‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 44 sur 151 · LECONTE DE LISLE · texte numérisé non relu

LECONTE DE LISLE

— Roi des Runes ! dit l'ours, hérissant ses poils rudes,

Lui que ronge la faim, le sinistre chasseur.

Que ne suis-je l'agneau des tièdes solitudes

Qui paît l'herbe embaumée et vit plein de douceur I

Et le skalde immortel prit sa harpe sonore : Le chant sacré brisa les neuf sceaux de l'hiver ; L'arbre frémit, baigné de rosée et d'aurore ; Des rires éclatants coururent sur la mer ;

Et le grand ours charmé se dressa sur ses pattes: L'amour ravit le cœur du monstre aux yeux sanglants. Et, par un double flot de larmes écarlates, Ruissela de tendresse à travers ses poils blancs.

La mort de Slgurd *.

Le roi Sigurd est mort. Un lourd tissu de laine Couvre, du crâne aux pieds^ le Germain au poil blond. Son beau corps sur la dalle est couché, roide et long ; Son sang ruisselle, tiède, et la salle en est pleine.

Quatre femmes sont là, quatre épouses de chefs : La Franke Gudruna, l'inconsolable veuve, Et la reine des Huns, errant loin de son fleuve VA celle des Norrains, hardis monteurs de nefs.

Assises contre terre, aux abords du cadavre, Tandis que toutes trois sanglotent, le front bas, La Burgonde Brunhild, seule, ne gémit pas, Et contemple, l'œil sec, l'angoisse qui les navre.

Herborga, sur son dos jetant ses cheveux bruns, S'écrie à haute voix : — Ta peine est grande, certes, 0 femme ! mais il est de plus araères pertes ; J'ai subi plus de maux chez les cavaliers Huns.

Hélas ! n'ai-je point vu les torches et les glaives ? Mes frères égorgés, rougissant nos vallons De leurs membres liés aux crins des étalons, Et leurs crânes pendus à l'arçon des Suèves ?

• Extrait des Poèmes barbares. — Il faut se rappeler la grandiose et sauvage poésie des Niebelungen pour comprendre cette pièce.

Moi-même, un chef m'a prise, et j'ai, durant six ans, Sous sa tente de peaux nettoyé sa chaussm-e. Vois ! n*ai-je point gardé l'immonde flétrissure Du fouet de l'esclavage et des liens cuisants î

Herborga s'étant tue, Ullranda dit : — 0 Reines, Que votre mal, auprès de mes maux, est léger ! Ne dormirai-je point sous un sol étranger. Exilée à jamais de nos plages Norraines ?

N'ai-je point vu mes fils, ivres des hautes mers, Tendre la voile pleine au souffle âpre des brises ? Ils ne reviendront plus baiser mes tresses grises . Mes enfants sont couchés dans les limons amers !

0 femmes ! aujourd'hui que je suis vieille et seule, Que l'angoisse a brisé mon cœur, courbé mon dos. Je ne verrai jamais la moelle de mes os, Mes petits-fils sourire à leur mourante aïeule 1

Elle se tait. Brunhild se penche, et soulevant Le drap laineux sous qui dort le roi des fraraées. Montre le mâle sein, les boucles enflammées, Tout l'homme, fier et beau, comme il l'était vivant.

Elle livre aux regards de la veuve royale Les dix routes par où l'esprit a pris son vol. Les dix fentes de pourpre ouvertes sous le col, Qu'au héros endormi fit la mort déloyale.

Gudruna pousse trois véhémentes clameurs : — Sigurd ! Sigurd ! Sigurd est mort ! Ah ! malheureuse ! Que ne puis-je remplir la fosse qu'on lui creuse ! Sigurd a rendu l'àme, et voici que je meurs.

Quand vierge, jeune et belle, à lui, beau, jeune et brave. Le col, le sein, parés d'argent neuf et d'or fin. Je fus donnée, 6 ciel ! ce fut un jour sans fin. Et je dis en mon cœur : — Fortune, je te brave 1

Femmes ! c'était hier ! et c'est hier aussi Que j'ai vu revenir le bon cheval de guerre : La fange maculait son poil luisant naguère, De larges pleurs tombaient de son œil obscurci.

LBCONTE DE LISLB 241

D'où viens-tu, bon cheval f Parle l qui te ramène ? Qu'as-tu fait de ton maître? — Et lui, ployant les reins, Se coucha, balayant [a terre de ses crins, Dans un hennissement de douleur presque humaine.

Va ! suis l'aigle à ses cris, le corbeau croassant, Heine, me dit Hagen, le Frank au cœur farouche ; Le roi Sigurd t'attend sur sa dernière couche, Et les loups altérés boivent son rouge sang.

Maudit ! maudit le Frank aux paroles mortelles 1 Ah 1 si je vis, à moi la chair du meurtrier... Mais pour vous, à quoi bon tant gémir et crier ? Vos misères, au prix des miennes, que sont-elles?

Or, Brunhild brusquement se lève et dit : — Assez ! C'est assez larmoyer, ô bavardes corneilles ! Si je laissais hurler le sanglot de mes veilles. Que deviendraient les cris que vous avez poussés ?

Ecoute^ Gudruna. Mes paroles sont vraies. J'aimais le roi Sigurd; ce fut toi qu'il aima. L'inextinguible haine en mon cœur s'alluma; Je n'ai pu la noyer au sang de ces dix plaies.

Elle me brûle encore autant qu'au premier jour. Mais Sigurd eût gémi sur l'épouse égorgée... Voilà ce que j'ai fait. C'est mieux. Je suis vengée! Pleure, veille, languis, et blasphème à ton tourl

La Burgonde saisit sous sa robe une lame. Ecarte avec fureur les trois femmes sans voix. Et, dans son large sein se la plongeant dix fois, Eu travers, sur le Frank, tombe roide, et rend i'àme.

La chute des étoiles K

Tombez, ô perles dénouées, Pâles étoiles, dans la mer, Un brouillard de roses nuées Emerge de l'horizon clair ; A l'Orient plein d'étincelles

' Extrait des Poèmes barbares.

Le vent joyeux bat de ses ailes L'onde qui brode un vif éclair.

Tombez, ô perles immorlelles.

Pâles étoiles, dans la mer.

Plongez sous les écumes fraîches De l'Océan mystérieux, La lumière crible de flèches Le faîte des monts radieux ; Mille et mille cris, par fusées.

Sortent des bois lourds de rosées, Une musique vole aux cieux.

Plongez, de larmes arrosées, Dans l'Océan mystérieux.

Fuyez, astres mélancoliques, G paradis lointains encor!

L'aurore aux lèvres métalliques Rit dans le ciel et prend l'essor; Elle se vêt de molles flammes, Et sur l'émeraude des lames Fait pétiller des gouttes d'or.

Fuyez, mondes où vont les âmes, 0 paradis lointains encor 1

Allez, étoiles, aux nuits douces.

Aux cieux muets de l'Occident.

Sur les feuillages et les mousses Le soleil darde un œil ardent; Les cerfs, par bonds, dans les vallées. Se baignent aux sources troublées; Le bruit des hommes va grondant.

Allez, ô blanches exilées.

Aux cieux muets de l'Occident.

Heureux qui vous suit, clartés mornes,

0 lampes qui versez l'oubli!

Comme vous, dans l'ombre sans bornes,

Heureux qui roule enseveli t

Celui-là vers la paix s'élance :

Haine, amour, larmes, violence,

Ce qui fut l'homme est aboli.

LECONTB DE l.ISLE 24.'<

Donnez-nous l'éternel silence ', 0 lampes qui versez 1 oubli l

Le soir d'une bataille^.

Tels que la haute mer contre les durs rivages,

A la grande tuerie ils se sont tous rués,

Ivres et haletants, par les boulets troués,

En d'épais tourbillons pleins de clameurs sauvages.

Sous un large soleil d'été, de l'aube au soir,

Sans relâche, fauchant les blés, brisant les vignes.

Longs murs d'hommes, ils ont poussé leurs sombres lignes,

Et là, par blocs entiers, ils se sont laissés choir.

Puis ils se sont liés en étreintes féroces, Le souffle au souffle uni, l'œil de haine chargé. Le fer d'un sang fiévreux à l'aise s'est gorgé; La cervelle a jailli sous la lourdeur des crosses.

Victorieux, vaincus, fantassins, cavaliers,

Les voici maintenant, blêmes, muets, farouches.

Les poings fermés, serrant les dents, et les yeux louches,

Dans la mort furieuse étendus par milliers.

La pluie, avec lenteur lavant leurs pâles faces. Aux pentes du terrain fait murmurer ses eaux; El par la morne plaine où tourne un vol d'oiseaux Le ciel d'un noir sinistre estompe au loin leurs masses.

Tous les cris se sont tus, les râles sont poussés. Sur le sol bossue de tant de chair humaine. Aux dernières lueurs du joui" on voit à peine Se tordre vaguement des corps entrelacés.

Et là-bas, du milieu de ce massacre immense, Dressant son cou roidi, percé de coups de feu. Un cheval jette au vent un rauque et triste adieu Que la nuit fait courir à travers le silence.

1 On peut saisir ici le pessimisme boudhique du poète.

* Extrait des Poèmes barbares. — Voici une des raxes pièces où le poète a exprimé directement uu de ses seatimeiits persouuels : l'amour ardent de la liberté.

0 boucherie 1 6 soif du meurtre ! acharnement Horrible! odeur des morts qui suffoques et navresl Soyez maudits devant ces cent mille cadavres Et la stupide horreur de cet égorgement.

Mais, sous l'ardent soleil ou sur la plaine noire, Si, heurtant de leur cœur la gueule du canon, Ils sont morts, Liberté, ces braves, en ton nom, Béni soit le sang pur qui fume vers ta gloire!

Le vent froid de la nuit K

Le vent froid de la nuit souffle à travers les branches Et casse par moments les rameaux desséchés ; La neige, sur la plaine où les morts sont couchés. Comme un suaire étend au loin ses nappes blanches.

En ligne noire, au bord de l'étroit horizon, Un long vol de corbeaux passe en rasant la terre, Et quelques chiens, creusant un tertre solitaire, Enlre-choquent les os dans le rude gazon.

J'entends gémir les morts sous les herbes froissées. 0 pâles habitants de la nuit sans réveil. Quel amer souvenir, troublant votre sommeil, S'échappe en lourds sanglots de vos lèvres glacées?

Oubliez, oubliez ! Vos cœurs sont consumés;

De sang et de chaleur vos artères sont vides.

