‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 45 sur 151 · FRANÇOIS COPPÉE · texte numérisé non relu

FRANÇOIS COPPÉE

Ou comme un exilé, promeneur assidu, Regarde du coteau le pays défendu Se dérouler au loin sous l'immensité bleue, Ainsi je fuis la ville et cherche la banlieue. Avec mon rêve heureux j'aime partir, marcher Dans la poussière, voir le soleil se coucher Parmi la brume d'or, derrière les vieux ormes, Contempler les couleurs splendides et les formes Des nuages baignés dans l'occident vermeil. Et, quand l'ombre succède à la mort du soleil, M'éloigner encor plus par quelque agreste rue Dont l'ornière rappelle un sillon de charrue, Gagner les champs pierreux, sans songer au départ. Et m'asseoir, les cheveux au vent, sur le rempart.

Au loin, dans la lueur blême du crépuscule, L'amphithéâtre noir des collines recule, Et, tout au fond du val profond et solennel, Paris pousse à mes pieds son soupir éternel. Le sombre azur du ciel s'épaissit. Je commence A distinguer des bruits dans ce murmure immense. Et je puis, écoutant, rêveur et plein d'émoi. Le vent du soir froissant les herbes près de moi, Et, parmi le chaos des ombres débordantes, Le sifflet douloureux des machines stridentes, Ou l'aboiement d'un chien, ou le cri d'un enfant. Ou le sanglot d'un orgue au lointain s'éloulfant, Ou le tintement clair d'une tardive enclume.

Voir la nuit qui s'étoile et Paris qui s'allume.

La petite marchande de fleurs *.

Le soleil froid donnait un ton rose au grésil,

Et le ciel de novembre avait des airs d'avril.

Nous voulions profiter de la belle gelée.

Moi chaudement vêtu, toi bien emmitouflée

Sous le manteau, sous la voilette et sous les gants,

Nous franchissions,, parmi les couples élégants,

La porte de la blanche et joyeuse avenue,

Qnand soudain jusqu'cà nous une enfant presque nue

I^Ixtrail des Intimités. La pièce est sans titre.

^84 CHBESTOMATUIP, FRANr.AISK

Et livide, tenant des flcurelles en luaiii, Accourut, se frayant à la liàle un chemin J'entre les beaux habits et les riches loik'lli's, Nous offrir un petit bouquet de violettes. Elle avait deviné que nous étions heureux Sans doute et s'était dit: — Us seront généreux. Elle nous proposa ses fleurs d'une voix douce, En souriant avec ce sourire qui tousse. Et c'était monstrueux, cette enfant de sept ans Qui mourait de l'hiver en offrant le printemps. Ses pauvres petits doigts étaient pleins d'engehucs. Moi, je sentais le fin parfum de tes fourrures. Je voyais ton cou rose et blanc sons la fanchon. Et je touchais ta main chaude dans ton manclion. Nous fîmes notre offrande, amie, et nous passâmes ; Mais la gaîté s'était envolée, et nos âmes Gardèrent jusqu'au soir un souvenir amer.

Mignonne, nous ferons l'aumône cet hiver.

L'Attente *.

Au bout du vieux canal plein de mats, juste en face De l'Océan et dans la dernière maison, Assise à sa fenêtre, et quelque temps qu'il fasse, Elle se lient, les yeux fixés sur l'horizon.

Rien qu'elle ait la pàlenr des éternels veuvages, Sa robe est claire ; et bien que les soucis pesanls Aient sur ses traits flétris exercé leurs ravages, Ses vêtements sont ceux des filles de seize ans.

Car depuis bien des jours, patiente vigie. Dès l'instant où la mer bleuit dans le matin .liisqu'à ce qu'elle soit par le couchant rougie. Elle est assise là, regardant au lointain.

Chaque aurore elle voit une tardive étoile S'éteindre, et chaque soir le soleil s'enfoncer A cette place où doit reparaître la voile Qu'elle vit là, jadis, pâlir l't s'effacer.

