‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 37 sur 151 · S CHRESTOMATHIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

S CHRESTOMATHIE FRANÇAISE

La cinquième : « Je ferai halte, Car l'âge m'alourdit uu peu.

Aux blanches terrasses de Malte, Entre l'eau bleue et le ciel bleu. »

La sixième : « Qu'on est à l'aise Au Caire, en haut des minarets !

J'empâte un ornement de glaise, Et mes quartiers d'hiver sont pnHs. »

« A la seconde cataracte.

Fait la dernière, j'ai mon nid;

J'en ai noté la place exacte,

Dans le pschent* d'un roi de granit. »

Toutes: « Demain combien de lieuts Auront filé sous notre essaim.

Plaines brunes, pics blancs, mers bleues Brodant d'écume leur bassin 1 »

Avec cris et battements d'ailes.

Sur la moulure aux bords étroits.

Ainsi jasent les hirondelles.

Voyant venir la rouille aux bois.

Je comprends tout ce qu'elles disent.

Car le poète est un oiseau ; Mais, captif, ses élans se brisent Contre un invisible réseau !

Des ailes ! des ailes ! des ailes !

Comme dans le chant de Ruckerl^.

Pour voler, là-bas, avec elles, Au soleil d'or, au printemps verl !

Œuvres poétiques de Gautier (Charpentier, étliteur, Paris): Poi'sii's, deux vo lûmes (1830-1872); Emaux et Caméei (1852). Pour ses œuvres eu prose, voir le premier volume de cette Chrestomalhie. — Critiques à consulter : Sainte- Beuve, Nouveaux lundis (1863) ; Emile Monti'prnt, Nos tnorts contemporains (18C5) ; E. Faguet, XIX» siècle (1887) ; Maurice Spronck, les Artistes littéraires (1889) ; Maxime du Camp, Théophile Gautier (1890) ; F. Brunetière, l'Evocation de la poésie lyrique (1893).

* Ornement d'architecture ou de statuiire liguraul la couronne symbolique des Pharaons.

» Poète allemand (1789-1868).

AUGUSTE BARBIKR 17î>

Né à Paris en JS05, mort à Nice en fSS3.

Le r(^1ôbr6 auteur des ïambes est un poète secondaire si l'on envisage l'ensemble de ses poésies ; mais il a eu quelques inspirations de génie qui le classent au rang des plus grands. C'est un lyrique puissant, un satirique fougueux, d'une ardente éloquence, dont la mâle énergie produit un effet considérable. Ses vers, très inégaux de valeur, étincellent de beautés merveilleuses.

L'idole *.

Allons, clianlTour, allons, du charbon, de la houille,

Du \'cr. du enivre et de l'AlaiM ; Ailons, à large pelle, à grauds bras plonge et touille.

Nourris le brasier, vieux Vnlcain :

Donne force pâture à l'avide fournaise;

Car pour mettre ses dents en jeu.

Pour tordre et dévorer le métal qui lui [lèse,

11 lui faut le palais on feu.

C'est bien, voici la flamme ardente, folle, immense,

Implacable et couleur de sang, Qui tombe de la voûte, et l'assaut qui commence.

Chaque lingot se prend au flanc ; Et ce ne sont que bonds, rugissements, délire,

Cuivre sur plomb et plomb sur fer ; Tout s'allonge, se tord, s'embrasse et se déchire

Comme des damnés en enfer.

Enfin l'œuvre est finie, enfin la flamme est morte,

La fournaise fume et s'éleint, L'airain bonillonne à flots ; chauff'eur, ouvre la porle

Et laisse passer le hautain 1 0 fleuve impétueux ! mugis et prends ta course,

Sors de ta loge, et d'un élan,

1 Extrait des ïambes f183l). — C'est le chef-d'œuvre de Barbier. On remarquera que, presque seul, parmi les romantiques, ce dernier a eu la haine de Napoléon. Pressentant le mal que la légende napoléonienne ferait à la France en la grisant de chauvinisme impéiiuliste, il a eu le courage de sajier l'Idole. Le rythme de ces vers, si original et si entraînant, a été emprunté par lui à André Ghénier; mais il a su en tirer un meilleur parti. Remarquer la troisième partie de cette pièce.

IStI CHHESTUMAÏHIE PBAN(UISK

D'un seul bond lance-toi comme un flot de la source,

Gomme une flamme du volcan !

La terre ouvre son sein à tes vagues de lave ;

Précipite en bloc ta fureur, Dans le moule profond, bronze, descends esclave,

Tu vas remonter empereur.

Eucor Napoléon 1 encor sa grande image l

Ah ! que ce rude et dur guerrier Nous a coûté de sang, de larmes et d'outrages

Pour quelques rameaux de laurier !

Ce fut un triste jour pour la France abattue.

Quand du haut de son piédestal, Comme un voleur honteux, son antique slalue

Pendit sous un chanvre brutal.

Alors on vit au pied de la haute colonne,

Courbé sur un câble grinçant.

L'étranger, au long bruit d'un hourra monotone,

Ebranler le bronze puissant; Et quand, sous mille efforts, la tête la première,

Le bloc superbe et souverain Précipita sa chute, et sur la froide pierre

Roula son cadavre d'airain , Le Hun, le Hun stupide, à la peau sale et rance,

L'œil plein d'une basse fureur, Aux rebords des ruisseaux, devant toute la France,

Traîna le front de l'empereur.

Ah ! pour celui qui porte un cœur sous la mamelle.

Ce jour pèse comme un remord; Au front de tout Français, c'est la tache éternelle

Qui ne s'en va qu'avec la mort.

J'ai vu l'invasion à l'ombre de nos marbres

Entasser ses lourds chariots ; Je l'ai vue arracher l'écorce de nos arbres,

Pour la jeter à ses chevaux ; J'ai vu l'homme du Nord, à la lèvre farouche,

Jusqu'au sang nous meurtrir la chair, Nous manger notre pain, et jusque dans la bouche

S'en venir respirer notre air.

Eh bien ! dans tous ces jours d'abaissement, de peine, Pour tous ces outrages sans nom.

