colonnes de marbre ont les dieux pour scul[)leurs.
Je n'entends ni vos cris ni vos soupirs ; à peine
Je sens passer sur moi la comédie liumaine
Qui cbercbe en vain au ciel ses muets spectateurs.
» Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre
A côté des fourmis les populations ;
Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre,
J'ignore en les portant les noms des nations.
On me dit une mère et je suis une tombe.
Mon hiver prend vos morts comme son bécatondie,
Mon printemps ne sent pas vos adorations.
» Avant vous, j'étais belle et toujours parfumée. J'abandonnais au vent mes cheveux tout entiers, Je suivais dans les cieux ma route accoutumée. Sur l'axe harmonieux des divins balanciers. Après vous, traversant l'espace où tout s'élance, J'irai seule et sereine, en un chaste silence. Je fendrai l'air du front et de mes seins ailiers. »
C'est là ce que me dit sa voix triste et superbe,
Et dans mon cœur alors je la hais et je vois
Notre sang dans son onde et nos morts sous son herbe
ALUiED 1)K VIGNY i4/
Nourissant de leurs sucs la racine des bois, Et je dis à mes yeux qui lui trouvaient des charmes : « Ailleurs tous vos regards, ailleurs toutes vos larmes, Aimez ce que jamais on ne verra deux fois. »
Oh ! qui verra deux fois ta grâce et ta tendresse, Ange doux et plaintif qui parle en soupirant? Qui naîtra comme toi j)ortant une caresse Dans chaque éclair tombé de ton regard mourant, Dans les balancements de ta télé penchée. Dans ta taille dolente et mollement cuuchéo, El dans ton pur sourire amoureux et souH'rant ?
Vivez, froide Nature, et revivez sans cesse
Sur nos pieds, sur nos fronts, puisque c'est votre loi ;
Vivez, et dédaignez, si vous êtes déesse,
L'Iiomme, humble passager, qui dut vous élre un roi ;
Plus que tout votre règne et que ses splendeurs vaines.
J'aime la majesté des souifrances humaines ;
Vous ne recevrez pas un cri d'amour de moi.
Mais toi, ne veux-tu pas, voyageuse indolente, Rêver sur mon épaule, en y posant ton front ? Viens du paisible seuil de la maison roulante Vois ceux qui sont passés et ceux qui passeront. Tous les tableaux humains qu'un esprit pur m'apporte S'animeront pour toi quand devant notre porte. Les grands pays muets longuement s'étendront.
Nous marcherons ainsi, ne laissant que notre ombre
Sur cette terre ingrate où les morts ont passé ;
Nous nous parlerons d'eux à l'heure où tout esl sombre,
Où tu te plais à suivre un chemin effacé,
A rêver, appuyée aux branches incertaines,
Pleurant, comme Diane au bord de ses fontaines
Ton amour taciturne et toujours menacé.
La mort du loup^
Les nuages couraient sur la lune enflammée Gomme sur l'incendie on voit fuir la fumée,
• Extrait des Destinées, composé en 1843. C'est l'exposé saisissant rlu stoïcisme noblement hautain du poète.
'i8 CHKESlUMAlHlE l'HANKAlSE
Et les bois étaient noirs jusques à l'horizon.
Nous marchions^ sans parler, dans l'humide gazon
Dans la bruyère épaisse et dans les hautes brandes,
Lorsque, sous des sapins pareils à ceux des Landes,
Nous avons aperçu les grands ongles marqués
Par les loups voyageurs que nous avions traqués.
Nous avons écouté, retenant notre haleine
Et le pas suspendu. — Ni le bois ni la plaine
Ne poussaient un soupir dans les airs; seulement
La girouette en deuil criait au flrmament ;
Car le vent, élevé, bien au-dessus des terres,
N'effleurait de ses pieds que les tours solitaires,
Et les chênes d'en bas, contre les rocs penchés.
Sur leurs coudes semblaient endormis et couchés.
