LA MUSK
Crois-tu donc que je sois comme le veut d'automne.
Qui se nourrit de pleurs jusque sur un lombeau,
Et pour qui la douleur n'est qu'une goutte d'eau ?
0 poète l un baiser, c'est moi qui te le donne,
L'herbe que je voulais arracher de ce lieu.
C'est ton oisiveté ; ta douleur est à Dieu.
Quel que soit le souci que ta jeunesse endure,
Laisse-la s'élargir, cette sainte blessure
Que les noirs séraphins t'ont faite au fond du cœur ;
Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur.
Mais, pour en être atteint, ne crois pas, 6 poète,
Que la voix ici-bas doive rester muette.
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.
Lorsque le pélican, lassé d'un long voyage,
Dans les brouillards du soir retourne à ses ruseaiix,
Ses petits afTainés courent sur le rivage
En le voyant au loin s'aballre sur les eaux.
Déjà, croyant saisir et partager leur proie,
Ils courent à leur père avec des cris de joie
En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux.
Lui, gagnant à pas lents une roche élevée.
De son aile pendante abritant sa couvée,
Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.
Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte;
En vain il a des mers fouillés la profondeur :
L'Océan était vide et la plage déserte;
Pour toute nourriture il apporte son cœur.
Sombre et silencieux, étendu sur la pierre.
Partageant à ses fils ses entrailles de père,
ALFRED DE MUSSET 167
Dans son amour sublime il berce sa douleur, El, regardant couler sa sanglante mamelle, Sur son festin de mort il s'affaisse et chancelle, Ivre de volupté, de tendresse et d'horreur. Mais parfois, au milieu du divin sacrifice, Fatigué de mourir dans un trop long supplice, Il craint que ses enfants ne le laissent vivant ; Alors il se soulève, ouvre son aile au veut. Et se frappant le cœur avec un cri sauvage. Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu, Que les oiseaux des mers désertent le rivage, Et que le voyageur attardé sur la plage. Sentant passer la mort, se recommande à Dieu. Poète, c'est ainsi que font les grands poètes. Il laissent s'égayer ceux qui vivent un temps ; Mais les festins humains qu'ils servent à leurs fêtes Ressemblent la plupart à ceux des pélicans. Quand ils parlent ainsi d'espérances trompées, De tristesse et d'oubli, d'amour et de malheur. Ce n'est pas un concert à dilater le cœur. Leurs déclamations sont comme des épées : Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant, Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.
LE POÈTE
0 Muse ! spectre insatiable.
Ne m'en demande pas si long.
L'homme n'écrit rien sur le sable A l'heure où passe l'aquilon.
J'ai vu le temps où ma jeunesse Sur mes lèvres était sans cesse Prête à chanter comme un oiseau ; Mais j'ai souffert un dur martyre.
Et le moins que j'en pourrais dire.
Si je l'essayais sur ma lyre, La briserait comme un roseau.
Tristesse *.
J'ai perdu ma force et ma vie, Et mes amis et ma gaîté;
1 Ge sonnet, écrit en 1840, est comme le chant du cygne du poète ; son génie allait mourir alors et il se survécut dans les années suivantes.
168 CHRESTOMATHIR FRANÇAISE
J'ai perdu jusqu'à la fierté Qui faisait croire à mon génie.
Quand j'ai connu la vérité, J'ai cru que c'était une auiie ; Quand je l'ai comprise et sentie, J'en étais déjà dégoûté.
Et pourtant elle est éternelle, Et ceux qui se sont passés d'elle, Ici-bas ont tout ignoré.
Dieu parle., il faut qu'on lui réponde. Le seul bien qui me reste au monde Est d'avoir quelquefois pleuré.
Œuvres à lire de Musset : daus ses Poésies complètes, Les Nuits, L'Espoir en Dieu, A la Malibran, Souvenir (li^35-1841). Pour ses œuvres en prose, voir le 1" volume de cette Chrestomathie. — Critiques à consulter : Sainte-Beuve, Portraits contemporains (1833, 1836, 1840) . Emile Moiitégut, Nos morts contemporains (1884); E. Faguet, XIX» siècle ; M. Guyau, L'art au point de vue sociologique (1889); Arvède Barine, Alfred de Musset (1893); F. Brunetière, l'Evolution de la poésie lyrique (1895).
SAINTE-BEUVE (Charles-Augustin)
Né à Boulogne-sur-Mer en ISOt, mort a Paris en 1S69.
Critique remarquable, Sainte-Beuve a été aussi un poêle de grande valeur, inférieur sans doute aux écrivains précédents, mais d'une originalité réelle. Dans l'école romantique, à laquelle il se ratiache par ses vers, il représente la poésie intime et discrète, d'une mélancolie douce, un peu terre à terre, pleine de pensée d'ailleurs et capable de s'élover jusqu'à la haute méditation. Son talent poétique rappelle celui des Iakistes anglais qu'il a pris plaisir à paraphraser dans ses œuvres. Le critique, chez lui, tua le poète ; à partir de 1839, il ne publia plus de vers.