Je n'ai jamais chargé qu'un être de ma haine... Sois maudit, ô Napoléon !

0 Corse à cheveux plats ! que la France était belle

Au grand soleil de messidor 1 C'était une cavale indomptable et rebelle,

Sans frein d'acier ni rênes d'or ; Une jument sauvage à la croupe rustique,

Fumante encor du sang des rois, Mais Gère, et d'un pied fort heurtant le sol antique,

Libre pour la première fois.

Jamais aucune main n'avait passé sur elle

Pour la flétrir et l'outrager ; Jamais ses larges flancs n'avaient porté la splle

El le harnais de l'étranger; Tout son poil était vierge, et, belle vagabomle,

L'œil haut, la croupe en mouvement.

Sur ses jarrets dressée, elle effrayait le monde

Du bruit de son hennissement.

Tn parus, et sitôt que tu vis son allure,

Ses reins si souples et dispos.

Dompteur audacieux, tu pris sa chevelure,

Tu montas botté sur son dos.

Alors, comme elle aimait les rumeurs de la guerre,

La poudre, les tambours battants, Pour champ de course, alors tu lui donnas la terre,

Et des combats pour passe-temps ; Alors, plus de repos, plus de nuits, plus de sommes;

Toujours l'air, toujours le travail.

Toujours comme du sable écraser des corps d'hommes.

Toujours du sang jusqu'au poitrail.

Quinze ans son dur sabot, dans sa course rapide,

Broya les générations ; Quinze ans elle passa, fumante, à toute bride,

Sur le ventre des nations ; Enfin, lasse d'aller sans finir sa carrière.

D'aller sans user son chemin,

182 GHRESÏOMATHIE FRANÇAISE

De pétrir l'univers, et comme une poussière,

De soulever le genre humain , Les jarrets épuisés, haletante, sans force

Et flécliissaut à chaque pas.

Elle demanda grâce à son cavalier corse ;

Mais, bourreau, tu n'écoulas pas !

Tu la pressas plus fort de ta cuisse nerveuse,

Pour étoulfer ses cris ardenls, Tu retournas le mors dans sa bouche baveuse,

De fureur tu brisas ses dents;- Elle se releva : mais un jour de bataille.

Ne pouvant plus mordre ses freins.

Mourante^ elle loraba sur un lit de mitraille

El du coup le cassa les reins.

Maiulpuant lu renais de ta chute profonde :

Pareil à l'aigle radieux, Tu reprends lou essor pour dominer le monde,

Ton image remonte aux cieux.

Napoléon n'est plus ce voleur de couronne,

Cet usurpateur etf routé, Qui serra sans pitié^ sous les coussins du trône,

La gorge de la Liberté; Ce triste et vieux forçat de la Sainte-Alliance

Qui mourut sur un noir rocher.

Traînant comme un boulet l'image de la Krancft

Sous le bâton de l'étranger ; Non, non, Napoléon n'est plus souillé de fangps :

Grâce aux flatteurs mélodieux.

Aux poètes menteurs, aux sonneurs de louanges,

César est mis au rang des dieux.

Son image reluit à toutes les murailles;

Son nom dans tous les carrefours Résonne incessamment, comme au fort des batailles

Il résonnait sur les tambours.

Puis, de ces hauts quartiers où le peuple foisonne,

Paris, comme un vieux pèlerin.

Redescend tous les jours au pied de la colonne

Abaisser son front souverain.

El là, les bras chargés de palmes épht^mm-es.

Inondant de bouquets de fleurs Ce bronze que jamais ne regardent les mères,

Ce bronze grandi sous leurs pleurs , En veste d'ouvrier, dans son ivresse folle,

Au bruit du fifre et du clairon, Paris d'un pied joyeux danse la carmagnole

Autour du grand Napoléon.

Ainsi, passez, passez, monarques débonnaires.

Doux pasteurs de l'humanité; Hommes sages, passez comme des fronts vulgaires

Sans reflet d'immortalité !

Du peuple, vainement vous allégez la chaîne ;

Vainement, tranquille troupeau.

Le peuple sur vos pas, sans sueur et sans peine,

S'achemine vers le tombeau :

Sitôt qu'à son déclin votre astre tutélaire

Epanche son dernier rayon, Votre nom qui s'éteint sur le tlot populaire

Trace à peine un léger sillon.

Passez, passez, pour vous point de haute statue:

Le peuple perdra votre nom; Car il ne se souvient que de l'homme qui lue

Avec le sabre ou le canon; 11 n'aime que le bras qui dans des champs humides

Par milliers fait pourrir ses os ; Il aime qui lui fait bâtir des Pyramides,

Porter des pierres sur le dos.

Œuvres à lire de Barbier : ïambes et poèmes (1831); [l Pianto, Lazare ll833): Satires et poèmes (1S37) ; Rimes héroïques (1843). — Critiques à consulter : Sainte-Beuve. Portraits contemporains, t. II (1831); Mgr. Perraud, Discours de réception à l'Académie française (19 avril 1883); Lansoii, Histoire de la littérature française (1893); Gh. GiJel, Histoire de la littérature française depuis 1S15, tome II (1898).

DESBORDES-VALMORE (Marceline)

Née à Douai en 1786, morte à Paris en 1S59.

Comme Musset, elle entra dans la vie du cœur par une cruelle souffrance. A 2») ans, après une enfance peu heureuse, elle aima éperdu

184 CHRESTOMATlilE FRANÇAISE

ment, elle fut trahie et délaissée ; eUe ne s'en consola jamais : toute sa vie saigna la blessure incurable du premier amour. Actrice distinguée, lorsqu'elle avait 31 ans, à l'âge ou la femme dit adieu aux illusions romanesques, elle épousa par raison le comédien Valmore. La maternité lui donna quelques doux sourires, car elle aima profondément ses enfants ; malheureusement son foyer fut sans cesse visité par la gène la plus cruelle; ses deux filles moururent encore jeunes; elle semblait prédestinée au malheur. Sa triste vie se reflète dans ses œuvres poétiques : elle la chanta sous le coup de la soufl'rance, comme un oiseau blessé qui exhalerait sa plainte. Ses vers touchants sont d'une absolue sincérité ; c'est bien son âme, toute nue, qu'elle y a mise ; aucune trace de préoccupation livresque n'en dépare le lyrisme poignant. Les grands génies de la période romantique, Lamartine, Hugo, Vigny, Michelet, Sainte-Beuve admiraient profondément cette femme exquise en laquelle ils sentaient comme une sœur poétique, d'une admirable sensibilité. Le public, au contraire, ne l'a jamais appréciée. Il lui a manqué, pour être goûtée à sa valeur, le grand art qui donne aux jaillissement de l'âme la forme décisive. Comme Lamartine, à qui elle ressemble un peu, elle était toute poésie: mais dans la traduction de ses sentiments et de ses souffrances, sa langue , la trahissait. Elle ressemble à ces fleurs délicates à demi-entr'ouvertes, qu'on devine merveilleusement belles, et qui évoluent pendant une floraison entière sans pouvoir s'épanouir.