Uien ne bruissait donc, lorsque, baissant la tête.
Le plus vieux des chasseurs qui s'étaient mis en quête
A regardé le sable en s'y couchant; bientôt,
Lui que jamais ici on ne vit en défaut,
A déclaré tout bas que ces marques récentes
Annonçaient la démarche et les grilTes puissantes
De deux grands loups-cerviers et de deux louveteaux.
Nous avons tous alors préparé nos couteaux.
Et, cachant nos fusils et leurs lueurs trop blanches,
Nous allions pas à pas en écartant les branches.
Trois s'arrêtent, et moi, cherchant ce qu'ils voyaient,
J'aperçois tout à coup deux yeux qui flamboyaient.
Et je vois au-delà quatre formes légères
Qui dansaient sous la lune au milieu des bruyères,
Comme font chaque jour, à graud bruit sous nos yeux,
Quand le maître revient, les lévriers joyeux.
Leur forme était semblable et semblable la danse ;
Mais les enfants du loup se jouaient en silence.
Sachant bien qu'à deux pas, ne dormant qu'à demi,
Se couche dans ses murs l'homme leur ennemi.
Le père était debout, et plus loin, contre un arbre
Sa louve reposait comme celle de marbre
Qu'adoraient les Romains, et dont les flancs velus
Couvaient les demi-dieux Hén)us et Ronudus.
Le loup vient et s'assied, les deux jambes diessécs,
Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées.
Il s'est jugé perdu, puisqu'il était surpris, Sa retraite coupée et tous ses chemins pris; Alors il a saisi, dans sa gorge brûlante, Du chien le plus hardi la gorge pantelante, Et n'a pas desserré ses mâchoires de fer. Malgré nos coups de feu qui traversaient sa chair. Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles. Se croisaient en plongeant dans ses larges entraiiios. Jusqu'au dernier moment où le chien étranglé. Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé. Le loup le quitte alors et puis il nous regarde: Les couteaux lui restaient au flanc jusqu'à la garde, Le clouaient au gazon tout baigné dans son sang ; Nos fusils l'entouraient en sinistre croissant. Il nous regarde encore, ensuite il se recouche, Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche, Et, sans daigner savoir comment il a péri. Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.
J'ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre, Me prenant à penser, et n'ai pu me résoudre A poursuivre sa louve et ses fils, qui tous trois, Avaient voulu l'attendre, et, comme je le crois. Sans ses deux louveteaux, la belle et sombre veuve Ne l'eût pas laissé seul subir la grande épreuve ; Mais son devoir était de les sauver, afin De pouvoir leur apprendre à bien souffrir la faim, A ne jamais entrer dans le pacte des villes Que l'homme a fait avec les animaux serviles Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher. Les premiers possesseurs du bois et du rocher. Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d'hommes, Que j'ai honte de nous, débiles que nous sommes! Comment on doit quitter la vie et tous ses maux, C'est vous qui le savez, sublimes animaux ! A voir ce que l'on fut sur terre et ce qu'on laisse. Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse. — Ah 1 je t'ai bien compris, sauvage voyageur, Et ton dernier regard m'est allé jusqu'au cœur ! Il disait: «Si tu peux, fais que ton àme arrive, A force de rester studieuse et pensive,
1;jO chrestomathie française
Jusqu'à ce haut degré de stoïque lierté
Où, naissant dans les bois, j'ai tout d'abord monté.
Gémir, pleurer, prier, est également lùelie.