' Rxtrait dps l'oèmes modernes (18(>0).

FUANC.OIS COPPÉE S85

Soa cœur de fiancée, imiinial)le et fidèle, Attend toujours, certain de l'espoir partagé. Loyal ; et rien en elle, aussi bien qu'autour d'elle, Depuis dix ans qu'il est parti, rien n'a changé.

Les quelques doux vieillards qui lui rendent visite, En la voyant avec ses bandeaux réguliers. Son ruban mince où pend sa médaille bénite, Son corsage à la vierge et ses petits souliers,

La croiraient une enfant ingénue et qui boude, Si parfois ses doigts purs, ivoirins et tremblants, Alors que sur sa main fiévreuse elle s'accoude, Ne livraient le secret des premiers cheveux blancs.

Partout le souvenir de l'absent se rencontre En mille objets fanés et déjà presque anciens : Cette lunette en cuivre est à lui, cette montre Est la sienne, et ces vieux instruments sont les siens.

Il a laissé, de peur d'encombrer sa cabine, Ces gros livres poudreux dans leur oubli profond, El c'est lui qui tua d'un coup de carabine Le monstrueux lézard qui s'étale au plafond.

Ces mille riens, décor naïf de la muraille, Naguère il les a tous apportés de très loin. Seule, comme un témoin inclément et qui raille, Une carte navale est perdue en un coin ;

Sur le tableau jaunâtre, entre ses noires tringles, Les vents et les courants se croisent à l'envi ; Kl la succession des petites épingles N'a pas marqué longtemps le voyage suivi.

Elle conduit jusqu'à la ligne tropicale Le navire vainqueur du flux et du reflux, Puis cesse brusquement à la dernière escale, Celle d'où le marin, hélas ! n'écrivit plus.

El ce point justement où sa trace s'arrête Est celui qu'un burin savant fit le plus noir; C'est l'obscur rendez-vous des flots, où la tempête Creuse un inexorable et profond entonnoir.

â86 CHRESTOMATHIE FRANÇAISE

Mais elle ne voit pas le tableau redoulable El feuillette, l'esprit ailleurs, du bout des doigts, Les planches d'un herbier éparses sur la table. Fleurs pâles qu'il cueillit aux Indes, autrefois.

Jusqu'au soir sa pensée extatique el sereine Songe au chemin qu'il fait en nier pour revenir, On parfois, évoquant des jours meilleurs, égrène Le chapelet mystique et doux du souvenir ;

Et quand sur l'Océan la nuit met son mystère, Calme et fermant les yeux, elle rêve du chant Dos matelots joyeux d'apercevoir la terre El d'un navire d'or dans le soleil couchant.

Petits bourgeois'.

Je n'ai jamais compris l'ambition. Je pense

Que l'homme simple trouve en lui sa récompense,

l'^l le modeste sort dont je suis envieux,

Si je travaille bien et si je deviens vieux.

Sans que mon cœur de luxe ou de gloire s'affame,

C'est celui d'un vieil homme avec sa vieille feniuie.

Aujourd'hui bons rentiers, hier petits marchands,

Retirés tout au bout du faubourg, près des champs.

Oui, cette vie intime est dignedu poêle.

Voyez : le toit pointu porte une girouette,

Les roses sentent bon dans leurs carrés de buis

El l'ornement de fer fait bien sur le vieux puils.

Près du seuil dont les trois degrés forment terrasse,

Un paisible chien noir, qui n'est guère de race,

Au soleil de midi, dort couché sur le flanc.

Le maître, en vieux chapeau de paille, en habit blanc,

Avec un sécateur qui lui sort de la poche,

Marche dans le sentier principal et s'approche

Quelquefois d'un certain rosier de sa façon

Pour le débarrasser d'un gros colimaçon.

Sous le bosquet, sa femme est à l'ombre et tricote ;

Auprès d'elle, le chat joue avec la pelote.

' R.\trait des Humbles (1872), le recueil le plus caractéristique pour éltilior In jioosie faiBiliére et réaliste de l'auteur.