Les deux ramiers *.

D'où venez-vous, couple triste et charmanl ? Rien parmi nous ne vous appelle encore ; Les jours d'avril n'ont (ju'une pâle aurore, Et nul abri pour l'amoureux tourment ; Les blés frileux, cachaiil leurs fronts timides, Comme les fleurs Ireniblent au vent du nord Le lierre seul couvre les murs humides. Et l'hirondelle est toujours loin du port.

Vous deux, chassés par le malheur sans doute

Et consolés du malheur par l'amour,

Pour échapper à quelque noir vautour,

De l'Orient vous avez fui la roule.

Au toit prochain, je vous entends gémir;

Ah 1 vous souffrez... Je ne sais plus dormir I

' Extrait àes Elégies (1819-1883), ]a partie la plus toucliante de ses œuvres. C'est là qu'elle a le mieux exprimé sa plaintive souffrance. — Dans cette pièce, elle parle de celui qui l'a délaissée et son âme, noblement généieuie. prie pour lui au lieu de le haïr.

DESBORDES-VALMORh 185

Des vrais amants doux et discrets modèles, J'ai vos douleurs. Que n'ai-je aussi vos ailes l Je volerais sur voire humi)le rempart ; Tristes ramiers, j'irais, triste moi-même, Eu souvenir d'uu malheureux que j'aime, Du peu que j'ai vous offrir une part.

Il erre seul... et vous errez ensemble; Dans vos baisers que votre exil est doux ! Le même sort vous frappe et vous rassembla ; Oh l que d'amants sont moins heureux que vous ! Venez tous deux, venez sur ma fenêtre De votre soif étancher les ardeurs ; Des cieux dorés où l'amour vous fit naître, Au toit du pauvre oubliez les splendeurs. Que l'un de vous se hasarde à descendre 1 Le plus hardi doit guider le plus tendre ; D'un cœur qui bat d'amour et de frayeui-, Pour un moment qu'il détache son cœur ! Voici du grain, voici de l'eau limpide, Humble secours par mes mains répandu ; Il soutiendra votre destin timide, Si tout un jour vous l'avez attendu !

Ainsi, mon Dieu, sur la route lointaine Semez vos dons à mon cher voyageur !

Ne soutirez pas que quelque voix hautaine Sur son front pur appelle la rougeur ; Que ma prière en tout lieu le devance ! Dieu ! que pas un ne le nomme étrangtr ! Aidez son cœur à porter notre absence, Et que parfois le temps lui soit léger !

L'oreiller d'une petite fille ^

Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tête, Plein de plume choisie, et blanc, et fait pour moi ! Quand on a peur des vents, du loup, de la tempête. Cher petit oreiller, que je dors bien sur toi.

J Desbordes-Valmoro a très bien rendu la poésie enfantine, faite de petits riens cliarmanta. Tout un livre de ses œuvres complètes est consacré aux enfants; ou y voit une autre face de son âme exquise.

18<i CHRESrOMATUlE FRANÇAISE

Beaucoup, beaucoup d'enfants, pauvres et nus, sans mère. Sans maison, n'ont jamais d'oreiller pour dormir; Ils ont toujours sommeil. 0 destinée amère ! Maman, douce maman, cela me fait frémir.

Et quand j'ai prié Dieu pour tous ces petits anges Qui n'ont pas d'oreiller, moi, j'embrasse le mien. Seule dans mon doux nid qu'à tes pieds tu m'arranges, Je te bénis, ma mère, et je touche le tien !

Je ne m'éveillerai qu'à la lueur première De l'aube au rideau bleu ; c'est si gai de la voir ! Je vais dire tout bas ma plus tendre prière ; Donne encore un baiser, douce maman ! Bonsoir 1

Prière.

Dieu des enfants ! le cœur d'une petite fiile Plein de prière, écoute, est ici sous mes mains; On me parle toujours d'orphelins sans famille : Dans l'avenir, mon Dieu, ne fais plus d'orphelins!

Laisse descendre, au soir^ un ange qui pardonne, Pour répondre à des voix que l'on entend gémir. Mets, sous l'enfant perdu que sa mère abaiulonne, Un petit oreiller qui le fera dormir !

L'enfant qui s'en va*.

Nous qui portons les fruits sur la terre où nous sommes,

Si fortes pour aimer, nous, faibles sœurs des hommes,

0 mères, pourquoi donc les mettons-nous au jour.

Ces tendres fruits volés à notre ardent amour :'

A peine ils sont à nous qu'on veut nous les reprendre.

0 mères, savez-vous ce qu'on va leur apprendre ?

A trembler sous un maître, à n'oser, par devoir,

Qu'une fois tous les ans demander à nous voir,

A détourner de nous leurs mémoires légères.

Alors que sauront-ils ? Les langues étrangères.

Les vains soulèvements des peuples malheureux.

t Extrait d'une pièce intitulée A mon fils, dans le Livre des mères. Pour comprendre le sentiment toucliant et un peu amer exprimé dans cette pièce, il faut se rappeler que les lycées français, où l'on élevait alors les enfants, ne contniiai'nt ^ii^re que Hes internes qui voyaient h peine leur? parontp.

DESBORDES-VALMOBE 187

Et les fléaux humains toujours armés contre eux.