0 morts, morts bienheureux, en proie aux vers avides,

Souvenez-vous plutôt de la vie, et dormez !

Ah! dans vos lits profonds quand je pourrai descendre, Gomme un forçat vieilli qui voit tomber ses fers, Que j'aimerai sentir, libre des maux soufferts, Ce qui fut moi rentrer dans la commune cendre l

Mais, ô songe! Les morts se taisent dans leur nuit. C'est le vent, c'est l'effort des chiens à leur pâture, C'est ton morne soupir, implacable nature ! C'est mon cœur ulcéré qui pleure et qui gémit.

* Extrait des Poèmes barbares. — Comparez cette pièce, qui résume si bien la sombre désespérance du poète et soa stoïcisme hautain, ayec la Mon du loup de Vigny, page 147

LKCONTB DE LISLE 245

Tais-toi. Le ciel est sourd, la terre te dédaigne. A quoi bon tant de pleurs si tu ne peux guérir ? Sois comme un loup blessé qui se tait pour mourir, Et qui mord le couteau, de sa gueule qui saigne.

Encore une torture, encore un battement. Puis, rien. La terre s'ouvre, un peu de chair y tombe; Et l'herbe de l'oubli, cachant bientôt la tombe, Sur tant de vanité croît éternellement.

Les hurleurs '.

Le soleil dans les flots avait noyé ses flammes,

La ville s'endormait aux pieds des monts brumeux.

Sur de grands rocs lavés d'un nuage écumeux

La mer sombre en grondant versait ses hautes lames;

La nuit multipliait ce long gémissement. Nul astre ne luisait dans l'immensité nue; Seule, la lune pâle, en écartant la nue, Comme une morne lampe oscillait tristement.

Monde muet, marqué d'un signe de colère, Débris d'un globe mort au hasard dispersé, Elle laissait tomber de son orbe glacé Un reflet sépulcral sur l'océan polaire.

Sans borne, assise au Nord, sous les cieux étouff"ants, L'Afrique, s'abritant d'ombre épaisse et de bruine, Afi'amait ses lions dans le sable qui fume, %

Et couchait près des lacs ses troupeaux d'éléphants.

Mais sur la plage aride, aux odeurs insalubres, Parmi des ossements de bœufs et de chevaux, De maigres chiens, épars, allongeant leurs museaux. Se lamentaient, poussant des hurlements lugubres.

La queue en cercle sous leurs ventres palpitants, L'œil dilaté, tremblant sur leurs pattes fébriles, Accroupis çà et là, tous hurlaient, immobiles, Et d'un frisson rapide agités par instants.

' Extrait des Poèmes barbares. — Leconte de Lisle est le poète (fui a le mieux exprimé l'animalité féroce et tragique, la nature grandiose et puissante. Les pièces qui suiveut montrent bien cette face de sou talent poétique.

246 CHRESTOMATHIE FRANÇAISS

L'écume de la mer collait sur leurs échines

De longs poils qui laissaient les vertèbres saillir.

Et, quand les flots par bonds les venaient assaillir,

Leurs dents blanches claquaient sous leurs rouges babines.

Devant la lune errante, aux livides clartés, Quelle angoisse inconnue, au bord des noires ondes. Faisait pleurer une àme en vos formes immondes? Pourcjuoi gémissiez-vous, spectres épouvantés?

Je ne sais ; mais, ô chiens qui hurliez sur les plages, Après tant de soleils qui ne reviendront plus, J'entends toujours^ du fond do mon passé confus, Le cri désespéré de vos douleurs sauvages!

Les éléphants ^

Le sable rouge est comme une mer sans limite,

Et qui flambe, muette, aflaissée en son lit.

Une ondulation immobile remplit

L'horizon aux vapeurs de cuivre où l'homme habite.

Nulle vie et nul bruit. Tous les lions repus Dorment au fond de l'antre éloigné de cent lieues, Et la girafe boit dans les fontaines bleues, Là-bas, sous les dattiers des panthères connus.

Pas un oiseau ne passe en fouettant de son aile ^ L'air épais, où circule un immense soleil.

Parfois quelque boa, chauffé dans son sommeil. Fait onduler son dos doiil l'écaillc étincelle.

Tel l'espace enflammé brûle sous les cieux clairs. Mais, tandis que tout dort aux mornes solitudes, Les éléphants rugueux, voyageurs lents et rudes. Vont au pays natal à travers les déserts.

D'un point de l'horizon, comme des niasses brunes, Ils viennent, soulevant la poussière, et l'on voit, Pour ne point dévier du chemin le plus droit, Sous leur pied large et sur crouler au loin les dunes

• Rx Irait des Poèmes barbares.

LECONTB DE LISLE 247

Celui qui tient la tête est un vieux chef. Son corps Est gercé comme un tronc que le temps ronge et mine ; Sa tête est comme un roc, et l'arc de son échine Se voûte puissamment à ses moindres efforts.

Sans raleulir jamais et sans hâter sa marche, Il guide au but certain ses compagnons poudreux; Et creusant par derrière un sillon sablonneux, Les pèlerins massifs suivent leur patriarche.

L'oreille en éventail, la trompe entre les dents, Ils cheminent, l'œil clos. Leur ventre bat et fume, Et leur sueur dans l'air embrasé monte eu brume ; Et bourdonnent autour mille insectes ardents.

Mais qu'importent la soif et la mouche vorace, Et le soleil cuisant leur dos noir et plissé; Us rêvent en marchant du pays délaissé. Des forêts de figuiers où s'abrita leur race.

Ils reverront le fleuve échappé des grands inouïs, Où nage en mugissant l'hippopotame énorme. Où, blanchis par la lune et projetaut leur forme, ils descendaient pour boire en écrasant les joncs ;

Aussi, pleins de courage et de lenteur, ils passent

Comme une ligne noire, au sable illimité;

Et le désert reprend sou immobilité

Quand les lourds voyageurs à l'horizon s'effacent.

La chasse de l'aigle *.

L'aigle noir aux yeux d'or, prince du ciel mongol. Ouvre, dès le premier rayon de l'aube'claire, Ses ailes comme un large et sombre parasol.

Un instant immobile, il plane, épie et flaire. Lcà-bas, au flanc du roc crevassé, ses aiglons Erigent, affamés, leurs cous au bord de l'aire.

Par la steppe sans fin, coteau, plaine et vallons, L'œil luisant à travers l'épais crin qui l'obstrue, Pâturent, çà et là, des hardes d'étalons.

1 Kxtrait des Poèmes tra^ii^ites (1884). — Cette pièce, commp celles qui sont l'onsacréi's aux animaux dans les Poèmes barbares. e.st d'une grandeur terrible ■{ui égale les plus belles inspirations de Victor Hugo dans ce genre-là.

248 CHRESTOMATHIK FRANÇAISE

L'an d'eux, parfois, hennit vers l'aube; l'autre rue ; Ou quelque autre, tordant la queue, allègrement, Pris de vertige, court dans l'herbe jaune et drue.

La lumière, en un frais et vif pétillement, Croît, s'élance par jet, s'échappe par fusée, Et l'orbe du soleil émerge au firmament.

A l'horizon subtil où bleuit la rosée.

Morne dans l'air brillant, l'aigle darde, anxieux,

Sa prunelle infaillible et de faim aiguisée.

Mais il n'aperçoit rien qui vole par les cieux. Rien qui surgisse au loin dans la steppe aurorale, Cerf, ni daim, ni gazelle, aux bonds capricieux.

Il fait claquer son bec avec un âpre râle ;

D'un coup d'aile irrité, pour mieux voir de plus haut,

Il s'enlève, descend et remonte en spirale.

L'heure passe, l'air brûle. Il a faim. A défaut De gazelle ou de daim, sa proie accoutumée. C'est de la chair, vivante ou morte, qu'il lui faut.

Or, dans sa robe blanche et rase, une fumée Autour de ses naseaux roses et palpitants. Un étalon conduit la hennissante armée.

Quand il jette un appel vers les cieux éclatants, La barde, qui tressaille à sa voix fière et brève. Accourt, l'oreille droite et les longs crins flottants.

L'aigle tombe sur lui comme un sinistre rêve,

S'attache au col troué par ses ongles de fer

Et plonge son bec courbe au fond des yeux qu'il crève.

Cabré, de ses deux pieds convulsifs battant l'air, Et comme empanaché de la bête vorace.

L'étalon fuit dans l'ombre ardente de l'enfer.

Le ventre contre l'herbe, il fuit, et, sur sa trace, Ruisselle de l'orbite excave un flux sanglant ; Il fuit, et son bourreau le mange et le harasse.

L'agonie en sueur fait haleter son flanc ; Il renâcle, et secoue, enivré de démence. Cette grand aile ouverte et ce bec aveuglant.

Il franchit, furieux, la solitude immense,

S'arrête brusquement, sur ses jarrets ployé, S'abat et se relève et toujours recommence.

Puis, rompu de l'effort en vain multiplié, L'écume aux dents, tirant sa langue blême et rêche, Par la steppe natale il tombe foudroyé.

Là, ses os blanchiront au soleil qui les sèche ; Et le sombre chasseur des phiines, l'aigle noir, Retourne au niil avec un lambeau de chair fraîche.

Ses petits affamés seront repus ce soir.

CEuvres à lire de Lecoute de Lisle (Lemerre, éditeur, Paris) : Poèmes antiques (1858) : Poèmes barbares (1859) : Poèmes tragiques (1884) ; Derniers poèmes (1895); Les Erinnyes, tragédie grecque (1872). — Critiques à consiilter: Th. Gautier, Rapport sur les progrès de la poésie (1867); Paul Bourget, Essais de psychologie contemporaine (\8iiù); Maurice Spronck, Les Artistes littéraires, (1889); Jules Lemaitre, Les Contemporains (1893) ; F. Brunetière, L'évolution de la poésie lyrique, (189.5) et Nouveaux essais de littérature contemporaine, (1895); Heary Houssaye, Discours de réception à l'Académie {i895}.

-Ve à Cuba en IS4à, mort à Paris en 1905.

