THEOPHILE GAUTIER
Né à Tarbes en iSll, mort à Paris en i87S.
Gomme prosateur, Théophile Gauthier est un maître, qui a exercé sur la littérature descriptive une influence considérable : dans l'école romantique, c'est le peintre par excellence. Gomme poète, il a une valeur bien moindre ; il lui a manqué les qualités essentielles : la sensabilité et rimagination. Ses poésies lyriques sont froides, fatigantes ; aucun sentiments sérieux n'y est exprimé. La grande originalité de Gautier réside dans sa faculté d'artiste visuel : il a su voir ot peindre en vers, comme en prose; ses meilleurs poèmes, purement plastiques, sont des tableaux peints avec les lignes et les couleurs du style et, comme il l'a dit lui-même, « des transpositions d'art. » Dans ses dernières œuvres, où il a tout à fait abandonné le lyrisme romantique, pour peindre objectivement les choses extérieures, il marque la transition du romantisme à l'école parnassienne ; à cet égard il a été un précurseur.
Moyen âg-e *.
Quand je vais poursuivant mes courses poétiques, Je m'arrête surtout aux vieux châteaux gothiques ; J'aime leurs toits d'ardoise aux reflets bleus et gris, Aux faîtes couronnés d'arbustes rabougris, Leurs pignons anguleux, leurs tourelles aiguës. Dans les réseaux de plomb leurs vitres exiguës, Légendes des vieux temps où les preux et les saints Se groupent sous l'ogive eu fantasques dessins ; Avec ses minarets moresques, la chapelle Dont la cloche qui tinte à la prière appelle. J'aime leurs murs verdis par l'eau du ciel lavés, Leurs cours où l'herbe croît à travers les pavés, Au sommet des donjons leurs girouettes frêles Que la blanche cigogne effleure de ses ailes ;
1 Extrait des premières Poésies (1830-1832) . — Comme tous les romantiques, (iautier a aimé le moyen âge, mais en artiste, le côté mystique et légendaire de cotto époque l'a peu frappô.
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Leurs ponts-levis tremblants, leurs portails blasonne^s, De monstres, de griffons, bizarrement ornés, Leurs larges escaliers aux marches colossales, Leurs corridors sans fin et leurs immenses salles, Où comme une voix faible erre et gémit le vent, Où, recueilli dans moi, je m'égare, rêvant, Paré de souvenirs d'amour et de féerie, Le brillant moyen âge et la chovaloiie.
La demoiselle ^
Sur la bruyère arrosée
De rosée, Sur le buisson d'églantier; Sur les ombreuses futaies ;
Sur les haies Croissant au bord des senliers;
Sur la modeste et petite
Marguerite, Qui penche son front rêvant; Sur le seigle, verte houle
Que déroule Le caprice ailé du veut ;
Sur les prés, sur la colline
Qui s'incline Vers le champ bariolé De pittoresques guirlandes
Sur les landes.
Sur le grand orme isolé;
La demoiselle se berce ;
Et s'il perce Dans la brume, au bord du ciel, Un rayon d'or qui scintille,
Elle brille Comme un regard d'Ariel.
• Dans ce morceau, écrit en 1880, on peut voir que déjà Gautier est un pur virtuose du rythme poétique, qui cherche, non à exprimer des sentiments, mais 4 saisir des aspects, à broyer des couleurs, à faire de la poi^sie plastique. - Pour l'étude du rythme de cette pièce, lire les Orientales de Hugo et les poètes de la Pléiade.
THÉOPHILK GAUTIKR
Traversaut près des charmilles,
Les familles Des bourdonnants moucherons, Elle se mêle à leur ronde
Vagabonde, El comme eux décrit des ronds.
Bientôt elle vole et joue
Sous la roue Du jet d'eau qui, s'élançant Dans les airs, retombe, rouie
Et s'écoule En un ruisseau bruissant.
Plus rapide que la brise,
Elle frise.
Dans son vol capricieux, L'eau transparente où se mire
Et s'admire Le saule au front soucieux ;
Où, s'entr'ouvrant blancs et jainips,
Près des aunes, Les deux nénuphars en fleurs, Au gré du flot qui gazouille
Et les mouille, Etalent leurs deux couleurs ;
Où se baigne le nuage,
Où voyage Le ciel d'été souriant ; Où le soleil plonge, tremble.
Et ressemble Au beau soleil d'Orient.
Et quand la grise hirondelle
Auprès d'elle Passe, et ride à plis d'azur, Dans sa chasse circulaire,
L'onde claire, Elle s'enfuit d'un vol sûr.
176 CHRESTOMATHIE FRANr.AISE
Bois qui chaulent, fraîches plaines
D'odeurs pleines, ].;ks de moire, coteaux bleus, Ciel où le nuage passe,
Large espace, Monts aux rochers anguleux :
Voilà l'immense domaine
Où promène Ses caprices, fleur des airs, La demoiselle nacrée,
Diaprée De reflets roses et verts.
Dans son étroite famille,
Quelle fille N'a pas vingt fois souhaité.
Rêveuse, d'être comme elle
Demoiselle, Demoiselle en li lier lé ?
Les colombes <,
Sur le coteau, là-bas où sont les lombes. Un beau palmier, comme un panache vert Dresse sa tête, où le soir les colombes Viennent nicher et se mettre à couvert.
Mais le matin elles quittent les branches: Comme un collier qui s'égrène, on les voit S'éparpiller dans l'air bleu, toutes blanches, Et se poser plus loin sur quelque toit.
Mon âme est l'arbre où tous les soirs, comme elles, De blancs essaims de folles visions Tombent des cieux, en palpitant des ailes. Pour s'envoler dès les premiers rayons.
Ce que disent les hirondelles^.
Déjà plus d'une feuille sèche Parsème les gazons jaunis ;
1 Kxtrait des Poésies diverses (1833-1838; .
' EiUait d'Emaux et Campes (1852), le chef-d'œuvre eu vers de Gniitier ft l'ouvrage où l'on peut le mieux juger son talent do peintre rythmiqui^
THÉOPHILB GAUTIER 177
Soir et matin, la brise est fraîche, Hélas 1 les beaux jours sont finis 1
On voit s'ouvrir les fleurs que garde Le jardin, pour dernier trésor ; Le dahlia met sa cocarde Et le souci sa toque d'or.
La pluie au bassin fait des bulles ; Les hirondelles sur le toit Tiennent des conciliabules:
Voici l'hiver, voici le froid l
Elles s'assemblent par centaines, Se concertant pour le départ.
L'une dit : « Oh ! que dans Athènes Il fait bon sur le vieux rempart !
» Tous les ans j'y vais et je niche Aux métopes du Parthénon.
Mon nid bouche dans la corniche Le trou d'un boulet de canon. »
L'autre: « J'ai ma petite chambre A Smyrne, au plafond d'un café.
Les Hadjis comptent leurs grains d'ambre Sur le seuil, d'un rayon chauffé.
» J'entre et je sors, accoutumée Aux blondes vapeurs des chibouchs', Et parmi des flots de fumée Je rase turbans et tarbouchs'. »
Celle-ci: « J'habite un Iriglyphe Au fronton d'un temple, à Balbeck^.
Je m'y suspens avec ma griffe Sur mes petits au large bec. »
Celle-là : « Voici mon adresse :
Rhodes, palais des chevaliers ; Chaque hiver, ma tente s'y dresse Au chapiteau des noirs piliers. »
1 Ou ehibouque, pipe turque à long tuyau. * Bounet turc de couleur rouge, à gland bleu.
3 Ville de la Syrie, l'ancienne Héliopolis, célèbre par les ruiaes du temple du soleil.