Confidence ^ .
Jeune, avide, inconnu, j'ai désiré la gloire, J'ai voulu quelque éclat à mon front ennobli ; l'uis, quand j'eus obtenu plus que je n'osais croire, J'ai soudain demandé l'oubli.
1 Extrait des Poésies de Joseph Delorme (1829j. le premier recueil de vers du poète, précédé d'une Vie de Joseph Delorme où Sainte-Beuve, sous ce nom d'emprunt, a expliqué la période romantique de sa propre via. Comparer celte pièce, d'une nuance si délicate, avec le Lac de Lamartine, page 50.
SALMJi-BEUVE ' 169
J'ai fait, pour regagner l'obscurité première. Le contraire des forts et des cœurs glorieux : Je me suis tû longtemps, j'ai caché la bannière Qu'appelaient déjà bien des yeux.
J'ai fui mon nom redit et le bruit déjà proche, Aussi prompt, je crois bien, qu'un autre, aux jours passés, Que voulaient faire évêque Aquilée, Antioche, Fuyait les peuples empressés.
J'ai fui du nid qu'on guette et du buisson qui chante; J'ai laissé mon sentier de peur qu'on le connût ; Et dans la foule entré, dans la poudre niouvanle. L'un de tous, j'ai payé tribut.
Et ce n'est plus qu'au soir, dans la lande secrète, Sous les rares croissants, qu'au verger désiré, A l'ermitage en lleurs, Yaucluse du poète. J'ai repris le rêve sacré.
Trompant l'œil curieux, le passant qui m'effraie, Qui, dès qu'il sait sa route à quelque frais réduit, Passe auprès chaque fois, et secouant la haie. Réclame, comme un droit, son fruit ;
Non pas au moins, non pas qu'entre tous il vous aime, Non qu'il vive des sucs arrosés de vos pleurs ; Car au détour de là, tous fruits, les moindres même, Lui sont aussi bons ou meilleurs.
Or, si j'étais ainsi, quand par pudeur pour elle La Muse me vouait aux seuls échos des bois. Qu'est-ce donc à présent qu'un tendre amour s'y mêle Et qu'un nom tremble dans ma voix ?
0 sainte Poésie, intime, et qu'il faut taire. Belle aujourd'hui pour une..., un jour pour quelques-uns Mon secret devant tous, mon orgueil solitaire. Amour, a doublé tes parfums !
Aussi je viens à toi, mais plus timide encore, Ue moi laissant au monde un spectre sans chansoD, Une ombre qui sourit : l'âme a suivi l'aurore Et se referme en son buisson.
170 CHRESrOMATHIE KRANÇAISE
Au loin l'air retentit ; l'orme superbe expose Mille prix disputés à ses rameaux pendants ; Le buisson s'épaissit d'une fleur longtemps close, Qui ne se penche qu'en dedans.
Hélas ! et bien souvent en vain elle se penche, Car Celle qui devait à temps la respirer. Craintive, ne vient pas, el la rose trop blanche Aura passé sans enivrer.
Poésie odorante, immobile et pâlie!
Berceau tout d'épaisseur, et d'ombre, el de gazon 1 Blancheur que nul zéphyr n'essuie et ne déplie ! Rosée où ne boit nul rayon !
Oh ! puisse-t-il un jour, si chéri dans son ombre, Berceau qui nous aura, tous deux si peu reçus, Sous ses rameaux baissés, toujours clos an f^rand nombre, Mais des vrais amants aperrns.
Puisse-t-il immortel, dans sa fleur eucor rare, Peindre aux tendres heureux nos noms avec honnenr, Et par nos chants si doux sous le sort qui sépare, Leur dire d'aimer lenr hniihenrl
Le bonheur *.
Oh ! que la vie est longue aux longs jours de l'été. Et que le temps y pèse à mon cœur attristé ! Lorsque midi surtout a versé sa lumière. Que ce n'est que chaleur et soleil et poussière ; Quand il n'est plus matin et que j'attends le soir, Yers trois heures, souvent, j'aime à vous aller soir; El là vous trouvant seule, ô mère et chaste épouse, Et vos enfants au loin épars sur la pelouse,
» Extrait des Consolations (1830j. — Cette poi'sie si touclianto et si noble est (i.'iliée à Madurne Victor Hugo et c'est d'elle que parle ici l'auteur. Saiute-Beuvo était alors l'ami le plus intime du grand romantique, pour lequel il a exprimé d'une façon touchante la plus vive admiration. Plus tard, par une aberration ine.xplicable, il commit à son é^'ard une lâcheté sans nom; la désillusion cruelle qu'en éprouva Victor Hugo changea son caractère, jaS'(u'alors extrêmement coufiaiit et généreux. Voir sur ce sujet l'article de Philippe Godet, Victor Hugo intime, d'après sa correspondance (Oazetle de Lausanne, des 2 et 3 d^cerahre 1896).