Fils d'un père espagnol et d'une mère française, Heredia est un gentilhomme de vieille roche : il descend de ces ÎRmeu.ii.coiiquïstadores espagnols qui vécurent la prodigieuse épopée du Nouveau-Monde ; un de ses ancêtres accompagna Gortez et fonda Garthagène des Indes. Né dans les montagnes de la Sierra Madré, près de Santiago de Guba, il vint en France à l'âge de huit ans, lit d'excellentes études classiques et passa par l'Ecole des Ghartes, où il puisa le goût des détails précis et de l'exactitude documentaire. Son éducation fut donc toute française, mais il garda toujours la vision éclatante du superbe pays tropical colonisé jadis par ses aïeux. Ge descendant des conquérants espagnols est aussi un gentilhomme de lettres. A une époque où la poésie n'est pour la plupart qu'un simple métier, il a su garder la réserve hautaine du grand artiste qui produit peu pour produire bien, qui s'enferme dans sa tour d'ivoire par dédain pour la foule avide des brocanteurs de lettres. G'est ainsi qu'il a mis trente ans à composer cent vingt sonnets et quatre poèmes. Un pareil souci de la perfection littéraire est à lui seul une grande originalité. Heredia, quoique très original, procède

2o0 CHRESTOMATHIK FRANÇAISE

de Leconte de Ldsle; comme lui, il a fait de la poésie impersonnelle, trouvant que les sentiments personnels doivent rester enfermés sous le triple airain de la conscience. Ayant ainsi liardê son cœur, il a promené son regard de voyant sur l'iiistoire et sur la nature, laissant voguer son imagination représentative à travers le nuinde, passant de la mythologie grecque à l'histoire héroïque du moyen âge, des splendeurs de la nature tropicale aux rêves troublants qu'éveille la mer de Bretagne. Ses tableaux d'histoire et ses paysages ont une intensité de vie extraordinaire. C'est un évocateur merveilleux; en quelques vers, il vous donne une impression des choses mortes qui ne s'elTacc jamais plus, caron les a vues revivre. Gomme styliste, il est absolument remarcjuable ; il connaît à fond l'art de sculpter, de buriner, de sertir la phrase, de combiner les mots sonores et les images évuilleuses de sensations colorées. Quand sa conception poéti(]ue est sortie bien vivante et bien nette de son cerveau, il la vèt des formes à la fois les plus précises et les plus riches et c'est un éblouissement pour l'oreille et pour les yeux. La perfection absolue de l'expression verbale, ({u'ont poursuivie tous les parnassiens, est chez lui réalisée. Il a su faire du sonnet ([uelque chose d'inconnu encore dans la langue fran(;aise : c'est li' plus grand artiste de l'école parnassienne.

Fuite de centaures ^

Ils fuient, ivres de meurtre et de rébellion, Vers le mont escarpé qui garde leur retraite ; La peur les précipite, ils sentent la mort prèle Et flairent dans la nuit une odeur de lion.

Ils franchissent, foulant l'hydre et le stelliou. Ravins, torrents, halliers, sans que rien les arrête ; El déjà, sur le ciel, se dresse au loin la crête De rOssa, de l'Olympe ou du noir Pélion.

Parfois, l'un des fuyards de la farouche liarde Se cabre brusquement, se retourne, regarde. Et rejoint d'un seul bond le fraternel bétail ;

Car il a vu la lune éblouissante et pleine Allonger derrière eux, suprême épouvantail, La gigantesque horreur de l'ombre Herculéenne.

' Heredia a merveilleusement exprimé les mythes de l'Hollade primitive ; c'est chez lui, comme cben Leconte, de Lisle, qu'on trouve la transposition l.-i meilleure des créations magnifiques du géuie grec. — Ces vers et les suivants sont extraits de l'unique volume publié par l'auteur, Les Troplicfs.

JOSÉ-MARIA DE HEREDIA 2oi

Persée et Andromède.

Au milieu de l'écume arrêtant sou essor, I.e Cavalier vainqueur du monstre et de Méduse, lluisselaut d'une bave horrible où le sang fuse, l'emporte dans ses bras la vierge aux cheveux d'or.

Sur l'étalon divin, frère de Chrysaor, Oui piatie dans la mer et hennit et refuse, Il a posé l'Amante éperdue et confuse Qui lui rit et l'étreint et qui sanglote encor.

Il l'embrasse. La houle enveloppe leur groupe.

Elle, d'un faible effort, ramène sur la croupe

Ses beaux pieds qu'en fuyant baise un tlot vagabond ;

Mais Pégase irrité par le fouet de la lame, A l'appel du Héros s'enlevant d'un seul bond, Bat le ciel ébloui de ses ailes de flamme.

L'Esclave.

Tel, nu, sordide, affreux, nourri des plus vils mets, Esclave — vois^, mon corps en a gardé les signes — Je suis né libre au fond du golfe aux belles lignes Où rilybla plein de miel mire ses bleus sommets.

J'ai quitté l'île heureuse, hélas!... Ah! si jamais Vers Syracuse et les abeilles et les vignes Tu retournes, suivant le vol vernal des cygnes, Cher hôte, informe-toi de celle que j'aimais.

Reverrai-je ses yeux de sombre violette, Si purs, sourire au ciel natal qui s'y reflète Sous l'arc victorieux que tend un sourcil noir ?

Sois pitoyable ! Pars, va, cherche Gléariste El dis-lui que je vis encor pour la revoir. Tu la reconnaîtras, car elle est toujours triste.

Soir de bataille.

Le choc avait été très rude. Les tribuns Et les centurions, ralliant les cohortes.

Humaient encor dans l'air où vibraient leurs voix fortes La chaleur du carnage et ses acres parfums.

D'un œil morne, comptant leurs compagnons défunts, Les soldats regardaient, comme des feuilles mortes, Au loin, tourbillonner les archers de Phraortes ; Et la sueur coulait de leurs visages bruns.

C'est alors qu'apparut, tout hérissé de flèches, Rouge du flux vermeil de ses blessures fraîches. Sous la pourpre flottante et l'airain rutilant,

Au fracas des buccins qui sonnaient leur fanfare, Superbe, maîtrisant son cheval qui s'effare, Sur le ciel enflammé, l'Imperator sanglant.

Les conquérants'.

Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal, Fatigués de porter leurs misères hautaines. De Palos de Moguer, routiers et capitaines Fartaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.

Ils allaient conquérir le fabuleux métal Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines, Et les vents alizés inclinaient leurs antennes Aux bords mystérieux du monde Occidental.

Chaque soir, espérant des lendemains épiques, L'azur phosphorescent de la mer des tropiques. Enchantait leur sommeil d'un mirage doré ;

Ou penchés à l'avant des blanches caravelles. Ils regardaient monter en un ciel ignoré Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles.

 une ville morte.

Gartagena de Indiae, 1532-1583-1697.

Morne Ville, jadis reine des Océans l

Aujourd'hui le requin poursuit en paix les scomhres

> Ce sonnet passe pour le chef-d'œuvre de Heredia; un grammairien pointilleux y découvrirait cependant une incorrection: au neuvième vers, le gérondi! espérant qui se rapporte à ils du treizième vers n'est pns grammatical, il faudrait : tandis qu'ils espéraient des lendemains épiques, l'azur, etc. — Le sounet n'en est pas moins remarquable au point de vue poétique et cette construc. tion liardie ne choque pas ici.

Et le nnage errant allonge seul des ombres Sur ta rade où roulaient les galions géants.

Depuis Drake et l'assaut des Anglais mécréants, Tes murs désemparés croulent en noirs décombres Et, comme un glorieux collier de perles sombres. Des boulets de Pointis montrent les trous béants.

Entre le ciel qpii brûle et la mer qui moutonne,

Au somnolent soleil d'un midi monotone.

Tu songes, ô Guerrière, aux vieux Gonquistadors!

Et, dans l'énervement des nuits chaudes et calmes.

Berçant ta gloire éteinte, ô Cité, tu t'endors

Sous les palmiers, au long frémissement des palmes.

Le récif de corail.

Le soleil sous la mer, mystérieuse aurore. Eclaire la forêt des coraux abyssins Qui mêle, aux profondeurs de ses tièdes bassins, La bête épanouie et la vivante flore.

Et tout ce que le sel ou l'iode colore. Mousse, algue chevelue, anémones, oursins, Couvre de pourpre sombre, en somptueux dessins, Le fond vermiculé du pâle madrépore.

De sa spleudide écaille éteignant les émaux.

Un grand poisson navigue à travers les rameaux;

Dans l'ombre transparente indolemment il rôde;

Et, brusquement, d'un coup de sa nageoire en feu, Il fait, par le cristal morne, immobile et bleu, Courir un frisson d'or, de nacre et d'émeraude.

Maris Stella.

Sous les coiffes de lin, toutes, croisant leurs bras Vêtus de laine rude ou de mince percale, Les femmes, à genoux sur le roc de la cale. Regardent l'Océan blanchir l'île de Batz.

Les hommes, pères, fils, maris, amants, là-bas, Avec ceux de Paimpol, d'Audierne et de Cancale,

254 CHRKSTOMATHIB FRANÇAISR

Vers le Nord, sont partis pour la lointaine escale. Que de hardis pêcheurs qui ne reviendront pas !

Par-dessus la rumeur de la mer et des côtes

Le chant plaintif s'élève, invoquant à voix hautes

L'Etoile sainte, espoir des marins en péril ;

Et l'Angélus, courbant tons ces fronts uoirs de hàli". Des clochers de Uoscoff à ceux de Sybiril S'envole, tinte et meurt dans le ciel rose et pâle.

Le serrement de mains K

Songeant à sa maison, grande parmi les grandes,

Plus grande qu'Jnigo lui-même el qu'Abarca,

Le vieux Diego Laynez ne goûte plus aux viandos.

Il ne dort plus, depuis qu'un sang honteux marqua La joue encore chaude oii l'a frappé le comte. Et que pour se venger la force lui manqua.

Il craint que ses amis ne lui demandent cnnqito. Et ne veut pas, navré d'un vertueux ennui, Leur laisser respirer l'haleine de sa honte.

Alors il fit quérir et rangea devant lui Les quatre rejetons de sa royale branche, Sanche, Alfonse, Manrique et, le plus jeune. Ruy.

Son cœur tremblant faisait trembler sa barbe blanclic Mais l'honneur roidissant ses vieux muscles glacés, Il serra fortement les mains de l'aîné, Sanche.

Celui-ci, stupéfait, s'écria : — C'est assez !

Ah ! vous me faites mal! — Et le second, Alfonse.

Lui dit : — Qu'ai-je donc fait, père ? vous me blessez ! —

Puis, Manrique : — Seigneur, votre griffe s'enfonce Dans ma paume et me fait souffrir comme un damné ! — Mais il ne daigna pas leur faire une réponse.