C'est donc beau? Mais le temps saurait les en inslruire.

Candeur de mon enfant, on va bien vous détruire l

Quand je le reverrai, mon fils sera savant :

Il parlera latin ! Hélas ! mon pauvre enfant,

Moi je n'oserai plus peigner ta tête blonde.

Tu parleras latin ! Ta science profonde

Ne pouvant avec moi suivre un long entretien,

Tu diras tout surpris : a Ma mère ne sait rien l »

Eh ! que veux-tu! l'amour n'en sait pas davantage;

Ce maître conduit tout sans faire un grand tapage.

Il va ! Tant (jue mes pieds pouvaient porter mes jours,

J'allais chercher partout, pour t'en combler toujours,

Les fruits qui font bondir ta jeune fantaisie.

C'est notre élude à nous, c'est notre poésie.

Et je versais aussi quelques graves leçons

A ton doux cœur bercé par mes douces chansons.

N'était-ce pas assez pour nourrir ton jeune âge?

Car tu n'as pas dix ans, chère àme ! Et c'est dommage,

Oui, je le dis, dommage, et frayem*, et danger,

D'ouvrir tant de secrets à ton âge léger.

La couronne effeuillée*.

J'irai, j'irai porter ma couronne efl'euillée Au jardin de mon Père où revit toute tleur ; J'y répandrai longtemps mou àme agenouillée : Mon Père a des secrets pour vaincre la douleur.

J'irai, j'irai lui dire, au moins avec mes larniHs:

« Regardez, j'ai souffert... » 11 me regardera,

El sous mon front changé, sous mes pâleurs sans charmes,

Parce qu'il est mon Père, il me reconnaîtra.

Il dira : « C'est donc vous, chère âme désolée ! La terre manque-l-elle à vos pas égarés, Chère âme, je suis Dieu ; ne soyez pas troublée ; Voici votre maison, voici mon creur, entrez ! v

1 Extrait des Poésies inédites (1860). — Desbordes -Valmore était croyante; dans ses œuvres, la foi humble de la chrétieuue ajoute une note pénétrante et grave aux plaintes touchantes de la femme et de la mère. Elle a écrit cette pièce vers la fin de sa vie; le passé pleia de larmes s'effaçait déjà dans un lointnin obgo'ir. fit son âme, à l'horizon prochain, entrevoyait le port '•'^leste.

188 CHRESTOMAÏIUE FRANOAISB

0 clémence! 6 douceur ! ô saint refuge! ô Père l Voire enfant qui pleurait, vous l'avez entendu! Je vous obtiens dcjà, puisque je vous espère, Et que vous possédez tout ce que j'ai perdu.

Œuvres à lire (Lemerre, édit., Paris) : Œuvres poétiques de Marceline Deshordes-Val more (1819-1859); Poésies inédites, publiées par Gustave Revilliod (1860). — Critiques à consulter: Sainte-Beuve, Porii-aits contemporains (1833. 1842,1860); Eoiile Montégat, Esquiases littéraires {1893} ; Auguste Lacaussade, Préfaoe des Œuvres poétiques; Benjamin Rivière, Correspondance intime de Desbordes-Valmore (189C); Arthur Pougin, La jeunesse de M°" Desbordes-Valinore (1893); J. Lemaître, Les Contemporains, 7» série.

BRIZEUX (Auguste)

Né à Lorient en 1803, mort à Montpellier en 185S.

En dehors des grands courants littéraires, on voit s'épanouir un peu à l'écart, comme des fleurs délicates et rares, des poètes qu'on peut difficilement soumettre à une rigoureuse classification. Brizeux est un de ceux-là. Ayant écrit en pleine période romantique, il a subi quelque peu l'ijifluence des maîtres de l'école, mais en gardant une originalité bien tranchée. C'est un Ij^rique délicat et tendre : il a clianté avec un i-harme pénétrant la poésie rustique et la foi naïve de sa province na laie, la Bretagne. C'est un des meilleurs poètes provinciaux.

Le pays'.

Oh ! ne quittez jamais, c'est moi qui vous le dis, Le devant de la porte où l'on jouait jadis, L'é^rlise où, tout enfant, et d'une voix légère. Vous cbautiez à la messe auprès de votre mère ; Kl la petite école où. traînant chaque pas, Vous alliez le matin, oh 1 ne la quittez pas ! Car une fois perdu parmi ces capitales, Ces immenses Paris, aux tourmentes fatales, Repos, fraîche gaîlé, tout s'y vient engloutir, El vous les maudissez sans pouvoir en sortir. Croyez qu'il sera doux de voir un jour peut-être Vos fils étudier sous votre bon vieux maître. Dans l'église avec vous chanter au même banc, Et jouer à la porte où l'on jouait enfant.

1 Extrait de Marie (1831), le premier poème et le chef-d'œuvre de l'auteur, idylle tendre et délicate, dans laquelle il a exprimé ses doux souvenirs d'enfance et la poésie intime de sa Bretagne.

Marie *.

« Ouvre 1 c'est moi, Joseph ! — Quoi 1 si tard en voyage ! N'as-tu pas rencontré les chiens près du village ? l3on Dieu ! seul et si tard dans le creux des chemins ! A ce feu de No'él viens réchaufTer tes mains. Noël ! l'en souvient-il ? quand, pour bàlir la crèche. Les prêtres nous menaient cueillir la mousse fraîche?

— Ne ris pas 1 c'est Noël qui chez toi me conduit : Je viens entendre encor la messe de minuit.

— Nous irons avec toi toute la maisonnée.

Ma jeune femme aussi. Car, depuis une année,

J'ai pris femme, au moment d'être soldat du roi.

A ton tour, mon ami, près du feu conte-moi

Les pays d'où tu vien-^. . . C'est du vieux cidre ! Approche 1

Mélèn, appelez-nous au premier son de cloche. »

Soyez béni, mon Dieu ! Dans les biens d'ici-bas,

Ceux qu'on poursuit le plus, je ne les aurai pas.

11 en est quelques-uns, hélas ! que je regrette ;

Mais il en est aussi que la foule rejette,

Kt votre juste main me les donna, mon Dieu !