FRANÇOIS COPPKK 287

l,;i Ircillo esl faile avec des cercles de tonneaux,

|]l sur le sable tin sautillent les moineaux.

Par la porte, ou peut voir, dans la maison conunode,

Un vieux salon meublé selon l'ancienne mode,

iMéine quelques détails vaguement aperçus :

Une pendule avec Napoléon dessus

Et des têtes de si>liinx à tous les bras de chaise

Mais ne souriez pas. Car on doit être à l'aise,

Heureux du jour présent et sûr du lendemain,

Dans ce logis de sage observé du chemin.

Là sont des gens de bien, sans regret, sans envie,

El qui font comme ont fait leurs pères. Dans leur vie

Tout est patriarcal et traditionnel.

Ils mettent de côté la bûche de Noël,

Ils songent à l'avance aux lessives futures

Et, vers le temps des fruits, ils font des confitures.

Ils boivent du cassis^ innocente liqueur 1

Et chez eux tout est vieux, tout, excepté le cœur.

Ont-ils tort, après tout, de trouver nécessaires

Le premier jour de l'an et les anniversaires.

D'observer le Carême et de tirer les Rois,

De faire, quand il tonne, un grand signe de croix.

D'être heureux que la fleur embaume et l'herbe croisse,

Et de rendre le pain bénit à leur paroisse?

— Ceux-là seuls ont raison qui, dans ce monde-ci, Calmes et dédaigneux du hasard, ont choisi

Les douces voluptés que l'habitude engendre. — Chaque dimanche, ils ont leur fille avec leur gendre ; Le jardinet s'emplit du rire des enfants, Et, bien que les après-midi soient étouffants. L'on puise et l'on arrose, et la journée est courte. Puis, quand le pâtissier survient avec la tourte, On s'attable au jardin, déjà moins échauffé, Et la lune se lève au moment du café. Quand le petit garçon s'endort, on le secoue. Et tous s'en vont alors, baisés sur chaque joue, Monter dans l'omnibus voisin, contents et las. Et chargés de bouquets énormes de lilas.

— Merci bien, bonnes gens, merci bien, maisonnette, Pour m'avoir, l'autre jour, donné ce rêve honnête,

■288 CHRKSTOMATIUE FRANÇAISE

Qu'en m'éloignant de vons mon esprit prolongeait Avec la jouissance exquise du projet.

La mort des oiseaux*.

Le soir, au coin du feu, j'ai pensé bien des fois A la mort d'un oiseau, quelque part, dans les bois, i'endanl les tristes jours de l'hiver monotone, Les pauvres nids déserts, les nids qu'on abandonne. Se balancent au vent sur un ciel gris de fer. Oh ! comme les oiseaux doivent mourir l'hiver ! Pourtant, lorsque viendra le temps des violettes, Nous ne trouverons pas leurs délicats squelettes Dans le gazon d'avril, où nous irons courir. Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir ?

L'hirondelle du Boudha*.

Quand son enseignement eut consolé le monde.

Le Boudha, retiré dans la djongle profonde.

Et du seul Nirvana désormais soucieux,

S'assit pour méditer, les bras levés aux cieux ;

Et, gardant pour toujours cette sainte altitude,

Il vécut dans l'extase et dans la solitude,

Concentrant son esprit sur un rêve sans fin.

Avant d'être absorbé par le Néant divin.

Le temps avait rendu tout maigre et tout débile

IjC corps ossifié de l'ascète immobile ;

Les lianes grimpaient sur son torse engourdi

Que ne réchauft'ait plus le soleil de midi ;

Et ses yeux sans regard, dans leurs mornes paii;)ici'es.

Semblaient avoir acquis la dureté des pierres.

Il aurait dû mourir, par la faim consumé ;

Mais les petits oiseaux, dont il était aimé.

Les oiseaux qui chantaient dans les branches fleiirios,

Venaient poser des fruits sur ses lèvres flétries

El, depuis très longtemps, c'est ainsi que vivait

Le Boudha vénérable, absolument parfait.