* Ce poème remarquable est inspiré du Romancero espagnol et se rapporte a la légende du CiJ. Comparer ce morceau avec la scène III du premier acte, dans la pièce de Guillen de Castro, La» Mocedades del Cid, et lire ensuite, dans lt> Cid de Corneille, la scène V de l'acte I, pour voir la diilérence des procédés littéraires mis en œuvre.

JOSÉ-MAIUA DK HERKDIA 2oO

Sombre, désespérant en son C(Bur coiisternA D'enter sur un bras fort sou antique courage, Diego Laynez marcha vers Ruy, le dernier-né.

Il l'élreignit, tâlant et palpant avec ratf"

Ces épaules, ces bras frêles, ces poignets blancs,

Ces mains, faibles outils pour un si grand ouvra^,'e.

Il les serra, suprême espoir, derniers élans! • Entre ses doigts durcis par la guerre et le hàle. L'enfant ne baissa pas ses yeux étincelauls

Les yeux froids du vieillard flamboyaient. Ruy tout pâle. Sentant l'horrible étau broyer sa jeune chair. Voulut crier; sa voix s'étrangla dans un râle.

Il rugit; — Lâche-moi, làche-moi, par l'enfer !

Sinon, pour t'arracher le cœur avec le foie,

Mes mains se feront marbre et mes dix ongles fer ! —

Le vieux, tout transporté, dit en pleurant de joie :

— Fils de l'âme, ô mon sang, mon Rodrigue, que Dieu Te garde pour l'espoir que ta fureur m'octroie l —

Avec des cris de haine et des larmes de feu, Il dit alors sa joue insolemment frappée, Le nom de l'insulteur et l'instant et le lieu;

Et tirant du fourreau Tizona bien trempée. Ayant baisé la garde ainsi qu'un crucifix, Il tendit à l'enfant la haute et iom'de épée.

— Preuds-la. Sache eu user aussi bien que je fis. Que ton pied soit solide et que ta main soit prompte. Mon honneur est perdu. Rends-le-moi . Va, mon fils.

Une heure après, Ruy Diaz avait tué le comte

Œuvres à lire de Heredia (Lemerre, éditeur, Paris) ; Les Trophées (1803) et sa magnifique traduction en prose de la YéHdique histoire de la conquête de la nouvelle Espagne, par Bernai Diaz del Castillo (187S-1887) — CriliqncE. à consulter : Anatole France, La Vie littéraire ; Jules Lemaitre, Les Contemporains; Paul Bourget, Journal des Débats, 23 mars i89S ; FTaiiroi.«: Coppée, Discours de réception à l'Académie (1895).

MADAME AGKERMANN (Louise Ghoquet)

Née à Paris en 1813, morte à Nice en 1S90.

La destinée de cette femme remarquable présente quelques particularités curieuses qui font comprendre ses idées. Après avoir fait de solides études classiques à Paris, elle alla, en 18:j8, compléter son instruction en Allemagne. A Berlin, dans un milieu de philosophes, de savants, elle s'imprégna d'idées germaniques. Plus tard, elle épousa un philologue français, Paul Ackermann, établi en Allemagne pour ses recherches et goûta pendant deux années les joies d'une union parfaite. Demeurée veuve, en 1846, après cette fugitive lune de miel, elle rentra en France, puis se retira à Nice. C'est là qu'elle vécut désormais, comme une sorte de recluse laïque un peu farouche, cultivant dans son cœur un pessimisme profond. Comme poète, elle avait été très précoce, car à 12 ans déjà, elle faisait des vers ; mais ses études d'érudition en Allemagne et son mariage l'avaient détournée de sa voie littéraire ; ce n'est qu'après 1852 qu'elle se remit à écrire. Dans rintervalle, la fréquentation de certains philosophes allemands et les déceptions cruelles de la vie avaient fortifié la désespérance éclose en elle aux premières années de sa jeunesse. Ce qui jaillit alors de son âme assombrie ce fut une philosophie profondément désenchantée, rappelant celle de Schoppnhauer, analogue à celle de Leconte de Lisle. Elle a exprimé magnifiquement la révolte de l'esprit contre les douleurs et les tristes réalités de la destinée humaine. Gomme Sully Prudhomme, elle possède à un haut degré l'esprit philosophique. Malheureusement, c'est le pessimisme qui lui a inspiré ses plus beaux vers et, au point de vue moral, le pessimisme est une doctrine funeste. Chez elle, du reste, cette conviction dérivait d'un sentiment très noble : eUe a protesté avec passion contre le Mal qui règne ici-bas, parce qu'elle avait une profonde pitié des souffrances humaines.

A un artiste '.

Puisque les plus heureux ont des douleurs sans nombre, Puisque le sol est froid, puisque les cieux sont sourds, Puisque l'homme ici-bas promène son cœur sombre Parmi les vains regrets et les courtes amours.

Que faire de la vie? 0 notre âme immortelle!

Où jeter tes désirs et tes élans secrets ?

Tu voudrais posséder, mais ici tout chancelle.

Tu veux aimer toujours, mais la tombe est si près!

' Extrait des Premières poésies, — Cette pièce, composée en 1840, contient déjà les germes de la sombre philosophie que l'auteur a exposée dans ses deruières poésies.

MADAME ACKKRMANN 257

Le meilleur est encore en quelque étude austère De s'enfermer ainsi qu'en un monde enchanté, Et dans l'art bien-aimé de contempler sur terre^ Sous un de ses aspects, l'éternelle beauté.

Artiste au front serein, vous l'avez su comprendre, Vous qu'entre tous les arts le plus doux captiva, Qui l'entourez de foi, de culte, d'amour tendre, Lorsque la foi, le culte et l'amour, tout s'en va.

Ah 1 tandis que pour nous qui tombons de faiblesse. Et manquons de flambeau dans l'ombre de nos jours. Chaque pas a sa ronce où notre pied se blesse. Dans votre frais sentier, marchez, marchez toujours.

Marchez pour que le ciel vous aime et vous sourie, Pour y songer vous-même avec un saint plaisir. Et tromper, le cœur plein de votre idolâtrie. L'éternelle douleur et l'immense désir.

Un autre cœur *.

Serait-ce un autre cœur que la nature donne A ceux qu'elle préfère et destine à vieillir ? Un cœur calme et glacé que toute ivresse étonne. Qui ne saurait aimer et ne veut pas souffrir.

Ah ! qu'il resseujble peu, dans son repos tranquille, A ce cœur d'autrefois qui s'agitait si fort, Cœur enivré d'amour, impatient, mobile.

Au-devant des douleurs courant avec transport.

Il ne reste plus rien de cet ancien nous-mêmes : Sans pitié ni remords le temps nous l'a soustrait. L'astre des jours éteints, cachant ses rayons blêmes. Dans l'ombre qui l'attend se plonge et disparait.

A l'horizon changeant montent d'autres étoiles. Cependant, cher Passé, quelquefois un instant La main du Souvenir écarte tes longs voiles, El nous pleurons encore en te reconnaissant.

1 Extrait des Premières poésies.

CUUESTOMATIllE FRANfiAISB

Le nuag-e *.

Levez les yeux ! c'est moi qui passe sur vos têtes, Di.ijiliaiie el l(''ger, libre dans le ciel pur; L'aiJe ouverte, attendanl le souffle des tempêtes, Je plonge et uage en pleia azur.

CoiuiiH' un mirage erraul je flotte et je voyage. Colurô par l'aurore et le soir tour à tour, Miroir annen, je reflète au passage Les sourires changeants du jour.

Le soleil me rencontre au bout de sa carrière Couché sur l'horizon dont j'enflamme le bord; Dans mes flancs transparents le roi de la lumière Lance en fuyant ses flèches d'or.

Quand la lune, écartant son cortège d'étoiles, J( .ir nu n /ard pensif sur le monde endormi, Devant son Iront glacé je fais courir mes voiles, Ju je les soulève à demi.

On croirait voir au loin une flotte qui .sombre. Qiian I, il'un bond furieux, fendant l'air ébranl.'. L'ouragan sur ma proue inaccessible et sombre S'assied conjme un pilote ailé.

Dans les champs de l'éther je livre des batailles; La ruine et la mort ne sont pour moi qu'un jeu. Je me charge de grêle, et porte en mes entrailles La foudre et ses hydres de feu.

Sur le sol altéré je m'épanche en ondées. La terre rit ; je tiens sa vie entre mes mains. C'est moi qui gonfle, au sein des plaines fécondifs, L'épi qui nourrit les humains.

Où j'ai passé soudain tout verdit, tout pullule; Le sillon que j'enivre enfante avec ardeur. Je suis onde el je cours, je suis sève el circule, Caché dans la source ou la fleur.

Extrait des Poésies philosophiques

MADAME ACKBRMANN 239

Un fleuve me recueille, il m'emporte et je coule Comme une veine au cœur des continents profonds; Sur les longs pays plats ma nappe se déroule, Ou s'engouffre à travers les monts.

Rien ne m'arrête plus ; dans mon élan rapide J'obéis au courant, par le désir poussé, Et je vole à mon but comme un grand trait liquide Qu'un bras invisible a lancé !

Océan, ô mon père ! ouvre ton sein, j'arrive 1 Tes flots tumultueux m'ont déjà répondu. Ils accourent ; mon onde a reculé, ciaintive, Devant leur accueil éperdu.

En ton lit mugissant, ton amour nous rassemble. Autour des noirs écueils ou sur le sable fin Nous allons, confondus, recommencer ensemble Nos fureurs et nos jeux sans fin.

Mais le soleil, baissant vers toi son œil splendide, M'a découvert bientôt dans tes gouffres amers. Son rayon tout-puissant baise mon front limpide ; J'ai repris le chemin des airs !

Ainsi jamais d'arrêt. L'immortelle matière Un seul instant encor n'a pu se reposer. La Nature ne fait, patiente ou\Tière, Que dissoudre et recomposer.

Tout se métamorphose entre ses mains actives ; Partout le mouvement incessant et divers, Dans le cercle éternel des formes fugitives, Agitant l'immense univers.

La guerre *.

Du fer, du feu, dn sang 1 C'est elle I c'est la Guerre ! Debout, le bras levé, superbe en sa colère,

' Extrait des Poésies philosophiques — M^c Ackermann a dùilié cette pièce, écrite en février 1871, à la mémoire de son neveu, officier français tué à Gravelotte. On remarquera qu'il n'y a dans ces vers aucune trace de haine nationale. Même dans une question où son cœur pourrait l'entraîner, elle reste dans la région sereine de la philosophie ; c'est au nom de l'humanité qu'elle maudit la guerre.