Fais énergiquement la longue et lourde tâcbe
Dans la voie où le sort a voulu t'appeler,
Puis, après, comme moi, souffre cl meurs sans parler. «
Œuvres à lire de Vignv (Calmanii Lévy, éaiteur, Paris): Poésies compli-tcs (1822-1854) dont une partie, Les Destinées, n'a été publiée qu'en 1863. Pour ses œuvres en prose, voir premier volume de la Chrestomathie. - Critiques a consulter: Sainte-Beuve. Portraits contemporains (18.'G-1835) et Nouveaux lundis (18bl)- Emile Montégut, Nos morts contemporains (18C7) ; B. Faguet, XIX' siècle- M Guvau, L'an au point de vue sociolor/ique ; F. Brunetière, £:ssais3ur ta 'littérature contemporaine (1801) et YRcoluiion de la poésie hinque (1893); Maurice Palcologue. Alfred de Vigny (18'Jl) ; Dorisou. AZ/Ved de Viyny, poète philosophe (1892); Léon SécLô, Alfred de Vigny et son trmps {,VM2).
ALFRED DE MUSSET
Né et mort à Paris, tStO-t857.
Quand parurent, eu 1829, ses premières poésies, c'était un en fa ni t^âté, mondain, léger, avide de plaisir. Sa fraîcheur d'imagiiialion, sa fantaisie piquante, son ironie légère, sa gaminerie un peu déliriclée el la pointe de mélancolie, qui pori;ait déjà dans ses œuvres, annonçaient un poète original, mais nullement un grand poète. Après 183.3, il connut la passion déçue, la douleur amère, la désespérance profonde ; c'est alors que son génie poétique s'exprima dans des œuvres où éclatèrent son admirable senslljilité et la puissance de son lyrisme. Il esl le poète par excellence de l'amour et de la douleur. Sa vie fui en somunbanale et absurde, puisqu'il chercha dans l'ivresse l'oubli de ses soeffrances ; niais, du moins, en comprit-il lui-même la folie et le profond néant. Des iucidents, en somme assez vulgaires, de son existence manquée, il tira d'admirables thèmes élégiaques, parce que sa douleur était très sincère et que son génie l'enqjorta d'un coup d'aile dans ces régions où l'àme se transfigure au souflle de la haute poésie. Dans ses Nuits,- ce n'est plus son propre cœur qu'il nous montre, saignant et désespéré, c'est le cœur de l'homme même, aux orageuses années de la jeunesse, pendant celte aurore incertaine de la vie, traversée souvent de tant de déceptions et de souffrances. Musset fut doublement le poète de la jeunesse, car à tn-nte ans il avait produit pres(jue toutes ses œuvres ; ensuite il fut comme uu bel arbre précoce dont la sève s'est épuisée. Dans le roinanlisine, il rrprésente l'élégie Ij'rique en ce • [u'elle a de [ilus poignant el de plus vrai.
ALFRED DE MUSSET
La désespérance moderne'.
Regrettez-vous le temps où le ciel sur la terre
Marchait et respirait dans un peuple de dieux ;
Où Vénus A star lé, fille de l'onde amère,
Secouait, vierge encor, les larmes de sa mère,
El fécondait le monde eu tordant ses clieveux?
Regrettez-vous le temps où les Nymphes lascives
Ondoyaient au soleil parmi les fleurs des eaux,
El d'un éclat de rire agaçaient sur les rives
Les Faunes indolents couchés dans les roseaux ;
Où les sources tremblaient des baisers de Narcisse ;
Où du nord au midi, sur la création,
Hercule promenait réiornelle juslice,
Sons son manloau saiiglanl, laillé dans un lion ;
Où les Sylvains moqueurs, dans l'écorce des chênes,
Avec les rameaux verts se balançaient au venl,
Et sifflaient dans l'écho la chanson du passant ;
Où tout était divin, jusqu'aux douleurs humaines ;
Où le monde adorait ce qu'il lue aujourd'hui ;
Où quatre mille dieux n'avaient pas un athée;
Où tout était heureux excepté I*rométhée,
Frère aîné de Satan, qui tondja comme lui ?
— Et quand loul fut changé, le ciel, la terre et l'Iiommc,
Quand le berceau du monde en devint le cercueil.
Quand l'ouragan du Nord sur les débris de Rome
De sa sombre avalanche étendit le linceul.