' l'.xtrait des Humblêt.

• ICxtrait du recueil tes Réeilê «I les Elégies (1878).

KRANCOIS COPPÉE 289

Donc mille et mille l'ois, et mille fois encore,

La lune qui blanchit et le soleil qui dore

Les forêts, sur son front tour à tour avaient lui,

Sans que se fût dis Irai te un seul instant en lui

Sa pensée, en un songe immuable perdue,

Lorsque, dans sa main droite, au ciel toujours tendue,

Dans sa main sèche et grise ainsi que du granit,

Une hirondelle vint, un jour, et fit son nid.

L'extase du Boudha ne parut point troublée

Par celle confiante et fidèle exilée

Qui, franchissant du vol la montagne et la mer,

Des froids climats du Nord revenait, chaque hiver,

Et retrouvait toujours son nid chaud et paisible

Dans le creux de la main du rêveur impassible.

A la fin, cependant, elle ne revinl plus.

Et, quand les derniers temps furent bien révolus

Du retour des oiseaux que l'exil seul protège.

Lorsque l'Himalaya se fut couvert de neige,

Et lorsque tout espoir fut perdu, le Boudha

Détourna lentement la tête ; il regarda

Sa main vide; et les yeux du divin solitaire.

Qui depuis si longtemps n'avaient rien vu sur terre.

Ses yeux tout éblouis d'immensité, ses yeux

Eteints et fatigués de contempler les cieux,

Ses yeux aux cils brûlés, aux paupières sanglantes,

S'emplirent tout à coup de deux larmes brûlantes;

El celui dont l'esprit était resté béant

Devant l'amour du vide et l'espoir du néant,

El qui fuyait la vie et ne voulait rien d'elle.

Pleura, comme un enfant, la mort d'une hirondelle.

La tête de la Sultane K

Le fils du grand Mourad, le sultan Mahomet, Quand il veillait le jour, la nuit quand il dormait, N'avait qu'une pensée et qu'un rêve : Byzance! Parfois, dans un léger caïque de plaisance

' Extrait du recueil les Récits et les Elégies. — Saus être comparable à Victor Hugo, Leconte de Lisle ou Heredia, Coppée est un poète épique très distingué. On pourra voir, dans le tragique récit qui suit, qu'il possède la force iH l'énergie dans la mesure.

Qu'emportaient sur la mer vingt robustes rameurs, Pensif, il écoutait les confuses rumeurs De la ville, et voyait, mais de trop loin encore. Ses dômes se mirer dans l'azur du Bosphore. Comme un noble étalon irrité par un taon, Ayant toujours au cœur ce désir, le sultan Savait que les soldats lui seraient nécessaires. Et souvent il jetait de l'or aux janissaires; Mais ceux-ci, par la paix trop longue corrompus, N'étaient jamais assez abreuvés ni repus. Et réclamaient de lui toujours plus de largesse; Si bien que Mahomet, dans sa haute sagesse, De leur plainte vénale un jour se fatigua. Furieux, il avait souffleté leur aga, Et s'était enfermé dans son harem de Brousse. Comme la soldatesque aisément se courrouce, Bientôt l'émeute, avec ses cris et ses sifflets, S'agita sourdement autour du vieux palais Qui demeurait toujours clos, muet et terrible. Devant le mur roussi que l'ardent soleil crible, La foule des soldats mutins, qu'on reconnaît A la cuiller de bois pendue à leur bonnet, Se rassemble et s'indigne en tumultueux groupes. Car on a répandu ce bruit parmi les troupes Que celui qui les traite avec tant de dédain, Dans un kiosk enfoui sous l'ombre d'un jardin Où, même en plein midi, le jour à peine filtre. Accablé de langueur et charmé par un philtre. Fatigue de son poids les coussins d'un sopba. Ou dit qu'une Epiiote aux yeux bleus triompha De ses anciens désirs de guerre et de victoire, Et que Mahomet deux, au mépris de sa gloire, Ne veut plus désormais que vivre par les sens Et, la guitare en main, chanter des vers persans. El la révolte croît comme la mer qui monte.