260 CHRESrOMAÏHIE FRANÇAISE

Animaul le combat d'un gesle souverain, Aux éclats de sa voix s'ébranlent les années ; Autour d'elle traçant des lignes enflammées, Les canons ont ouvert leurs entrailles d'airain.

Partout chars, cavaliers, chevaux, masse mouvante !

En ce flux et reflux, sur cette mer vivante,

A son appel ardent l'épouvante s'abat.

Sous sa main qui frémit, en ses desseins féroces,

Pour aider et fournir aux massacres atroces

Toute matière est arme, et tout homme soldat.

Puis, quand elle a repu ses yeux et ses oreilles De spectacles navrants, de rumeurs sans pareilles, Quand un peuple agonise en son tombeau couché, Pâle sous ses lauriers, l'âme d'orgueil remplie. Devant l'œuvre achevée et la tâche accomplie Triomphante elle crie à la Mort : — Bien fauché !

Oui, bien fauché ! vraiment la récolte est superbe; Pas un sillon qui n'ait des cadavres pour gerbe. Les plus beaux, les plus forts sont les premiers frappés. Sur son sein dévasté qui saigne et qui frissonne I/Humanité, semblable au champ que l'on moissonne. Contemple avec douleur tous ces épis coupés.

Hélas ! au gré du vent et sous sa douce haleine Ils ondulaient au loin, des coteaux à la plaine, Sur la tige encor verte attendant leur saison, Le soleil leur versait ses rayons magnifiques ; Riches de leur trésor, sous les cieux pacifi(]ues. Ils auraient pu mûrir pour une autre moisson.

Si vivre c'est lutter, à l'humaine énergie Pourquoi n'ouvrir jamais qu'une arène rougie ? Pour un prix moins sanglant que les morts que voilà L'homme ne pourrait-il concourir et combattre? Manque-t-il d'ennemis qu'il serait beau d'abattre? Le malheureux 1 il cherche, et la Misère est là !

Qu'il lui crie: «A nous deux! •» et que .sa main virile S'acharne sans merci contre ce flanc stérile

MADAME ACKEllMANN 201

Qu'il s'agit avant tout d'atteindre et de percer. A leur tour, le front haut, l'Ignorance et le Vice, L'un sur l'autre appuyés, l'attendent dans la lice ; Qu'il y descende donc, et pour les terrasser.

A la lutte entraînez les nations entières. Délivrance partout ! efTaçaul les frontières, Unissez vos élans et tendez-vous la main. Dans les rangs ennemis et vers un but unique, Pour faire avec succès sa trouée héroïque, Certes, ce n'est pas trop de tout l'effort humain.

L'heure semblait propice, et le penseur candide Croyait, dans le lointain d'une aurore splendide, Voir de la Paix déjà poindre le front tremblant. On respirait. Soudain, la trompette à la bouche, Guerre, tu reparais, plus âpre, plus farouche, Ecrasant le progrès sous ton talon sanglant.

C'est à qui le premier, aveuglé de furie.

Se précipitera vers l'immense tuerie.

A mort! point de quartier l l'emporter ou périr!

Cet inconnu qui vient des champs ou de la forge

Est un frère ; il fallait l'embrasser, on l'égorgé.

Quoi l lever pour frapper des bras faits pour s'ouvrir!

Les hameaux, les cités s'écroulent dans les flammes. Les pierres ont souffert, mais que dire des âmes ? Près des pères les fils gisent inanimés. Le Deuil sombre est assis devant les foyers vides. Car ces monceaux de morts, inertes et livides. Etaient des cœurs aimants et des êtres aimés.

Affaiblis et ployant sous la tâche infinie

Recommence, Travail ! rallume-toi. Génie!

Le fruit de vos labeurs est broyé, dispersé.

Mais quoi ! tous ces trésors ne formaient qu'un domaine :

C'é'Rit le bien commun de la famille humaine.

Se ruiner soi-même, ah ! c'est être insensé 1

Guerre, au seul souvenir des maux que tu déchaînes. Fermente au fond des cœurs le vieux levain de haines; Dans le limon laissé par tes flots ravageurs

262 CHRESTÛMATHLE FBAXrAlSE

Des germes sont semés de rancune et de rage, Et le vaincu n'a plus, dévorant son outrage, Qu'un désir, qu'un espoir : enfanler des vengeurs.

Ainsi le genre humain, à force de revanches, Arbre découronné, verra mourir ses branches. Adieu, printemps futurs ! adieu, soleils nouveaux ! En ce tronc mutilé la sève est impossible. Plus d'ombre, plus de fleurs, et ta hache iuflexibie. Pour mieux frapper les fruits, a tranché les rameaux.

Le cri *.

[jorsque le passager, sur un vaisseau qui sombre, Entend autour de lui les vagues retentir. Qu'à perte de regard la mer immense et sombic Se soulève pour l'engloutir,

Sans espoir de salut et quand le pont s'enlr'ouvre. Parmi les mâts brisés, terri fii'', meurtri, Il redresse son front hors du Ilot qui le couvre, Et pousse au large uu dernier cri.

Cri vain! cri déchirant ! l'oiseau qui plane ou passe, Au delà du nuage, a frissonné d'Iiorreur, Et les vents déchaînés hésitent dans l'espace A l'étouffer sous leur clameur.

Comme ce voyageur, en des mers inconnues .l'erre et vais disparaître au sein des Ilots hurlails; Le gouffre est à mes pieds, sur ma tête les nues S'amoncellent, la foudre aux flancs.

Les ondes et les cieux autour de leur victime Luttent d'acharnement^ de bruit, d'obscurité ; En proie à ces conflits, mon vaisseau sur l'abime Court sans boussole et démâté.

Mais ce sont d'autres flots, c'est un bien autre orage Qui livre des combats dans les airs ténébreux ;

' Extrait des Poésies philosophiques, écrit eu mars 1871. On pourra vnii dans ces vers que les deuils de la guerre franco- allemande avaient encon; a> sombri le pessimisme de M">« Ackermaun. Cette pièce est d'une rare jiuissaiic mais l'idée en est radicalement fausse et nous ne la donnons ici qu'à titre di s[iôcimea

MADAME ÂCKERMÂNM 263

La mer est plus profonde et surtout le naufrage Plus complet et plus désastreux.

Jouet de l'ouragan qui l'emporte et le mène, Encombré de trésors et d'agrès submergés, Ce navire perdu, mais c'est la nef humaine, Et nous sommes les naufragés.

L'équipage affolé manœuvre en vain dans l'ombre ; L'Epouvante est à bord, le Désespoir, le Deuil; Assise au gouvernail^ la Fatalité sombre Le dirige vers un écueil.

Moi que sans mon aveu l'aveugle Destinée Embarqua sur l'étrange et frêle bâtiment, Je ne veux pas non pius^ muette et résignée, Subir mon engloutissement.

Puisque, dans la stupeur des détresses suprêmes, Mes pâles compagnons restent silencieux, A ina voix d'enlever ces monceaux d'anathèmes Qui s'amassent contre les cieux.

Afin qu'elle éclatât d'un jet plus énergique. J'ai, dans ma résistance à l'assaut des flots noirs, De tous les cœurs en moi, comme en un centre unique. Rassemblé tous les désespoirs.

Qu'ils vibrent donc si fort, mes accents intrépides. Que ces mêmes cieux sourds en tressaillent surpris, Les airs n'ont pas besoin, ni les vagues stupides. Pour frissonner d'avoir compris.

Ah ! c'est un cri sacré que tout cri d'agonie ; Il proteste, il accuse au moment d'expirer. Eh bien 1 ce cri d'angoisse et d'horreur infinie Je l'ai jeté ; je puis sombrer !

Œuvres de M™» Ackermann (Lemerre, éditeur, Paris) : Premières poésies. Contes, Poésies philosophiques, Pensées d'une solitaire (183.'j-18S2). — Critiques à consulter: M. Guyau, L'Art au point de vue sociologique ; Anatole France, La vie littéraire (1890) ; Charles Gidel, Histoire de la littérature franraise (1898); Marc Citoleux, La poésie philosophiqtte au XIX^ siècle, il/me Ackermann (1906).

264 CHRESÏOiMATHIE FRAM'.AIJîE

Né à Paris en iS39.

Nature complexe et sin.crulièreraentaltai-hantR, Sully Pruilhomme possède à la fois la sensibilité affinée d'un élégiaque, la puissance intellectuelle d'un penseur, l'esprit mathématique d'un savant positiviste. Par dessus tout cela, il est un merveilleux cr(''ateur de symboles poétiques. De là vient que ses œuvres, d'une distinction si haute, comptent parmi les chefs-d'œuvre incontestés de l'école parnassienne. Il possède une âme infiniment élevée que hante le souci des plus nobles problèmes de la vie morale.

On a dans l'âme une tendresse Où tremblent toutes les douleurs.

Ces deux vers de lui détinissent parfaitement cette nature exquise de poète dont l'invincibb» idéalisme ne s'est dégagé de l'étreinte des réalités désolantes qu'au prix des plus nobles tristesses de l'intelligence et du cœur. Sully Prudhomme est le psychologue le plus subtil et le plus profond des poètes français de ce siècle. Personne n'a mieux analysé que lui les nuances délicates des sentiments et des idées. Penseur original et hardi, il a abordé victorieusement la haute poésie philosophique dans deux grands poèmes qui sont, dans leur genre, uniques en français. Il a chanté les souffrances et les inquiétudes de son âme, mais ces souffrances sont nobles et grandes ; il a décrit les profonds découragements de l'intelligence et du cœur, la cruelle antinomie de la science et de la foi, mais pour montrer qu'il y a dans la conscience une invincible raison de croire à la solidarité humaine, à la dignité et à la bonté morales. Sa grande probité intellectuelle, sa haute moralité eu font un des guides les plus estimés de la pensée française. C'est un de ces écrivains devant lesquels on s'arrête, à la fois respectueux et attendri .

Printemps oublié *.

Ce beau printemps qui vient de naître A peine goûté va finir, Nul de nous n'en fera connaître La grâce aux peuples à venir ;

Nous n'osons plus parler des roses ; Quand nous les chantons, on en rit, Car des plus adorables choses Le culte est si vieux qu'il périt;

' Extrait des Stances et poèmes (18C5).

SULLY PRUDHOMMK 26o

Les premiers amants de la terre

Ont célébré Mai sans retour,

El les derniers doivent se taire,

Plus nouveaux que leur propre amour.

Rien de celle saison fragile Ne sera sauvé dans nos vers, El les cytises de Virgile Ont embaumé tout l'univers.