Des biens que je n'ai pas ceux-ci me tiennent lieu.

Dans cette humble maison, près de ce chêne eu flamme,

Ce soir, je vous bénis, et du fond de mon âme 1

Par un gai carillon enfin fut annoncé

L'office de Minuit. « Le chemin est glacé.

Disait Joseph Daniel en traversant la lande.

Chaque pas retentit. Comme la lune est grande !

Entends-tu, dans le pré, des voix derrière nous ?

— Oui, j'entends des chrétiens, des pasteurs comme vous. Ils ont vu cette nuit la légion des anges

Passer et du Très-Haut entonner les louanges : Gloire à Dieu 1 gloire à Dieu dans son immensité l Paix sur la terre aux cœurs de bonne volonté l Et tous vont adorer Jésus, l'enfant aimable. Le roi des pauvres gens, le Dieu né dans l'élable. »

1 Extrait du même poème. — Cette pièce résume assez bien la poésie de l'auteur, qui va de l'idylle familière jusqu'à l'enthousiasme lyrique, jaillissant du cœur du poète au souvenir de la petite patrie bien-aimée.

lUU GHRESTUMATHIE FRANÇAISK

0 vivants souveuirs! La uuil, par ce Leaii ciel, Tandis que nous marchions en célébrant Noël, Les arbres, les buissons, les mui's du i resbylère, Dans la brune vapeur passaient avec mystère.

Toute l'église est pleine; et courbant leurs fronts nus.

Les pieux assistants chantent l'Enfant Jésus;

Chaque femme en sa main porte un morceau de cierge ;

On a placé la crèche à l'autel de la Vierge ;

Je reconnais les saints ; la lampe, les doux croix;

Enfin tout dans l'église était comme autrefois.

Moi seul je n'étais plus debout, prcs du pupitre,

Chantant à l'Evangile et chantant à l'Epitre ;

Mais, oublié des gens qui m'avaient bien connu

Et s'informaient entre eux de ce nouveau venu.

Je restais, comme une ombre, immobile ;ï ma place,

Muet, ou pour pleurer les deux mains sur ma face.

A la Communion, quand le prêtre arriva

Offrant le corps du Christ, mon front se releva.

Les hommes, les enfants et les femmes ensuite

Marchèrent lentement vers la table bénite ;

Kl, comme en un festin où beaucoup sont priés

Les mets sont tour à tour servis aux conviés,

Dès qu'un communiant avait reçu l'hostie,

Du ciboire sortait la blanche Eucharistie.

Seul encor je n'eus point ma part de ce repas.

Mais quand, les yeux baissés, et murmurant tout bas,

Les femmes s'avançaient vers la douce victime.

J'essayai de revoir (Seigneur, était-ce un crime ?)

Celle qui, près de moi, dans notre âge innocent,

A notre saint banquet s'assit en rougissant.

Je ne la nomme plus! Mes yeux avec tristesse

La cherchèrent en vain cette nuit à la messe;

Dans la paroisse en vain je la cherchai depuis :

Elle a quitté sa ferme et quitté le pays;

Mais son sort, quel qu'il soit, m'entraînera moi-même:

Je vais, les bras ouverts, suivant celle que j'aime.

Terminons, il le faut, ce récit du passé,

Que je reprends toujours après l'avoir laissé...

BKIZKUX 19 1

Enfin la messe dite, et, vers la troisième heure,

Lorsque les assistants regagnaient leur demeure,

Mon liôte m'appela. «Quelque chose au retour

Nous attend, disait-il, sur la pierre du four.

— Hàtons-nous ! hàtons-nous ! disait la jeune femme. «

Or tant d'émotions fermentaient dans mou âme,

Qu'au détour d'un sentier, soudain quittant Daniel,

Far la lande j'allai tout droit vers Ker-rohel ;

Et, de ces hauts rochers où brillait la gelée

A mes pieds regardant le Scorf * et sa vallée,

Je laissai de mon cœur sortir un chant d'amour

Que rien n'interrompit jusqu'au lever du jour.

11 semblait à longs flots rouler vers la rivière,

Ou suivre le vent triste et froid de la bruyère:

Et c'était un appel à la Divinité,

Pour toute nation un vœu de liberté ;

C'étaient, ô mon pays! des noms de bourgs, de villes,

D'épouvantables mers et de sauvages lies *,

Noms plaintifs et pareils aux cris d'un homme fort

Luttant contre la main qui le traîne à la mort !...

Oui, nous sommes encor les hommes d'Armoriqne,

La race courageuse et pourtant pacifique.

Comme aux jours primitifs la race aux longs cheveux.

Que rien ne peut dompter quand elle a dit : «Je veux ! »

Nous avons un cœur franc poiu" détester les traîtres,

Nous adorons Jésus, le Dieu de nos ancêtres,

Les chansons d'autrefois toujours nous les chantons 1

Oh ! nous ne sonuues pas les derniers des Bretons :

Le vieux sang de tes fils coule encor dans nos veines,

0 terre de granit recouverte de chênes !

Oouvres poétiques à lire de Brizeux (Lemerre, éditeur, Paris) : Marie (1831); Les Ternaires ou la Fleur d'or (1841); Les Bretons (1845); Histoires poétiques (1855); L'Elégie de la Bretagne (1857). — Critiques à consulter: Sainte-Beuve, Portraits contemporains (1831-1841); Saint-Bené Taillandier, Notice sur Brizeux dans ses Œuvres complètes (1800); E. Renan, Discours sur Brizeux, daus les Annales politiques et littéraires, 15 septembre 1888; G. Lscigne, Brizeux, sa vie et ses œuvres (1898); CL. Gidel, Histoire de la littérature française (1898).

' Rivière sur la rive droite de laquelle est bâtie Lorient.

• Allusion aux régions oii vont chaque année les marins bretons etd'oîi tant ne reviennent pas .

ly^ CHKKSTUMATIIIE FBA.Nr.AlSK

LAGAUSSADE (Auguste)

Né à l'île Bourbon en iSiO. mort h Paris en 1891.