« Honte au sultan lascif et lâche ! cent fois honte ! » Répète en menaçant le murmure irrité.

Comme un bourdonnement de mouches en été. « L'argent qu'on réclamait, on n'y songe plus guère. Noms voulons des combats, du sang et do la guerre.

FRANÇOIS GOPriii: 291

Le grand sabre d'Othmau se rouille. Prélend-oa

Nous engraisser pour rien de riz et de mouton ?

On se fût contenté de trois aspres de paie ;

Mais malheur au sultan qu'un candjiar eifraie

Et que deux yeux pervers tiennent en leur pouvoir 1

Qu'il vienne ! Nous voulons lui parler et le voir,

Et nous n'attendrons pas plus longtemps sa réponse.

Ouvrez-nous sur le champ la porte, ou qu'on l'eiilbiirt! !

Nul de nous n'est un chien qu'on lui dise : « Va- L'en ! »

Le sultan ! le sultan ! nous voulons le sultan ! »

Ainsi, montrant le poing, la sédition gronde ;

Mais la porte mauresque aux clous d'or, lourde el ronde,

Reste close, et toujours le sérail est fermé.

Pourtant Khalil-Pacha, le vizir bien aimé.

Le seul des courtisans qui puisse se permettre

De frapper au harem et d'approcher du maître,

Insiste pour le voir et veut être entendu.

Sur un large divan mollement étendu

Et coiffé du turban d'où jaillit son aigrette,

Mahomet le reçoit dans la chambre secrète

Où fument des parfums sur quatre trépieds d'or.

V^oluptueux et veule, il laisse errer encor

Son indolente main sur la giizla d'Epire;

Et celle qui commande au maître de l'empire

Et cause contre lui tant de rébellion.

Presque nue à ses pieds sur la peau d'un lion.

De ses longs cheveux noirs voile ses formes blanches.

Khalil, courbant le front el les mains sous ses mauclies,

Attend que de parler il obtienne loisir.

« Que veut, dit le sultan, mou fidèle vizir ?

Pour venir me troubler ici, sans qu'on l'appelle,

L'instant est mal choisi... Car ma sultane est belle,

El je lui récitais des vers dignes d'Hatiz.

— Par Allah ! lui répond Khalil, ô noble lils

Du grand Mourad. celle heui-e est bien plus mal choisii?

l'our l'ivresse amoureuse et pour la poésie.

Tes soldats révoltés vont forcer le palais.

Par ton aspect sublime, ô mailre, apaise-les.

292 CHRESTO.MATHIE FRANQAISK

Hautesse, montre-toi. Fais-les, par ta présence, Rentrer dans le devoir et dans l'obéissance. Ils se rappelleront quels respects te sont dus ; Mais il faut te montrer, ou nous sommes perdus ! »

Pendant que le vieillard parle d'une voix grave, Mahomet deux sourit toujours à son esclave, Qui, prise d'un pudique et charmant emh;irras, Contre lui s'est glissée et le tient dans ses bras, L'effroi dans ses beaux yeux de pervenches fleuries, Et meurtrissant sa gorge aux rudes broderies Du caftan de drap d'or où brillent des rubis.

« Je rendrai ces mutins doux comme des brebis.

Dit le sultan. Je sais à quel point sont sincères

Le respect et l'amour de mes vieux janissaires.

Je boudais, voilà tout... On veut me voir... C'est bien. »

Puis faisant signe à Djem, l'eunuque nubien Qui gotite à tous ses plats et qui lèche la pierre Sur laquelle on étend son tapis de prière, VA déliant, avec un doux geste d'amant, Lis bras qui le tenaient dans leur enlacement. Il dit tous bas deux mots au nègre qui se penche; Et, suivi de son vieux vizir à barbe blanche, Sans que par sa hautaine et sombre majesté Le murmure lointain paraisse être écouté. Allant droit au danger et certain d'y suffire, Il descend le superbe escalier de porphyre Sur la rampe duquel sont sculptés des dragons.