Regrettez-vous le temps où d'un siècle barbare
Naquit un siècle d'or, plus fertile et plus beau?
Où le vieil univers fendit avec Lazare
De son front rajeuni la pierre du tombeau ?
Regrettez-vous le temps où nos vieilles romances
Ouvraient leurs ailes d'or vers leur monde enchanté ;
Où tous nos monuments el toutes nos croyances
Portaient le manteau blanc de leur virginité;
Où sous la main du Christ, tout venait de renaître.
Où le palai? du prince et la maison du prêtre,
* Extrait des Poésies nouvelles (1833). — Musset a eu, au milieu de ses doutes et de ses souflrauces, le regret de la foi perdue ; il a éloijuemment exprimé ce scutimoiit et sou admiration pour le chrisliauisme consolalcur.
152 CHRESTOMATHIE FRANr.AISE
Portant la même croix sur leur front radieux, Sortaient de la montagne en regardant les deux ; Où Cologne et Strasbourg, Notre-Dame et Saint-Pierre, S'agenouillaiit au loin dans leurs robes de pierre, Sur l'orgue universel des peuples prosternés Entonnaient l'hosanna des siècles nouveau-nés? Le temps où se faisait tout ce qu'a dit l'histoire ; Où sur les saints autels les crucifix d'ivoire Ouvraient des bras sans tache et blancs comme le lait; Où la Vie était jeune, — où la Mort espérait ?
0 Christ ! je ne suis pas de ceux que la prière
Dans tes temples muets amène à pas tremblants ;
Je ne suis pas de ceux qui vont à ton Calvaire,
En se frappant le cœur, baiser tes pieds sanglants;
Et je reste debout sous tes sacrés portiques.
Quand ton peuple fidèle, autour des noirs arceaux,
Se courbe en murmurant sous le vent des cantiques,
Comme au souffle du nord un peuple de roseaux.
Je ne crois pas, ô Christ ! à ta parole sainte ;
Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux.
D'un siècle sans espoir naît un siècle sans crainte ;
Les comètes du nôtre ont dépeuplé les cieux.
Maintenant le hasard promène au sein des ombres
De leurs illusions les mondes réveillés ;
L'esprit des temps passés, errant sur leurs décombres,
Jette au gouffre éternel tes anges mutilés.
Les clous du Golgotha te soutiennent à peine ;
Sous ton divin tombeau le sol s'est dérobé :
Ta gloire est morte, ô Christ ! et sur nos croix d'ébène
Ton cadavre céleste en poussière est tombé !
Eh bien 1 qu'il soit permis d'en baiser la poussière, Au moins crédule enfant de ce siècle sans foi. Et de pleurer, 6 Christ! sur cette froide terre Qui vivait de ta mort, et qui mourra sans toi I Oh! maintenant, mon Dieu, qui lui rendra la vie? Du plus pur de ton sang tu l'avais rajeunie; Jésus, ce que tu fis, qui jamais le fera? Nous, vieillards nés d'hier, qui nous rajeunira? Nous sommes aussi vieux qu'au jour de la naissance.
ALFUED DE MUSSET i-)''>
Nous attendons autant, nous avons plus perdu.
Plus livide et plus froid, dans son cercueil immense.
Pour la seconde fois Lazare est étendu.
Où donc est le Sauveur pour enlr'ouvrir nos lombes?
Où donc le vieux saint Paul haranguant les Romains,
Suspendant tout un peuple à ses haillons divins ?
Où donc est le Cénacle ? Où donc les Catacombes ?
Avec qui marche donc l'auréole de feu ?
Sur quels pieds tombez-vous, parfums de Madeleine ?
Où donc vibre dans l'air une voix plus qu'humaine ?
Qui de nous, qui de nous va devenir un Dieu ?
La Terre est aussi vieille, aussi dégénérée,
Elle branle une tête aussi désespérée
Que lorsque Jean parut sur le sable des mers,
Et que la moribonde, à sa parole sainte.