Parmi les romantiques de second ordre, plusieurs ont une originalité très grande qui les rend dignes de figurer dans une chrestoraathie;Iiacaussade compte parmi ceux-là. Poète mélancolique, il a dit les désillusions de sa vie à demi-manquée, les larmes de son noble idéal déçu, ses découragements et ses tristesses. Mais c'est pour chanter l'admirable nature tropicale où ilnaquit et dont il avait la nostalgie qu'il a trouvé ses ins pirations les plus belles. Il est lo peintre sr-iitiraental de l'île Bourbon, comme Brizeux est celui de la Bretagne.

Le lac des Goyaviers ^

Beau lac, sur les gazons ijiie tou Ilot calme arrose

La colombe des bois s'arrête et se repose ;

Et, voilant ses bonheurs dans l'ombre des rameaux.

Suspend son uid à l'arbre incliné sur tes eaux.

Pour embellir tes bords la jam-rose odorante

Ombrage de son fruit tou onde transparente;

Pour charmer tes échos l'aigrette du mais

Berce parmi ses fleurs le chaut des bengalis;

Et, ridant ton azur, la poule d'eau sauvage

Montre sur tes flots bleus son bleuàlre corsage.

L'ouragan déchaîné qui rugit sur les monts.

Quand son souffle orageux descend dans ces vallons,

Epargne le bassin où ta vague demeure;

Son courroux désarmé te caresse et t'effleure.

La lune^ à son zénith, blanchissant les roseaux,

S'arrête dans l'azur pour contempler tes eaux.

Tout s'embaume en ces lieux d'amour et d'harmonie.

N'es-lu pas le séjour de quelque heureux génie î

Des ondes et des bois respirant la douceur,

Je t'écoule et je crois écouler une sœur,

Qui gronde en souriant, dont la voix jeune et pure,

Fraîche comme ton eau qui se plaint et murmure.

Semble, en se consolant, me reprocher tout bas

De vivre dans un monde où le bonheur n'est pas ;

» Extrait de Poèmes et paysages (1852). — Cette pièce, écrite on 1835, et les deux Buivantes, extraites du même ouvrage, sont consacrées à l'île Bourbon, patrie du poète.

LACAUSSADE U);

Et mon âme à ta voix desceiul vers ce rivage Comme un oiseau battu par le vent et l'orage, Et, rêvant au long bruit de tes mourants accords, Voudi'ait se faire un nid à l'ombre de tes bords.

Souvenirs d'enfance '.

0 frère, ô jeune ami, dernier (ils de ma mère, 0 toi qui devanças, dans le val regretté. Celte enfant, notre sœur, une rose éphémère, Qui ne vécut qu'un jour d'été 1

Frère, doux compagnon, que fais-tu dans cette heure Où mon cœur et mes yeux se retournent vers toi ? Ta pensée, évoquant les beaux jours que je pleure, Revole-t-elle aussi vers moi ?

Souvent dans mon exil, je rêve à notre enfance, A nos matins si purs écoulés sous les bois, Et sur mon front le vent des souvenirs balance Les molles ombres d'autrefois.

Pour tromper les ennuis d'un présent bien aride, Pour rafraîchir mon pied que la route a lassé. Je remonte, songeur, à la source limpide Qui gazouille dans mon passé.

Oui I des beaux jours alors c'était l'aube et le rêve : Tout était joie et chants, fleurs et félicités ! Purs bonheurs des enfants que le temps nous enlève, Pourquoi nous avez-vous quittés?

Nous étions trois alors. Eveillés dès l'aurore, Sortant du nid à l'heure où l'aube sort du ciel, Nous allions dans les fleurs qu'elle avait fait cclore Boire la rosée et le miel.

Elle et toi, de concert à ma voix indociles, Vous couriez au soleil, vous braviez les chaleurs. Quand ma mère accourait, l'arbre aux ombres mobiles Voilait nos plaisirs querelleurs.

Ecrit en 1840.

194 CHnESTOMATHIE FRANÇAISB

Mais elle avait tout vu. Quittant le frais ombrage, Nous lisions notre faule à son front rembruni. Moi — j'étais votre aine — bien qu'étant le plus sage, Je n'étais pas le moins puni.

Nous la suivions. Bientôt trompant sa vigilance, Nous revolions aux champs, au grand air, au soleil, El des bois assoupis, tiède abri du silence, Nous allions troubler le sommeil.

Alors, malheur à l'arbre à la grappe embaumée. Aux fruits d'or rayonnant à travers les rameaux! Nous brisions branche et fruits, la grappe et la ramée. Et jusqu'aux nids des tourtereaux.

Et puis nous descendions la pente des ravines, Où l'onde et les oiseaux confondaient leurs chansons, Nous heurtant aux cailloux, nous blessant aux épines Des framboisiers et des buissons.

Un lac était au bas, large, aux eaux peu profondes. Sur ses bords qu'ombrageait le dais mouvant des bois, Avec les beaux oiseaux furtifs amis des ondes. Heureux, nous jouions tous les trois.

Pour suivre sur les flots leur caprice sauvage. Du tronc des bananiers nous faisions un radeau; Et sur le frêle esquif, glissant près du rivage. Nous poursuivions les poules d'eau.

Ma sœur, trempant ses pieds dans l'onde claire et belle. Comme la fée-enfant de ces bords enchanteurs, Jetait aux bleux oiseaux qui nageaient devant elle Des fruits, des baisers et des fleurs.

Et puis nous revenions. Notre mère inquiète. Se voilant à nos yeux sous des dehors boudeurs. Nous accueillait au seuil de l'humble maisonnelle. Joyeuse, avec des mots grondeurs.

Elle oubliait bientôt nos fuites, ses alarmes; Bonne, elle nous donnait et des fruits et du lait. Mêlant aux mots émus qui nous coûtaient des larmes Le baiser qui nous consolait.

LACAUSSADK IDo

Ainsi coulaient nos jours. — 0 radieuse aurore !

0 mes doux compagnons, je crois vous voir encore l

Bonheurs évanouis de printemps révolus,

Soleils des gais matins qui ne m'éclairez plus,

A vos belles chaleurs rajeunissant mon être,

Je sens mon cœur revivre et mon passé renaître!