Clameurs. La lourde porte a roulé sur ses gonds ; Et, dans la brume d'or d'un grand soleil oblique, Apparaît brusquement, sur la place publique, Le flot bariolé des fez et des turbans ; Et cette multitude aux milliers d'yeux flambants Salue en un seul cri de ses bouches sans nombre Le sultan radieux debout sous l'arche sombre. Khalil, le vieux vizir, le suit à pas discrets Et Djem, l'eunuque noir, quelques instants après. Survient et, derrière eux, dans une morne pose, Il se place, cachant dans un sac (juolque chose.

FRANÇOIS COPPKE

Au seuil de son palais, le sultan fait trois pas ;

Et, sur le peuple vil qui grouille et hurle en bas,

Avec tant de mépris son regard se promène

Qu'il force à reculer celte marée humaine.

« Que voulez-vous ? » dit-il d'un ton terrible el bref.

Mais les séditieux, à la voix de leur chef,

Sentent s'évanouir toute leur insolence.

Il s'écoule un moment de très profond silence ;

Puis, de sa sombre voix qui tremble de courroux,

Le padischah demande encor :

« Que voulez-vous ? »

Alors un vieux soldat, un héros d'aventure,

Qui portait trois poignards passés dans sa ceinture.

Un vétéran du temps de Bayézid-Pacha,

Sortit des premiers rangs du peuple ; il s'approcha

Du sultan, et, levant sa face balafrée :

« Commandeur des croyants, dit-il, tête sacrée.

Nous l'appartenons tous à jamais, âme et chair.

Nous ne demandons rien, on nous paie assez cher.

Et mourir pour ta gloire est tout ce qu'on espère.

Mais permets au pins vieux des soldats de ton père.

Qui, sous lui. combattit avec quelque valeur

Scander-beg, Hunyade et Drakul l'empaleur,

De te faire écouler la vérité sévère.

Conmiandeur des croyants, on t'aime, on te révère ;

Et, si tu vois ici tout ce peuplé irrité,

C'est que dans la mollesse et dans la volupté

On prétend que tu vis, esclave d'une femme.

llautesse, prouve-nous que ce bruit te diffame.

Monte à cheval, reprends le belliqueux harnais,

Montre à tes vieux faucons le Grec ou l'Albanais ;

Ils te l'apporteront, expirant, dans leurs serres !

Et je te parle ici pour tous tes janissaires.

Aussi vrai que je suis musulman el hadji 1

— Ce pavé de ton sang serait déjà rougi

Si lu n'avais au front ta belle cicatrice.

Cria Mahomet deux. Donc on croit qu'un caprice

.Aurait un tel pouvoir sur le fils d'Amurat !

Tu penses qu'un baiser de femme, peuple ingrat.

A fait fondre l'orgueil de ce cœur intrépide ! Vous avez pu le croire aussi, troupe stupide! Vous avez cru, soldats vantards et querelleurs, Qu'on domptait le lion avec un frein de fleurs ! Eli bien ! vous allez voir la marque de sa grille. Vous osez m'accuser, moi, sultan, moi, khalife, Moi, la forme terrestre et visible d'Allah ! Fils de chiens, ma réponse est prête... La voilà 1 »

Et quand il eut ainsi parlé d'une voix mâle, Mahomet deux plongea sa main royale et pâle Au sac de cuir que Djem à genoux lui tendit ; Puis il en arracha brusquement et brandit. Aux regards stupéfaits de la foule attroupée, Une tête saignante et fraîchement coupée. Celle de la sultane aux yeux couleur de ciel. Que dans son sac immonde et pestilentiel Venait d'apporter là, toute chaude, l'eunuque. Tranchée atrocement de la gorge à la nuquo. Sous le désordre noir des longs cheveux sanglants Où Mahomet crispait alors ses beaux doigts blancs, La tête lamentable et presque encor vivante, Les dents à nu, les yeux dilatés d'épouvante, Oscillait dans la main ferme qui la tenait Et sur le marbre pur lugubrement saignait ; El la foule un moment resta comme étouffée Par l'horreur, en voyant ce monstrueux trophée D'où dégouttait sans cesse un gros flocon vermeil.