Ah 1 frustrés par les anciens hommes, Nous sentons le regret jaloux Qu'ils aient été ce que nous sommes, Qu'ils aient eu nos cœurs avant nous.

Les chaînes ' .

J'ai voulu tout aimer et je suis malheureux, Car j'ai de mes tourments multiplié les causes; D'innombrables liens frêles et douloureux Dans l'univers entier vont de mon âme aux choses.

Tout m'attire à la fois et d'un attrait pareil : Le vrai par ses lueurs, l'inconnu par ses voiles; Un trait d'or frémissant joint mon cœur au soleil Et do longs fils soyeux l'unissent aux étoiles.

La cadence m'enchaîne à l'air mélodieux, La douceur du velours aux roses que je touche ; D'un sourire j'ai fait la chaîne de mes yeux, Et j'ai fait d'un baiser la chaîne de ma bouche.

Ma vie est suspendue à ces fragiles nœuds, Et je suis le captif des mille êtres que j'aime ; Au moindre ébranlement qu'un souffle cause en eux Je sens un peu de moi s'arracher de moi-même.

Le vase brisé 2.

Le vase où meurt cette verveine D'un coup d'éventail fut fêlé ;

1 Extrait des Stances et poèmes. — Voici une des uobles inquiétudes du poète, à la fois intense, subtile et distinguée. Cette exquise analyse est d'une poésie rare en français.

• Extrait des Stances et 2ioèmes. — Ce petit chef-d'œuvre symbolique, que Sainte-Beuve signala le premier, a beaucoup fuit pour la gloire du poète.

266 CHRESTOMATHIB FRANÇAISE

Le coup dut eflQeurer à peine, Aucun bruit ne l'a révélé.

Mais la légère meurtrissure, Mordant le cristal chaque jour, D'une marche invisible et sûre En a fait lentement le tour.

Son eau fraîche a fui goutte à goutte, Le suc des fleurs s'est épuisé; Personne encore ne s'en doute.

N'y touchez pas, il est brisé.

Souvent aussi la main qu'on aime, Effleurant le cœur, le meurtrit ; Puis le cœur se fend de lui-même, La fleur de son amour périt ;

Toujours intact aux yeux du monde, Il sent croître et pleurer tout bas Sa blessure fine et profonde ; U est brisé, n'y touchez pas.

Les berceaux ' .

Après le départ des oiseaux, Les nids abandonnés pourrissent.

Que sont devenus nos berceaux ?

De leur bois les vers se nourrissent.

Le mien traîne au fond des greniers.

L'oubli morne et lent le dévore; Je l'embrasserais volontiers, Car mon enfance y rit encore.

C'est là que j'avais nuit et jour.

Pour ciel de lit, des yeux de mère Où mon âme épelait l'amour.

Et ma prunelle la lumière.

Sur le cœur d'amis sûrs el bons, Femmes sans tache, sur le vôtre.

C'est un berceau que nous r('vons Sous une forme ou sous une autre.

1 Extrait des Stancet et poèmes .

SULLY PRUnUOMME 2(j"i

Cet instinct de vivre blottis Dure encore à l'âge où nous sommes ; Pourquoi donc, si tôt trop petits, Berceaux, trahissez-vous les hommes ?

, Les yeux*.

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux, Des yeux sans nombre ont vu l'aurore; Ils dorment au fond des tombeaux Et le soleil se lève encore.

Les nuits, plus douces que les jours, Ont enchanté des yeux sans nombre; Les étoiles brillent toujours Et les yeux se sont remplis d'ombre.

Oh ! qu'ils aient perdu le regard.

Non, non, cela n'est pas possible!

Ils se sont tournés quelque part Vers ce qu'on nomme l'invisible;

Et comme les astres penchants Nous quittent, mais au ciel demeiiifiit, Les prunelles ont leurs couchants.

Mais il n'est pas vrai qu'elles meurent :

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux. Ouverts à quelque immense aurore.

De l'autre côté des tombeaux Les yeux qu'on ferme voient encore.

Le doute 2.

La blanche Vérité dort au fond d'un grand puits. Plus d'un fuit cet abîme ou n'y prend jamais garde; Moi, par un sombre amour, tout seul je m'y hasarde. J'y descends à travers la plus noire des nuits;

Et j'entraîne le câble aussi loin que je puis ; Or, je l'ai déroulé jusqu'au bout : je regarde,

1 Extrait des Stances et poèmes. — Cette pièce, oii éclate l'invincible idéalisme de l'auteur, renferme un des plus beaux symboles de la poésie française.

2 Extrait des Epreuves i

268 CHRESTÛMATHIE FRANÇAISE

Et, les bras étendus, la prunelle hagarde. J'oscille sans rien voir ni rencontrer d'appuis.

Elle est là cependant, je l'entends qui respire; Mais, pendule éternel que sa puissance al lire, Je passe et je repasse et tâte l'ombre en vain ;

Ne pourrai-je allonger celle corde flottante, Ni remonter au jour dont lagaîté me tente? Et dois-je dans l'horreur me balancer sans fin ?

Homo sum^

Durant que je vivais, ainsi qu'en plein désert, Dans le rêve, insultant la race qui travaille, Comme un lâche ouvrier ne faisant rien qui vaille S'enivre, et ne sait plus à quoi l'outil lui sert,

Un soupir, né du mal autour de moi souffert, M'est venu des cités et des champs de bataille, Poussé par l'orphelin, le pauvre sur la paille, Et le soldat tombé qui sent son cœur ouvert.

Ah 1 parmi les douleurs, qui dresse en paix sa tente. D'un bonheur sans rayons jouit et se contente, Stoïque impitoyable en sa sérénité ?

Je ne puis : ce soupir m'obsède comme un blâme. Quelque chose de l'homme a traversé mon âme, Et j'ai tous les soucis de la fraternité.

Première solitude 2.

On voit dans les sombres écoles Des petits qui pleurent toujours; Les autres font leurs cabrioles.

Eux, ils restent au fond des cours.

Leurs blouses sont très bien tirées, Leurs panlalons en bon étal.

Leurs chaussures toujours cirées; Ils ont l'air sage et délicat.

1 Extrait des Epreuves.

2 Extrait des Solitudes (1869).

Les forts les appellent des filles, Et les malins des innocents :

Ils sont doux, ils donnent leurs billes, Ils ne seront pas commerçants.

Les plus poltrons leur font des niches. Et les gourmands sont leurs copains; Leurs camarades les croient riches, Parce qu'ils se lavent les mains.

Ils frissonnent sous l'œil du maître, Son ombre les rend malheureux.

Ces enfants n'auraient pas dû naître, L'enfance est trop dure pour eux !

Oh l la leçon qui n'est pas sue.

Le devoir qui n'est pas fini l Une réprimande reçue, Le déshonneur d'être puni !

Tout leur est terreur et martyre ! Le jour, c'est la cloche, et, le soir, Quand le maître enfin se retire, C'est le désert du grand dortoir :

La lueur des lampes y tremble Sur les linceuls des lits de fer; Le sifilet des dormeurs ressemble Au vent sur les tombes, l'hiver.

Pendant que les autres sommeillent.

Faits au coucher de la prison, Ils pensent au dimanche, ils veillent Pour se rappeler la maison ;

Ils songent qu'ils dormaient naguères Douillettement ensevelis Dans les berceaux, et que les mères Les prenaient parfois dans leurs lits.

0 mères, coupables absentes.

Qu'alors vous leur paraissez loin I A ces créatures naissantes Il manque un indicible soin ;

270 CHKESTOMATHIE FRANÇAISK

On leur a doané les chemises, Les couvertures qu'il leur faut :

D'autres que vous les leur ont mises, Elles ne leur tiennent pas chaud.

Mais, tout ingrates que vous êtes, Ils ne peuvent vous oublier, Et cachent leurs petites têtes, En sanglotant, sous l'oreiller.

La voie lactée *.

Aux étoiles j'ai dit un soir :

« Vous ne paraissez pas heureuses ; Vos lueurs, dans l'infini noir, Ont des tendresses douloureuses.

« Et je crois voir au firmament \]i\ deuil blanc mené par des vierges Qui portent d'innombrables cierges Et se suivent languissamment.

« Etes- vous toujours en prière ?

Eles-vous des astres blessés ?

Car ce sont des pleurs de lumière, Non des rayons, que vous versez.

« Vous, les étoiles, les aïeules

Des créatures et des dieux.

Vous avez des pleurs dans les yeux... »

Elles m'ont dit : « Nous sommes seules.

« Chacune de nous est très loin Des sœurs dont tu la crois voisine; Sa clarté caressante et fine Dans sa patrie est sans témoin ;

« Et l'intime ardeur de sos flaminos Expire aux cieux indillVronts. »

Je leur ai dit : « Je vous comprends 1 Car vous ressomblez à des âmes :

« Rxtralt des Solitude».

SULLY PHUDHOMMK 271

« Ainsi que vous, chacune luit Loiu (les so'urs qui semblent près d'elle, El la solitaire immortelle Brûle en silence dans la nuit. »

L'Agonie '.

Vous qui m'aiderez dans mon agonie,

Ne me dites rien; Faites que j'entende un peu d'harmonie,

Et je mourrai bien.

IjA musique apaise, enchante et délie

Des choses d'en bas :

Bercez ma douleur ; je vous en supplie,

Ne lui parlez pas.

Je suis las des mots, je suis las d'entendre

Ce qui peut mentir :

J'aime mieux les sons qu'au lieu de comprendre

Je n'ai qu'à sentir :

Une mélodie où l'âme se plonge

Et qui, sans effort, Me fera passer du délire au songe.

Du songe à la mort.

Vous qui m'aiderez dans mon agonie,

Ne me dites rien.

Pour allégement un peu d'harmonie

Me fera grand bien.

Vous irez chercher ma pauvre nourrice, Qui mène un troupeau,

El vous lui direz que c'est un caprice. Au bord du tombeau,

Dentendre chanter, tout bas, de sa bouche.

Un air d'autrefois.

Simple et monotone, un doux air qui touche

Avec peu de voix.

1 lixtrait des Solitudes

CHRESTOMATHIE FRAMUISE

Vous la trouverez : les gens des chaumières Vivent très longtemps;

Et je suis d'un monde où l'on ne vit guères Plusieurs fois vingt ans.

Vous nous laisserez tous les deux ensemble;

Nos cœurs s'uniront ; Elle chantera d'un accent qui tronible,

La main sur mon front.