Je vous retrouve, enfin ! Je vois là, sous mes yeux,

Courir sur les gazons mes souvenirs joyeux.

Je vois, de notre mère oubliant la défense.

Par les grands champs de riz voltiger notre enfance.

Chassons le papillon, l'insecte, les oiseaux.

Glanons un fruit tombé sur le cristal des eaux;

C'est le ravin, le lac aux vagues argentines.

Le vieil arbre ombrageant nos têtes enfantines,

C'est toi, c'est notre mère aux yeux pleins de douceur !

C'est moi, c'est... ô mon frère 1 où donc est notre sœur !

Un tertre vert, voilà ce qui nous reste d'elle! Quand une âme est si blanche, à lui Dieu la rappelle. Tige, orgueil de nos champs et que la brise aimait, Tout en elle brillait, fleurissait, embaumait. Lys sans tache, à la vie elle venait d'éclore. Douce comme un parfum, blonde comme une aurore! Le soleil à ses jours mesurait les chaleurs ; Des roses du Bengale elle avait les pâleurs. Oh ! les fins cheveux d'or ! Les nouvelles épouses Du bonheur de ma mère, hélas! étaient jalouses. Toutes lui faisaient fête, et, des mains et des yeux Caressant de son front l'ovale harmonieux. Demandaient au Seigneur, d'une lèvre muette. Un blond enfant semblable à cette blonde tête I

Nos Noirs, comme ils l'aimaient ! Dans leur langue de feu Ils la disaient l'étoile et la fille de Dieu. Naïfs, ils comparaient cette fleur des savanes Aux fraîches visions qui hantent les cabanes : C'était un bon génie, une âme douce aux Noirs; Et, lorsque du labour ils revenaient, les soirs. Tous, ils lui rapportaient des nids et des jam-roses, Ou le bleu papillon, amant ailé des roses.

Hélas ! que vous dirai-je eucor de noire sœur ? Elle était tout pour nous, grâce et fée, astre et fleur ; L'ange de la maison au nimbe d'innocence; La tige virginale, et le palmier d'enfance, Qui, croissant avec nous sous les yeux maternels, Mêlait à nos rameaux ses rameaux fraternels. C'est ma nourrice aussi qui l'avait élevée : Nous étions presque enfants d'une même couvée; Oiseaux à qui le ciel faisait des jours pareils, Un même nid le soir berçait nos longs sommeils. Temps heureux 1 Et la mort ! ô deuil ! ô pauvre mère !. Elle vint après nous et s'en fut la première. Sous un souffle glacé j'ai vu plier sou corps; L'ange froid des tombeaux éteignit sa prunelle. Et, loin d'un sol en pleurs l'emportant sur son aile, Ensemble ils sont partis pour le pays des morts.

Sa tombe?... Elle est au pied de la haute colline Dont le front large et nu sur l'Océan s'incline; Où la vague aux soupirs des mornes filaos' Vient mêler jour et nuit ses lugubres sanglots. Et semble pour les morts, d'une voix solennelle, Chanter le Requiem de sa plainte éternelle.

Le chant de l'esclave.

Mais l'orient s'emplit d'une clarté nouvelle: Ame aux ailes d'opale, âme aux grands yeux rêveurs, Du sein moiré des flots, la lune lente et belle Sort, inondant la nuit de divines blancheurs.

Sur la brune falaise où la vague déferle,

Sur les ombreux vallons, sur les caps veloutés,

Flotte en nappe d'argent sa lumière de perle :

Les eaux, les bois, les monts, ruissellent de clartés.

Elle monte, et des airs où son vol se balance. Sou long regard, planant sur un monde endormi, Des profondes forêts blanchit le vert silence: L'oiseau trompé s'éveille et gazouille à demi.

' Arbre des tropiopies.

LACAUSSADE 197

Donnez, heureux oiseaux! le jour est loin encore; Alleiulez pour chanter (jue l'aube soit au ciel. Vos ramages joyeux, gardez-les pour l'aurore ; Ne troublez point des nuits le calme solennel.

Quelle voix cependant s'élève des collines?

Est-ce un soupir de l'homme ? est-ce un soupir des flots?

Il semble qu'en passant la brise des ravines

Avec l'odeur des bois m'apporte des sanglots.

Pauvre esclave, c'est toi ! Tout repose, et tu veilles: La terre en vain sourit à son astre enchanté, Que t'importent des nuits les tramjuiiles merveilles! Les nuits, pour toi, les jours, ont perdu leur beauté.

Debout sous le palmier dont l'ombre à tes pieds traîne, Là-bas, le voyez-vous, pensif, les yeux baissés? La lune brille en plein sur sa tête d'ébène : L'esprit des souvenirs pleure dans ses pensers.

Aux rêveuses lueurs qui tombent des cieux calmes, Les chères visions d'un passé regretté S'éveillent : il revoit sur la terre des palmes La cabane où jouait sa jeune liberté.

Devant ces frais tableaux si purs dans l'esclavage, Son cœur s'ouvre : au silence il conte ses malheurs. Et si triste est sa plainte en sa douceur sauvage. Que l'ange de la nuit l'écoute avec des pleurs.

Chante et pleure à l'écart, pauvre enfant de l'Afrique! Ton chant, c'est ta prière; exilé sur ces bords, Fais monter jusqu'à Dieu ta voix mélancolique : Tout un monde enchaîné gémit dans tes accords.

Et nous, doux bengali, pour ce Noir, notre frère. Chantons aussi! Chanter, poète, c'est prier. De ce nouveau Joseph parlons au commun Père. Prions, ô bengali ! prions pour oublier.

Œuvres à lire de Lacaussade (Lemerre, éditeur, Paris) : Poèmes et paysages (1852); Les Epaves (1862); Poèmes nationaux (1871); Les Automnales (1875). — Critiques à consulter : -Anatole France, La Vie littéraire; Charles Gidel, Histoire de la littérature française (1898).

198 CHRESTOMATHIE FRANOAISE

Les derniers romantiques.