Soudain, le vieux témoin des crimes, le soleil, Qui se couchait alors dans sa majesté lente, A son tour ruissela d'une pourpre sanglante. D'un sinistre reflet de meurtre il éclaira Tout l'horizon, jusqu'à la mer de Marmara. L'astre sembla pleurer du sang, comme un visage : Et, tout à coup, l'immense et lointain paysage, Le cirque des coteaux ombragés de forêts, Le port rempli de mâts confus, les minarets D'où les grâces d'Allah sont, la nuit, invoquées, Les coupoles de plomb des massives mosquées, Les marchés, les quartiers de bruit et de travail.

FRANÇOIS GOPPÉE 205

Et le sultan debout au seuil de sou sérail

Où l'étendard aux crins de cheval flotte et bouge,

Et la foule, et le ciel et la mer, tout fut rouge

El parut exprimer le présage hideux

Des flots de sang qu'allait verser Mahomet deux l

Mais^ sans voir l'effrayant symbole sur la ville,

Déjà la populace abjecte, lâche et vile,

D'un cri d'enthousiasme et d'amour acclamait

Ce prince devenu bourreau, ce Mahomet,

Qui la conviait toute à cette horrible fête.

Criant : « Allah ! » criant le saint nom du Prophète,

Les soldats, prosternés aux pieds de leur sultan,

Couvraient d'ardents baisers le bas de son caftan,

Et vers son front levaient des regards pleins d'ivresse ;

Et, lorsque de leur rude et sauvage caresse,

Dédaigneux, il voulut enfin se dégager,

Comme on jette à des chiens leur charogne à ronger,

Mahomet deux lança la tête échevelée.

Bien loin, au beau milieu de la foule affolée,

Qui la reçut avec un râle de plaisir;

Puis, joyeux et montrant du geste à son vizir

Ce peuple qu'enivraient son crime et sa présence :

« Et maintenant, dit-il, ils me prendi-ont Byzance ! »

Lettre^.

Non, ce n'est pas en vous « un idéal » que j'aime. C'est vous tout simplement, mon enfant, c'est vous-même. Telle Dieu vous a faite, et telle je vous veux. Et rien ne m'éblouit, ni l'or de vos cheveux, Ni le feu sombre et doux de vos larges prunelles, Bien que ma passion ait pris sa source en elles. Comme moi, vous devez avoir plus d'un défaut ; Pourtant c'est vous que j'aime et c'est vous qu'il me faut, Je ne poursuis pas là de chimère impossible ; Non, non ! Mais seulement, si vous êtes sensible Au sentiment profond, pur, fidèle et sacré Que j'ai conçu pour vous et que je garderai,

' Extrait du recueil Les Récits et les Elégies.

Et si nous triomphons de ce qui nous sépare,

Le rêve, cher enfant, où mon esprit s'égare,

C'est d'avoir à toujours chérir et proléger

Vous comme vous voihi, vous sans y rien changer.

Je vous sais le cœur bon, vous n'êtes point coqiiello;

Mais je ne voudrais pas que vous fussiez parfaite,

Et le chagrin qu'un jour vous me pourrez donner,

J'y tiens pour la douceur de vous le pardonner.

Je veux joindre, si j'ai le bonheur que j'espère,

A l'ardeur de l'amant l'indulgence du père,

Et devenir plus doux quand vous me ferez mal.

Voyez, je ne mets pas en vous « un idéal »,

Et de l'humanité je connais la faiblesse ;

Mais je vous crois assez de cœur et de noblesse

Pour espérer que, grâce à mon effort constant,

Vous m'aimerez un peu, moi qui vous aime tant 1

Le Passant ^ Scène II.

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