Tressaillant tout à coup comme une femme enceinte,
Sentit bondir en elle un nouvel univers.
Les jours sont revenus de Claude et de Tibère ;
Tout ici, comme alors, est mort avec le temps.
Et Saturne est au bout du sang de ses enfants ;
Mais l'espérance humaine est lasse d'être mère,
Et, le sein tout meurtri d'avoir tant allaité,
Elle fait son repos de sa stérilité.
Une bonne fortune*.
C'est un fait reconnu, qu'une bonne fortune Est un sujet divin pour un in-octavo.
Ainsi donc, bravement, je vais en conter une : lie scandale est de mode ; il se relie en veau. C'est un goût naturel, qui va jusqu'à la lune ; Depuis Endymion, on sait ce qu'elle vaut.
Ce qu'on fait maintenant, on le dit ; et la cause En est bien excusable : on fait si peu de chose ! Mais, si peu qu'il ait fait, chacun trouve à son gré De le voir par écrit dûment enregistré; Chacun sait aujourd'hui quand il fait de la prose', Le siècle est, à vrai dire, un mandarin lettré.
' Cette pièce, écrite en 1S34, fait voir une autre face du talent poétique de Musset: son badiuage à la fois ironique et sentimental et sa fantaisie charmante.
' Allusion au Bourgeois gentilhomme, de Molière, qui » parlait en prose sans l« savoir ».
II faut en convenir, l'antique Modestie
Faisait bailler son monde, et nous n'y tenions plus.
Grâce à Dieu, pour New- York elle est enfin partie ;
C'était un vieux rameau de l'arbre de la vie :
Et tant de pauvi-es gens, d'ailleurs, s'y sont pendus,
Qu'il n'est pas étonnant qu'elle ait les bras rompus.
Le scandale, au contraire, a cela d'admirable. Qu'étant vieux comme liérode, il est toujours nouveau; Que voilà cinq mille ans qu'on le trouve adorable : Toujours frais, toujours gai, vrai Titlion de la Fable, Que l'Am'ore, au lever, rend plus jeune et plus beau, Et que Vénus, le soir, endort dans un berceau.
Apprenez donc,, lecteur, que je viens d'Allemagne. Vous savez, eu été, comme on s'ennuie ici ; En outre, pour mon compte, ayant quelque souci, Je m'en fus prendre à Bad(i un semblant de campagne. (Bade est un parc anglais fait sur une monlagiie, Ayant quelque rapport avec Monlniorcucy).
Vers le mois de juillet, quiconque a de l'usage Et porte du respect au ijoulevard de Gand', Sait que le vrai bon ton ordonne absolument A tout être créé possédant équipage De se précipiter sur ce petit village, El de s'y bousculer inq)itoyab!('ment.
Les dames de Paris savent par la gazette
Que l'air de Bade est noble et parfaitement sain.
Comme on va cbez Ilcrbault faire un peu de loilelle.
On fait de la santé là-bas; c'est une emplette :
Des roses au visage, et de la neige au sein ;
Ce qui n'est défendu par aucun médecin.
Bien entendu, d'ailleurs, que le but du voyage Est de prendre les eaux ; c'est un compte réglé. D'eaux, je n'en ai point vu lorsque j'y suis allé ; Mais qu'on en puisse voir, je n'en mets rien en gage; Je crois même, en bonneur, que l'eau du voisinage A, quand on l'examine, un petit gofit salé.
• Le hniilevard des mou'laiii.s 61cj,'MnlK ft ilo lu li;uili; sociOlô il'.ilors.
ALFRKD DE MUSSET lf)5
Or, comme on a dansé lout l'hiver, on est lasse;
On accourt donc ta Bade avec l'intention
De n'y pas soupçonner l'ombre d'un violon.
Mais dès qu'il y fait nuit, que voulez-vous qu'op fasse?
Personne au Vieux Château, personne à la Terrasse ;
On entre à la maison de Conversation.