Il est rare qu'une école liUëraire s'acliève brusquenicnl, comme un régime polilique, par une révolution radicale faisant table rase du passé. Presque toujours il y a une période transitoire entre les époques intellectuelles où deux écoles difTérentes ont évolué. Le romantisme n'a pas échappé à cette loi. Au moment où il s'achève, ayant accompli glorieusement sa tâche, on voit surgir une pléiade de poètes nourris de sa moelle, subissant encore forloment son influence, mais essayant cependant d'orienter la poésie française vers une voie nouvelle. On peut appeler ces écrivains « les derniers romantiques» ; le nom de a précurseurs du Parnasse» leur conviendrait aussi : dans l'histoire littéraire, ils sont en ellet le chaînon qui unit les romantiques aux parnassiens.

DE LAPRADE (Victor)

Né à Monlbrisson en lSt2, morl à Lyon en it>S3.

Par le fond de son inspiration, c'est un romantique idéaliste qui rappelle Lamartine ; mais la haute culture classique dôtermina unr orientation nouvelle de son esprit. Dès IB^il, tout en conservant les grands sentiments personnels qui transparaissent dans ses œuvres, il évolue vers la poésie, impersonnelle et rompt avec le lyrisme subjectif, auquel il revint du reste plus tard. Son poème pliilosophique et symbolique Psyché marque le retour aux mythes antiques qu'affectionneront tant les objectifs parnassiens. D'ailleurs ces myllics ne sont pour lui que des formes poétiques ovi il met ses croyances chrétiennes, son idéalisme moderne si élevé et si pur. C'est la partie la plus originale de son œuvre, avec ses Odes et x>oèmes ■>noderncs dans lesquels il a chanté la nature avec l'enthousiasme d'un panthéiste qui serait devenu chrétien. Ses autres œuvres, plus subjectives, sont belles aussi, quoique moins frappantes. Victor de Laprade fut un bon et noble poète, auquel il n'a manqué qu'un style plus personnel et plus artistique pour être l'égal des plus grands.

DK LAPHAUlî 11)9

Vers l'idéal*.

Quel sentier, unissant les sphères l'une à l'autre, Jusqu'au monde idéal mène au sortir du nôtre ? Quel vent souffle du ciel pour aider notre essor Sur les degrés divers de cette échelle d'or ? Gomment, sans se confondre, atteignant jusqu'au inailir, Se touchent les anneaux de la chaîne de l'être ?... Je ne sais ! Qui dira comment l'être est éclos, Comment au sein du vide a germé le chaos ?...

Qui sait d'où tu venais quand la jeune nature, Déployant sous tes pieds sa robe de verdure, Amena ses enfants rangés autour de toi. Te saluer en chœur comme on salue un roi ? Loin de ce Dieu qui t'aime et qui te frappe encore, Que fais-tu sur la terre, ô Psyché ?... je l'ignore.

Mais j'en crois le concert des peuples et des temps, Par qui Dieu se révèle en signes éclatants ; J'en crois aussi la voix de ce verbe suprême Qui parle irrésistible au-dedans de moi-même ; Qui siège au fond des cœurs comme dans sa maison, Illuminant tout homme à travers la Raison. Il est dans l'avenir des régions meilleures Où l'amour à Psyché prépare des demeures ; Pour m'attirer à lui ce dieu me tend la main. Un asile de paix attend le genre humain.

Oui, malgré nos douleurs, nos ténèbres, nos crimes, Malgré la pesanteur des passions infimes, Et les temples détruits, et le mal triomphant, Et l'ironie allant du vieillard à l'enfant, Et la haine qui gronde au fond de nos poitrines, Et le monde ébranlé par le vent des doctrines, Et le Sphinx maître encor du secret redouté. Du mot de l'univers, je n'ai jamais douté !

Les âmes et les eaux prennent diverses routes. Mais au même océan elles arrivent toutes ;

' Extrait de Psyché (1841), poème symbolique dans lequel le poète, avec le vieux mythe grec de ce nom, a fait une œuvre spiritualiste et chrétienne très élevée.

200 CHRESTOMATHIE FRANr.AlSE

Leur cours est lent parfois, mais il ne s'en [)cnl rien ; En traversant le mal, nous niarchoiis vers le hieii. Le bien de tonte chose est la source et le terme. Chaque homme du bonheur en soi parle le 1,'orme. Oui, l'éternel principe à qui tout fait retour, La cause de la vie et sa fin, c'est l'amour !

Repose-toi, Psyché ! Le dieu que lu supplies

A compté le trésor des œuvres acconqiiies;

C'est à lui de descendre et de te consoler.

Le désir t'a conduit jusqu'oti tu peux voler.

Nul du monde oii tu vas ne peut franchir la porle

Sans qu'une main d'en haut le saisisse et l'emporlo ;

Goûte enfin le repos ! Laisse, oubliant l'elïort.

Ton âme s'incliner sur les bras de la mort.

Déjà pour t'enlever au sein des harmonies,

L'époux a déployé ses ailes infinies.

L'invisible s'avance et t'ouvre son séjour.

Le ciel que tu perdis t'est rendu dès ce jour ;

Car ton cœur, ô Psyché ! sut bien remplir sa lâche

De soulTrir sans blasphème et d'aimer sans relâche.

Prends courage, 6 mon âme ! et marche jusqu'au soir ; Pour atteindre le but, il suflit de vouloir. Le désir, le désir survivant à la tombe, Continue à monter quand notre corps y tombe. Va donc comme Psyché vers l'éternel amant ; Cours au devant de Dieu jusqu'à l'épuisement. Au seuil d'un autre monde où la route s'achève. Dieu fait souffler sur nous un vent qui nous enlève. Et l'homme, enfin tiré de la nuit et du mal. Joyeux et pur s'éveille au sein de l'idéal.

La mort d'un chenet

Quand l'homme te frappa de sa lâche cognée, U roi qu'hier le mont portait avec orgneil. Mon âme, au premier coup, retentit indignée. Et dans la forêt sainte il se fit un grand deuil.

' Extrait des Odes et poèmes (18i3). — On peut voir dans cette pièce les différentes tendances, à la fois romantiques et gréco-latines, panthéistiques et S[nritualistes, qui caractérisent de Laprade, pendant sa première période.

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