‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 41 sur 151 · LOUIS BOUILHET · texte numérisé non relu

LOUIS BOUILHET

Ni à Cany (Seine-Inférieure) en ISSS, mort à Paris en 1S69.

Gomme de Laprade, il débuta par un poème antique, comme lui, tout en gardant bien des restes de lyrisme romantique visibles surtout dans son théâtre en vers, il s'achemina vers la poésie objective des parnassiens. Là s'arrête sa ressemblance avec l'auteur de Psyché. Celui-ci est en effet un idéaliste transcendant ;Bouilhet est, au contraire, un pur réaliste. Il a traduit surtout dans ses vers les faits de l'histoire et ceux de la vie contemporaine, visant à les peindre dans leur exacte réalité. Sa philosophie naturaliste est conforme à celle des prosateurs, ses contemporains, que nous avons étudiés dans le 1" volume de cet ouvrage. Son vers, au relief précis, d'une grande variété de rythmes, procède du style de Hugo mais annonce la métrique parnassienne.

Les gladiateurs'.

Tenant comme Mercure un riclie caducée, Commode enfin parut. Sa tunique plissée Flottait, couleur de pourpre et perlée à son Lord: Il avait un manteau tissu de soie et d'or, D'un cercle étincelant sa léte était pressée, Son costume semblait celui d'un secutor.

« Longue vie à César ! )^ cria la foule immense;

El le vaste empereur, sous son grand pavillon,

Comme un dieu couronné, vint s'asseoir en silence;

Sur une chaise d'or préparée à l'avance

On posa la massue et la peau de lion; ^

Puis le maître des jeux fil sonner le clairon.

Le théâtre aussitôt disparut de lui-même.

La lutte commençait, et les gladiateurs

Firent irruption aux yeux des spectateurs.

Les deux partis rivaux avaient pris un emblème,

Et chacun à l'épaule étalait ses couleurs.

Qui le blanc, qui le verl. l/allenle fui suprême;

Du peuple frémissant tomba la grande voix. Je ne vous dirai pas l'adresse, la science Que chacun déploya dans celle circonstance,

1 Extrait de Melœnis (1851), curieux poème d'érudition antique, d'une rare exactitude, dans lequel BouUliet a voulu reconstituer fil)ji;ctivoiueat la société romaine de l'empire; les vices de la dccadoucc iuipériulo y sont peints magistralement. Outre les ouvrages de Rouan et de Gaston Boissier, dont il 6'est inspiré, Sienkievici! avait probablement lu aussi ce poème quand il écrivit son célèbre roman Quo Vadis.

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Les coups portés sans cesse et parés mille fois,

La grtàce des lutteurs, et les glaives de bois

Qui voltigeaient dans l'air et frappaient en cadence.

Le prélude ordonné se prolongea longtemps : « Du fer! du fer! » hurlait la foule impatiente. L'escrime s'arrêta; la trompette bruyante Tordit sa note rauque et ses sons palpitants, Et l'on vit, recouverts d'une armure éclatante, Des groupes opposés, sortir deux combattants.

Celui de Varolus était jeune et rapide,

Il s'élançait par sauts, puis rebroussait chemin,

Svelte, un poignard aux dents, une corde à la main;

L'autre, fixant sur lui son regard intrépide,

Lentement sur le sol posa son pied solide.

« Mirax ! » cria le peuple en se levant soudain.

C'était lui ! le vainqueur ! le héros de la ville ! Mirax au bras de fer, au glaive triomphant : Sans doute il dédaignait son adversaire agile, Lui, vieux gladiateur, en face d'un enfant; Le jeune homme écumait dans sa rage inutile Comme un chacal vorace autour d'un éléphant.

Mirax semblait jouer ; du bout de son épée Il agaçait son homme et lui piquait la peau. Déjà le sang vermeil coulait en maint ruisseau; La cuirasse s'ouvrait par le fer découpée Et, de perles de pourpre en mille endroits jaspée, Les semait en courant sur le sable nouveau.

Il fallait en finir avec le rétiaire ',

Mirax leva son glaive et le pressa plus fort :

Les pouces se dressaient ^ pour demander la mort,

Mais un cri formidable emplit la salle entière...

Mirax, les yeux sanglants, roulait dans la poussière.

Tordant son cou nerveux dans le nœud qui le mord.

1 Du latin retiarius, gladiateur qui combattait armé d'un filet.

* Il y a là une erreur, étonnante chez un auteur si ferré sur l'antiquité : dans Il s cirques romains les spectateurs tournaient au contraire les pouces en bas I pollice verso) pour demander la mort; ils les dressaient pour pardonner.

« Il est pris ! il est pris ! » dit la foule étonnée. Varolus triomphait, l'houneur de la journée Lui semblait garanti par ce coup de bonheur. La laiûe flamboyait dans la main du vainqueur, César était muet, la mort fut ordonnée. Mais Mirax se dressa de toute sa hauteur.

Il fut calme et sublime, en cet instant suprême, Et leva sur la foule un regard assuré : « Pourquoi trembler ? dit-il au réliaire blême, C'est le peuple, ô mou fils ï et j'étais préparé; Il aime à voir tomber qui porte un diadème, Et se venge à sa mort de l'avoir admiré ! »

Alors, jetant au loin sa cuirasse pesante. Il tendit son cou nu sous l'acier du poignard, Puis, tourné vers la foule, et d'une voix puissante : «Frappe, enfant! cria-t-il, et salut à César l... » Le sang jaillit à flots par la gorge béante. Et Mirax se souvint de tomber avec art.

Un homme, ayant au front des ailes de Mercure, Du bout de son fer chaud vint lui toucher le corps. La chair en frémissant cria sous la brûlui-e, Mais l'ombre de Mirax voyageait chez les morts. Avec le croc d'usage on le tira dehors ; Sur le sable rougi traînait sa chevelure.

Euchiuk-Hanem ^ Le Nil est large et plat comme un miroir d'acier, Les crocodiles gris plongent au bord des îles ; Et dans le bleu du ciel, parfois, un grand palmier Etale en parasol ses feuilles immobiles ;

Les gypaètes blancs se bercent dans les airs ; Le sable, au plein midi, fume dans les espaces; Et les buffles trapus, au pied des buissons verts. Dorment, fronçant leur peau sous les mouches voraces.

C'est l'heure du soleil et du cahne étouffant ; Les champs n'ont pas un cri, les cieux pas une brise... — Dans ta maison d'Esneh, que fais-tu mainlenant. Brune Kuchiuk-IIanem, auprès du fleuve assise?

' Extrait des Festons et astragales (1859).

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