Lors elle sera peut-être la seule

Qui m'aime toujours ; Et je m'en irai dans son chant d'aïeule

Vers mes premiers jorn^s,

Pour ne pas sentir, à ma dernière heure, Que mon cœur se fend,

Pour ne plus penser, pour que l'homme meure Gomme est né l'enfant.

Vous qui m'aiderez dans mon agonie,

Ne me dites rien; Faites que j'entende un peu d'harmonie,

Et je mourrai bien.

L'Étrang-er '.

Je me dis bien souvent : De cjuelle race es-tu ! Ton cœur ne trouve rien qui l'enchaîne ou ravisse, Ta pensée et tes sens, rien qui les assouvisse : 11 semble qu'un bonheur infini te soit dû.

Pourtant, quel paradis as-tu jamais perdu ? A quelle auguste cause as-tu rendu service? Pour ne voir ici-bas que laideur et que vice, Quelle est ta beauté propre et ta propre vertu?

A mes vagues regrets d'un ciel que j'imagine, A mes dégoûts divins, il faut une origine : Vainement je la cherche en mon cœur de limon;

El, moi-même étonné des douleurs (jue j'exprime, J'écoute en moi pleurer un étranger sublime Qui m'a toujours caché sa patrie et son nom.

Extrait des Vaines tendresses (1876).

SULLY PRUDHOMMK ^T.]

Le Zénith ^

Saturne, Jupiter, Vénus, n'ont plus de prêtres. L'homme a donné les noms de tous ses anciens maîtres A des astres qu'il pèse et qu'il a découverts, Et des dieux le dernier dont le culte demeure, A son tour menacé, tremble que tout à l'heure Son nom ne serve plus qu'à nommer l'univers.

Les paradis s'en vont ; dans l'immuable espace

Le vrai monde élargi les pousse ou les dépasse.

Nous avons arraché sa barre à l'horizon,

Uésolu d'un regard l'empyrée en poussières,

Et chassé le troupeau des idoles grossières

Sous le grand fouet d'éclairs que brandit la RaisoQ.

Nous savons que le mur de la prison recule, Que le pied peut franchir les colonnes d'Hercule, Mais qu'en les franchissant il y revient bientôt; Que la mer s'arrondit sous la course des voiles; Qu'en trouant les enfers on revoit des étoiles ; Qu'en l'univers tout tombe, et qu'ainsi rien n'est haut.

Nous savons que la terre est sans piliers ni dôme, Que l'infini l'égale au plus chétif atome ; Que l'espace est un vide ouvert de tous côtés. Abîme où l'on surgit sans voir par où l'on entre, Dont nous fuit la limite et dont nous suit le centre, Habitacle de tout, sans laideurs ni beautés ;

Que l'homme, fier néant, n'est qu'un des parasites

D'une sphère oubliée entre les plus petites,

Parasite à son tour des crins d'or du soleil,

Qu'à peine pesons-nous aux balances du gouffre,

Et que le plus haut cri de notre chair qui souffre

S'y perd comme un vain songe au fond d'un noir sommeil.

Eh bien ! quoique l'azur ait déçu nos sondages. Nous lui rendons encore un vieux reste d'hommages,

• Extrait d'un beau poème portant le même titre, dédié aux victimes de l'ascension du ballon le Zénith. Ou peut saisir ici, merveilleusement réalisé, l'ai liage si rarement obtenu de l'esprit scientifique et de la poésie.

274 CHRESTOMATHIE FRANfjAISE

Nous n'espérons jamais sans y lever les yeux. D'où nous vient ce penchant à redresser la léle, Ce geste, cher à l'homme, inutile à la bêle, involontaire appel de la pensée aux cieux!

Est-ce de la foi morte un importun vestige? Esl-ce un pli séculaire et i|ue rien no corrige, Par la race hérité des pâtres d'Orient 1 Esl-ce un natif instinct propre à l'humain génie? Ou n'est-ce qu'un hasard, la fortuite harmonie U'un souriant désir et d'un bleu souriant ?

Cet accord est profond, quelle qu'en soit la cause : Dès que l'humanité fut au soleil éclose. Elle a comme un calice ouvert au ciel son cœur, Et, comme on voit planer un encens qui s'exhale, Depuis lors, où bleuit la voûte colossale, Plane son grand espoir, de sa raison vainqueur.

Et tant qu'on redira l'audace et l'inforluue Des premiers qu'a punis la divine rancune Pour être allés ravir à ses sources le feu. Les mortels frémirunl d'épouvante et d'envie A voir quelqu'un des leurs aventurer la vie Jusqu'aux bornes de l'air, au pays de leur vœu :

Comme s'ils sentaient là leur chaîne qui s'allège, Et que ce fût encore nu bonheur sacrilège ; Comme si Promélhéo, après des milliers d'ans. Pour nous encore aux dieux volant des étincelles, Achevait aujourd'hui par l'osier des nacelles L'attentat commencé par le roc des Titans l

Elevez-vous, montez, sublimes Argonautes, Au-dessus de la neige, à des blancheurs plus hautes, Aussi loin que se creuse à l'alnKisphère un lieu ! Où monte le souci du front des astronomes. Où monte le soupir du cœur des plus grands hommes. Plus haut que nos saints, plus loin que notre adieu!

Les câbles sont rompus : tout à coup seul et libre, Ije ballon qui poursuit son fuyant équilibre

SULLY PRUDHOMMK 27o

S'engouffre, par l'espace aussitôt dévoré. Dans un eniporleiiienl qui resseinl)le à la joie, i'Iiis prompt que le faucon sur l'invisible proie, H s'élance, en glissant, vers son but ignoré.

Où vont ceux que ravit l'impétueuse allure

De cette étrange nef pendue à sa voilure,

Sans gouvernail ni proue, en une mer sans bord?

Au gré de tous les vents, traînés à la dérive,

Ne songent-ils qu'à tendre où nul vivant n'arrive,

Navigateurs lancés pour n'atteindre aucun port ?

La foule ardente et fruste où survit Encelade

Dans leur ascension n'aime que l'escalade,

Les admire en tremblant et ne les comprend pas :

« S'ils ne sont point partis pour mordre à l'ambroisie,

El voir en son entier la nature éclaircie,

Ouel but, dit-elle, atteint ce formidable pas?

» S'ils ne sont point partis pour la cime des clioses Pour y voir frissonner la première des causes, Et ce frisson courir au dernier des effets, Pour aller jusqu'à Dieu lire dans ses yeux mêmes Le mot de la justice et du bonbeur suprêmes. Quels profils leur courage étrange aura-t-il faits? »

Ils répondent : a La cause et la fin sont dans l'ombre;

Rien n'est sûr que le poiJs, la figure et le nombre.

Nous allons conquérir un cbiffre seulement ;

Ils sont loin les songeurs de Milel et d'Elée

Qui, pour vaincre en un jour tout l'inconnu d'emblée.

Tentaient sur l'univers un fol embrassement !

» Nous ne nous flallons plus^ comme ces vieux alblètes, De forcer, sans flambeau, les ténèbres complètes, Pour saisir à talons ce monstre corps à corps ; Il nous suffit, à nous, devant le sphinx énorme. D'éclairer prudemment de point en point sa forme, El d'en lier les traits par de justes raccords.

» Ils sont loin les rêveurs subtils d'Alexandrie,

Et ceux qui reniaient la terre pour patrie !

Nous ne nous flallons plus de la fuir, aujourd'hui ;

276 CHRKSTÛMATHIB FRANÇAISE

A quelque évasion que l'air pur nous invile, L'air même est notre geôle, avec nous il gravite, Il est terrestre encore et tout l'azur c'est lui !

» Mais la terre suffit à soutenir la base

D'un triangle où l'algèbre a dépassé l'extase;

L'astronomie atteint où ne meut plus l'azur :

Sous des plafonds fuyants, chasseresse d'étoiles,

Elle tisse, Arachné de l'infini, ses toiles,

Et suit de monde en monde un fil sublime et sûr.

» Montés pour redescendre avec la même charge,

Nos corps lourds n'auront pu que faire un pas plus large,

Un orbe un peu plus haut sur le sol en rampant,

Mais nous aurons du moins goûté la certitude.

Ce qu'en vain demandaient les pères de l'étude

A leurs fronts isolés qu'ils s'en allaient frappant.

» Et peut-être plus tard, si la pensée humaine Touche au fond du mystère en tirant sur sa chaîne, Le chiffre sans éclat qu'au ciel nous aurons lu, Longtemps enseveli comme une valeur nulle, Doit surgir glorieux dans l'unique formule D'où le problème entier sortira résolu ! »

La lutte pour la vie*.

Tout vivant n'a qu'un but : persévérer à vivre; Même à travers ses maux il y trouve plaisir; Esclave de ce but qu'il n'eut point à choisir, Il voue entièrement sa force à le poursuivre.

Ce qui borne ou détruit sa vie, il s'en délivre; Ce qui la lui conserve, il tâche à s'en saisir : De là le grand combat, pourvoyeur du désir, Que l'espèce à l'espèce avec âpreté livre.

Ou tuer, ou mourir de famine et de froid,

Qui que tu sois, choisis ! sur notre horrible sphère

Nul n'évite en naissant ce carrefour étroit.

' Extrait de la Justice (1878), poème philosoi)ljique admirable, oii le poète a trait»! les plus hauts problèmes de la vie. Après y avoir exposé toutes les rni sons scientifiques qui font douter de la justice, posé alternativement la thèse et l'antithèse du mal et du bien, il résout cette antinomie eu une synthèse d'une lialectique serrée qui sert de conclusion spiritualiste au poème.

SULLY PRUDHOMMK 277

Un litre pour tuer, que le besoin confère, Où la nature absout du mal qu'elle fait faire, Un brevet de bourreau, voilà le premier droit.

Entre États*.

Quand deux États rivaux, aux bornes mitoyennes, Pour se les disputer lèvent leurs étendards, El qu'après maint exploit, tous, conscrits et soudards. Ont amplement fourni la pâture aux hyènes,

11 ;e peut qu'en changeant les frontières anciennes La victoire à l'aveugle ait mieux taillé les parts. Ou que le favori de ses sanglants hasards Occupe uniquement les terres qu'il fait siennes :

N'importe l quels qu'ils soient, les arrêts du canon

Demeurent viciés, équitables ou non:

La sentence du meurtre est toujours immorale.

Chaque ennemi par l'autre est devant Dieu cité; Mais le juge est suspect dans chaque cathédrale, Où l'encens le provoque à la cor plicité.

L'Idéal 2.