Cette maison se trouve êh'e un gros bloc fossile, Iklli de vive force cà grands coups de moellon ; C'est comme un temple grec, tout recouvert en tuile, Une espèce de grange avec un péristyle, Je ne sais quoi d'informe et n'ayant pas de nom : Comme un grenier à foin, bâtard du Parthénon.
J'ignore vers quel temps Belzébuth l'a construile. Peut-être est-ce un mammouth du règne minéral. Je la prendrais plutôt pour quelque aérolithe, Tondjée un jour de pluie, au temps du carnaval. Quoi (lu'il eu soit du moins, les flancs de l'animal Sont construits tout à point pour l'âme qui l'habilo.
Cette âme, c'est le jeu ' ; mettez bas le chapeau; Vous qui venez ici, mettez bas l'espérance. Derrière ces piliers, dans cette salle immense, S'étale un tapis vert, sur leciuel se balance Un graud liLsIre blafard au bout d'un oripeau Que dispute à la nuit une pourpre en lambeau.
Là, du soir au matin, roule le grand peut-être, Le hasard, noir flaïubeau de ces siècles d'ennui, Le seul qui dans le ciel Hotte encore aujourd'hui. Un bal est à deux pas ; à travers la fenêtre, On le voit cà et là bondir et disparaître Comme un chevreau lascif qu'une abeille poursuit.
Les croupiers nasillards chevrotent en cadence, Au son des instruments, leurs mots mystérieux ; Tout est joie et chansons ; la roulette commence : Ils lui donnent le branle, ils la mettent en danse, Et, ratissant gahnent l'or qui scintille aux yeux. Ils jardinent ainsi sur un rhythme joyeux.
1 Celle description du jeu et des iiuillieurs qu'elle ealraîiie est sjiiiissaiite de vénlo t:t do force.
156 CHHESTOMATIIIK FRANÇAISE
L'abreuvoir est public, et qui veut vient y boire. J'ai vu les paysans, fils de la forêt Noire, Leurs bâtons à la main, entrer dans ce réduit ; Je les ai vus penchés sur la bille d'ivoire, Ayant à travers champs couru toute la nuit, Fuyards désespérés de quelque honnête lit;
Je les ai vus debout, sous la lampe enfumée, Avec leur veste rouge et leurs souliers boueux , Tournant leurs grands chapeaux entre leurs doigts callcjux, Poser sur les râteaux la sueur d'une année ! Et là, muets d'horreur devant la Destinée, Suivre des yeux leur pain qui courait devant eux!
Dirai-je qu'ils perdaient ? Hélas ! ce n'était guères, C'était bien vile fait de leur vider les mains. Ils regardaient alors toutes ces étrangères, Cet or, ces voluptés, ces belles passagères, Tout ce monde enchanté de la saison des bains, Qui s'en va sans poser le pied sur les chemins.
Ils couraient, ils partaient, tout ivres de lumière. Et la nuit sur leurs yeux posait son noir bandeau. Ces mains vides, ces mains qui labouraient la terre, Il fallait les étendre, en rentrant au hameau, Pour trouver à tâtons les murs de la chaumière, L'aïeule au coin du feu, les enfants au berceau 1
0 toi. Père inimorlel, dont le Fils s'est fait homme, Si jamais ton jour vient. Dieu juste, ô Dieu vengeur !... J'oublie à tout moment que je suis gentilhomme. Revenons à mon fait : tout chemin mène à Rome. Ces pauvres paysans, (pardonne-moi, lecteur), Ces pauvres paysans, je les ai sur le cœur.
Me voici donc à Bade ; et vous peusez, sans doute. Puisque j'ai commencé par vous parler du jeu, Que j'eus pour premier soin d'y perdre quelque peu. Vous ne vous trompez pas, je vous en fais l'aveu. De même que pour mettre une armée en déroute, n ne faut qu'un poltron qui lui montre la route,