SAINTE-BKUVK 171
Et votre époux absent et sorti pour rêver,
J'entre pourtant; et vous, belle et sans vous lever,
Me dites de m'asseoir ; nous causons ; je cornu leuce
A vous ouvrir mon cœur, ma nuit, mon vide inunensc,
Ma jeunesse déjà dévorée à moitié.
Et vous me répondez par des mois d'amitié;
Puis revenant à vous, vous si noble et si pure,
Vous que, dès le berceau, l'amoureuse nature
Dans ses secrets desseins avait formée exprès
Plus fraîche que la vigne au bord d'un antre frais,
Douce comme un parfum et comme une harmonie ,
Fleur qui deviez fleurir sous les pas du génie ,
Nous parlons de vous-même et du bonheur humain.
Comme une ombre, d'en haut, couvrant votre chemin,
De vos enfants bénis que la joie environne.
De l'époux votre orgueil, votre illustre couronne ;
Et quand vous avez bien de vos félicités
Epuisé le récit, alors vous ajoutez.
Triste, et tournant au ciel votre noire prunelle :
« Hélas ! non, il n'est point ici-bas de mortelle
Qui se puisse avouer plus heureuse que moi ;
Mais à certains moments, et sans savoir pounjuoi,
11 me prend des accès de soupirs et de larmes ;
Et plus autour de moi la vie épand ses charmes,
Et plus le monde est beau, plus le feuillage vert.
Plus le ciel bleu, l'air pur, le pré de fleurs couvert,
Plus mon époux aimant comme au premier bel âge,
Plus mes enfants joyeux et courant sous l'ombrage^
Plus la brise légère et n'osant soupirer,
Plus aussi je me sens ce besoin de pleurer. »
C'est que même au delà des bonheurs qu'on envie
Il reste à désirer dans la plus belle vie ;
C'est qu'ailleurs et plus loin notre but est marqué ;
Qu'à le chercher plus bas on l'a toujours manqué ;
C'est qu'ombrage, verdure et fleurs, tout cela tombe.
Renaît, meurt pour renaître enfin sur une tombe ;
C'est qu'après bien des jours, bien des ans révolus,
Ce ciel restera bleu quand nous ne serons plus ;
Que ces enfants, objets de si chères tendresses,
En vivant oublieront vos pleurs et vos caresses ;
172 CHRESTOMATUIE FRANr.AISK
Que tonte joie est sombre à qui veut la sonder,
Et qu'aux plus clairs endroits, et pour trop regarder
Le lac d'argent, paisible, au cours insaisissable,
On découvre sous l'eau de la boue et du sable.
Mais comme au lac profond et sur son limon noir
Le ciel se réfléchit, vaste et charmant à voir,
Et, déroulant d'en haut la splendeur de ses voiles,
Pour décorer l'abîme y sème les étoiles ;
Tel dans ce fond obscur de notre humble destin
Se révèle l'espoir de l'éternel matin,
Et quand sous l'œil de Dieu l'on s'est mis de bonne heure ;
Quand on s'est fait une âme oîi la vertu demeure;
Quand, morts entre nos bras, les parents révérés
Tout bas nous ont bénis avec des mots sacrés ;
Quand nos enfants, nourris d'une douceur austère,
Continueront le bien après nous sur la terre ;
Quand un chaste devoir a réglé tous nos pas.
Alors on peut encore être heureux ici-bas ;
Aux instants de tristesse on peut d'un œil plus ferme
Envisager la vie et ses biens et leur terme.
Et ce grave penser, qui ramène au Seigneur,
Soutient l'âme, et console au milieu du bonheur.
Sonnet *.
Nous étions deux enfants à passer notre enfance, Mais elle si charmante et plus jeune que moi ; Nous vivions d'une égale et mutuelle foi, Et cette sœur aimable avait nom Innocence.
Nous aurions tous les deux pleuré pour une absence. Mais voilà qu'un malin l'Orgueil me prend : « Et Toi, N'es-tu pas homme enfin ? » Il dit, et je le crois ; Je me mêle à la foule, et l'air impur m'offense.
Ma jeune amie en pleurs s'enfuit à cet alFront, Cachant dans ses deux mains la rougeur de son liont: .le la perdis alors dans la forêt profonde.
0 douce Bien-Aimée, où donc a-t-elle fui ? Dites! quel chaste Eden me la cache aujourd'hui ? Que je la cherche encor, fût-elle au bout du monde !
1 Traduit de l'auteur anglais Charles Lamb ; extrait des .\oIps i;i !Sonneis (1838).
THÉOPHILE GAUTIER ITIÎ
Œuvres à lire de Saiute-Beuvo (A. Lemerre, éditeur, Paris) : Poésies de Joseph Delorme (1S29) ; Les Consolations (1830); Perisées d'août (1837). Pour ses œuvres en prose, voir ler volume delà Chrestumathie . — Critiques à consulter : .T. Levallois, Sainte-Beuve (■1872); G. Pellissier, Le mouvement littéraire au XIX> siècle (1803); Eugène Lintilhac, Littérature française (1894).