Une suprême fin lie entre eux tous les cœurs; Elle se cache à nous et pourtant nous attire, ^ Par le même idéal hantés, sans nous le dire,

Dans nos communs transports, dans nos vagues langueurs

Cet idéal émeut jusques à ses moqueurs. Sur la place publique, aux jours de saint délire Où d'un peuple, vibrant comme une immense lyre, L'âme unique s'exhale en formidables chœurs l

Nous pressentons alors quelque cité dernière.

Où s'uniront nos mains, nos fronts dans la lumière,

Toui frères, et rois tous par un sacre pareil ;

C'est dans notre tourmente une vive éclaircie, Dont nous reste longtemps la splendeur obscurcie. Comme aux yeux refermés luit un profond soleil.

' Extrait de la Justice.

' Extrait de la Justice.

La paix future *.

Le sang pur versé tant de fois Pour la fraternité rêvée Attiédit le bronze où des lois La lettre, qui tue, est gravée.

Un jour les cœurs, tous envahis Par le grand flux d'amour qui monte.

De s'être si longtemps haïs N'auront plus que surprise et honte.

Il nous semble que le présent N'offre que rapine et carnage, Toujours pourtant il en surnage Un nouveau dogme bienfaisant.

Toujours les causes magnanimes Ont leur triomphe, lent ou prompt :

Fumés par le sang des victimes, Les oliviers triompheront !

Le rêve suprême 2.

Te souvient-il du parc où nous errions si tristes ?

Dans un sentier tout jonché de lilas

La solitude alanguissait nos pas, Le crépuscule aux fleurs mêlait ses améthystes.

Où sombrait le soleil, dans un lointain pays, Nos cœurs rêvaient une patrie absente... Quand une note au ciel retentissante

Comme un trait d'or soudain s'éleva du taillis;

Une autre, puis une autre, en sonores fusées

Par temps égaux jaillirent de ce bois;

Puis, d'un essor qui s'essayait, la voix Préluda vaguement par roulades brisées.

^ Extrait de la Justice.

' Extrait du Bonheur (18Sf<), poème d'une métaphysique hardie où l'auteur a essayé de résoudre politiquement la question de l'au-delà. — Cet extrait, d'un charme si délicat et si touchant, montre que, dans les questions [thilosophiques les plus abstraites, le poète sait garder sa fraîcheur d'imagination et tout le charme de son âme exquise.

Tu t'arrêtas, le doigt sur la bouche, et me dis : « Le rossignol chante! prêtons l'oreille. » Avidement tu l'écoutais, pareille

A quelque ange en exil au seuil du paradis.

La nuit mélancolique achevait de descendre VA semblait sur le parc avec lenteur tomber, Cuinine d'un lin tamis une légère cendre, \'A\ noyant les contours qu'elle allait dérobor;

l/'écbarpe du zéphyr frissonnait sans murmure, Et molle s'alfaissait sur les prés assoupis; Le ciel, obscur enfin, couvrit la terre obscure Comme un dais somptueux parsemé de rubis.

Et le chant déchira, plus large et plus sonore,

De l'azur assombri les voiles plus épais,

De monde en monde allant plus haut, plus haut encore,

Troubler de l'infini l'inaccessible paix.

L'étoile au cœur de feu qui tressaille et palpite Paraissait écouler avec étonnement La lyre si puissante et pourtant si petite Qui vibrait au gosier de sou terrestre amant.

Ah! que ces notes sanglotantes, Ces beaux cris épars, où soulfrait L'oiseau blessé d'un mal secret, Caressaient nos âmes, flottantes Du vœu stérile au vain regret!

Nous pleurions, nous croyions entendre Tour à tour triompher, gémir.

Douter, croire, espérer, frémir.

Dans celte voix vaillanlo et tendre, Le genre humain prince et martyr.

Car un mal aussi le tourmente Quand, sous les ricins nuits d'été, Par l'appel de l'immensité A fuir sa planète inclémente, Il sent ({u'il est sollicité,

280 CHKKSTOMATHIE FRANÇAISE

Mais que, trop fragile et trop brève.

L'aile d'Icare audacieux Jusqu'au seuil effleuré des deux A cette faage ne l'enlève Que pour l'y précipiter mieux!

Nous revînmes, gagnés par un trouble indicible, Nous parlant du bonheur qui ne sera possible

Qu'ailleurs, plus tard, très loin, très haut... Dans un astre où l'amour sans mensonge et sans tache, D'incorruptibles cœurs indissoluble attache,

Respirera l'air qu'il lui fautl

Puis dans le vieux salon désert, calme retraite Qu'éclairait mollement une lune discrète.

Tu l'assis à ton clavecin ; Une gamme rapide en émut chaque louche,^ Et lu laissas éclore et vibrer sur ta bouche

L'angoisse qui gonflait Ion sein.

Tu repris d'une voix pénétrante et fiévreuse, Pour en approfondir la douceur douloureuse.

Tous les trilles du rossignol ; Ton art en fit monter jusqu'à Dieu l'harnjonie Sur les ailes que prête aux sons l'humain génie

En les accouplant à son vol 1

J'écoutais, tour à tour lente ou vive, ta plainte Descendre, s'élever, puis retomber éteinte,

Puis ardente se ranimer; Echo vivant, mou cœur en sentait chatjue phrase A ton gré, tour à tour, le ravir dans l'extase,

Dans la détresse l'abimer...

Ton chant s'évanouit comme un baiser qui tremlile. Et sous tes doigts tendus, arrêtés tous ensoinblc,

Expira le dernier accord ; Et pâle, les yeux clos, la tête renversée, Stella, tu répondis tout bas à ma pensée :

tt Après la mort, après la mortl »

SULLV PHUDHOMMB 281

Le monde futur*.

Lamentable océan des doiilenrs, dont la houle Se soulève en hurlant, s'affaisse et se déroule

Et marche en avant sans repos !

N'est-il donc pas encore apparu sur ta roule ("n monde fraternel où quelque ami t'écorlc?

N'aurais-lu nulle part d'échos ?

Personne en ces déserts renaissants qui l'engouffrent N'est-il apte à comprendre un cri d'âmes qui soullVont,

Un appel d'humain désespoir?

Le Temps amasse en vain décombres sur décombres: Il n'a pas épuisé des formes et des nombres

L'intarissable réservoir.

L'humanité là-bas est peut-être une ébauche Qu'il s'essaie à pétrir, qu'il éprouve et qu'il fauche

Pour l'achever durable ailleurs...

Ah! si tu rencontrais quelque terre accompli© Où jeune elle apparût émondée, embellie,

Heureuse par des dons meilleurs,

Lt si là d'autres cœurs aux résonnantes libres Battaient à l'unisson des plaintes dont tu vibres.

Emus d'un amour liientaisanl; Si, possesseurs du vrai, de règles enfin sûres. D'autres esprits pour baume aux terrestres blessures

T'offraient leur sagesse en présent !

Marche ! Là-bas grandit dans les ombres épaisses Un globe qui ressemble à celui que lu laisses

Derrière loi décroître et fuir...

Autour de son soleil qui se rapproche il vole, Il blanchit, décoré d'une douce auréole,

El commence à s'épanouir.

Œuvres à lire de Sully Prudhomme (Lemerr», éditeur, Paris) : Stances el poèlies- (1865); les SolUnAes (isr.'.li ; les Destins (1872); les Vaines ffxrirpssr.') (1875): la Justice (1878); ie Prisme ('i88G); le Bonheur (1888); Testament poétiqut (1001). — Critiques à consulter : Sainte-Beuve, Portraits contemporains : Théophile Gautier, Bapport sur >a poésie française de 18.'i7 à 1867; Guyau L'art au point de vue sociologique ; Bruuetière, L'Evolution de la poésie lyrique ; Jules Lemaître, les Contemporains; Gaston Paris, Penseurs el pactes (ISUC).

' Rxtrait du Bonheur.

2h2 CHRESTOMATHIE FRANÇAISE

^ FRANÇOIS GOPPEE

.Ye à Parts en Î842.

Si la caractéristique du Parnasse était, comme on l'a dit à tort, le culte de la forme et l'habileté technique, Framjois Goppée serait un des écrivains les mieux caractérisés de celte école. Chez lui, la perfection du style est, en eftet, l'élément principal; il possède tous les secrets de la langue poétique, et sait s'en servir avec une grande virtuosité ; c'est un des meilleurs versificateurs lrani;ais. Dans la plupart de ses œuvres, le fond ne vaut pas la forme ; il a des qualités très appréciables, mais il manque d'inspiration et d'ampleur. Par ses tendances générales, Coppée est un réaliste et un moderniste. Formé en dehors de la culture classique, car la pauvreté de sa famille l'empêcha de iinir ses humanités, il n'a jamais traité les grands thèmes antiques que les autres parnassiens ont tant recherchés; de même, il ne s'est jamais élevé jusqu'aux régions philosophiques. Sa poésie, d'ailleurs très originale et très remarquable dans son genre, plonge par toutes ses racines dans la vie moderne, dans la réalité ambiante. Le poète a fait avec les incidents de sa vie sentimentale du lyrisme élégiaque, il a peint des intérieurs de vie bourgeoise, des scènes d'intimité familière ; mais sa plus grande originalité est d'avoir fait entrer dans la poésie française les petits, les humbles, les pauvres, que l'art aristocratique des poètes avait jusque-là dédaignés. Sans grande élévation, tombant même fréquemment dans la banalité, Gop{)ée a beaucoup de charme pittoresque, de grâce attirante, d'éloquence attendrie. Dans son théâtre en vers, élégiaque ou dramatique, il s'est élevé beaucoup plus haut que dans ses poèmes. Ses plus belles pièces n'ont pas la superbe envolée lyrique du drame d'IIugo. mais elles sont plus pondérées et contiennent des situations dramatiques d'une très grande beauté. Par l'ensemble de son œuvre, Coppée est certainement un grand poète, et l'on s'explique qu'il plaise à la fois à la foule et aux lettrés.

Promenade '.

Je suis un i)àle cufaiit du viou.\ l'aris, et j'ai Le regret des rêveurs ([ui u'oiit pas voyagé. Au pays l>leu mou àine eu valu se réfugie, Elle n'a jamais [m perdre la nostalgie Des verls chemins qui vont là-bas, à l'horizon. Comme un pauvre captif vieilli dans sa prison Se crauîpouue aux l)arreaux étroits de su feuêlre, Pour voir mourir le jour et pour le voir reuailre,

• F;x.tr;iit «les Intimités (1S(>.S). La pièce n'a pas ite titre, dans le recuiil.

Page 1