EDOUARD GRENIER
0 vainqueurs négligents! dieux à dure cervelle!
Vous ne saviez donc pas que tout se renouvelle,
Et que pour établir et fixer son pouvoir
Un tyran doit toujours tout voir et tout prévoir?
N'avez-vous donc pas vu qu'un enfant vient de naître,
Qui sera mon vengeur et notre nouveau maître ;
Un dieu jeune et vainqueur, le dieu de l'avenir,
Qui ne saura qu'aimer, pardonner et bénir ?
Avisez maintenant, s'il en est temps encore !
Cherchez ce nouveau dieu du couchant à l'aurore ;
Visitez tous les coins de ce vaste univers ;
Faites fouiller les cieux, faites sonder les mers !
Sous les dehors voilés de sa grandeur divine,
Moi seul je le pressens, moi seul je le devine.
Ah ! ce n'est pas en vain que depuis trois mille ans
La fièvre et la douleur ont torturé mes flancs.
Durant ces longues nuits d'angoisse et d'insomnie
La méditation a trempé mon génie.
Le ciel, la terre, l'eau, l'air, les flots indiscrets,
Le silence des nuits, m'ont dit bien des secrets.
A force de plonger mes yeux dans les étoiles,
Des profondeurs du ciel j'ai soulevé les voiles,
Et seul de tous les dieux, lisant dans l'avenir,
Je sais ce qui va naître et ce qui doit finir.
Mais tu ne peux comprendre et partager ma joie,
Ce sont d'autres pensers où ton esprit se noie.
Tandis que je bénis le terme de mes maux.
Tu regrettes la vie et le sceptre des eaux ;
A mes cris de bonheur ton cœur gonflé soupire.
0 mon vieil Océan ! retourne à ton empire.
Va, montre à Jupiter comment meurt un grand dieu.
Les moments sont comptés : laisse-moi seul. Adieu !
Venise ^ Marcel se tut. Déjà le jour baissait ; la lune. Pâle et comme à regret, se levait dans les airs ; La brise fraîchissait ; il remonta la dune. A travers les jardins incultes et déserts,
1 Extrait de Marcel (1875), poème moderne où le poète a exprime eu termes élevés sou ardent patriotisme.
332 CHRESTÛMATHIE FRANÇAISE
Il vint s'asseoir au bord que baigne la lagune, D'où Venise apparaît comme un rêve sur l'eau ; Et son œil fut frappé d'un magique tableau.
A l'Occident, le ciel teinté d'un reflet rose
Du soleil disparu gardait la trace encor.
Sur la terre et dans l'air transparent chaciue chose
Flottait dans le réseau d'une poussière d'or ;
Tout était calme, pur. limpide et grandiose;
Un de ces doux moments où l'àme en liberté
Kespire le bonheur dans la seule beauté.
La lagune immobile, où rien ne se reflète, De sa mate blancheur étalait le miroir. Derrière elle, Venise avec la silhouette De ses îles, plus loin, se détachait en noir. Et tout au fond, dressant leur majesté muette, Les glaciers du Tyrol en nuages d'azur Dessinaient leur prolil sur le ciel rose et pur :
I^a beauté dans le calme, et la grandeur sereine ! Le charme triomphant sans trouble et sans efl"orls ! La majesté changée en douceur souveraine ! La grâce souriante et tranquille des forts ! L'infini s'entr'ouvrant à la pauvre âme humaine ! L'air, la terre et le ciel, sous le regard de Dieu, S'unissant un moment dans un baiser de l'eu !
Quand il se détourna de ce tableau magi([ue.
Pour revoir l'horizon qu'il venait de (|uillpr,
Un autre enchantement le prit : rAdriali(|ue
Sous un souffle inconnu paraissait s'agiter
La nuit gagnait; la lune au front mélancoli(|ue
Montait sereine et blanche au bas du ciel changeant.
En creusant sur la mer un long sillon d'argent.
ici, déjà la nuit, là-bas, le jour encore !
La lune et le soleil se disputant le ciel.
Qui de leurs deux clartés blanchit ou se colore.
Comme on dit que parfois au fond d'un cœur mortel
Deux amours, l'un pâli, l'autre qui vient d'éclore.
Dans un doux crépuscule où le doute est pern)is.
Mêlent pour un instant leurs feux encore amis !
ANDRÉ LEMOYNK 333
0 nature! spectacle élraiige et grandiose, Draine incessant, toujours nouveau, toujours divers, Que Dieu dans l'infini se joue et se compose. Nous t'admirons un jour d'un coin de l'univers; Mais, avant de savoir pourquoi fleurit la rose. Pourquoi la brise vole et l'étoile reluit. L'homme foudroyé tombe et rentre dans la nuit !
Œuvres à lire d'Edouard Grenier (Charpentier, éditeur, Paris) : ïambes (1852); Petits poèmes (1S50); Poèmes dramatiques (1861); Amicis (1808); 3Iafcel (1874) ; Francine (1884) ; Rayons d'hivers (1887). — Critiques à consulter : Jules Lemaitre, les Contemporains ; Impressions de théâtre (1891) ; G. Descbamps, l.a Vie et les livres (1900). Cli. Baille, Edouard Grenier (l!)02j.
.V^ à SuiiU-Jean-d' Angclij en lS-32.
Parnassien teinté de lyrisme, André fjemoyne laisse transparaître ses sentiments dans son œuvre. Même lorsqu'il peint des scènes de la vie ou des paysages, il y met son âme délicate et tendre. C'est surtout comme descripteur qu'il est remarquable. Sa poésie de demitrinte a beaucoup de charme et de naturel.
Prieuse '.
L'église est eu lumière, et l'orgue des grands jours Prélude avec lenteur. — La foule émerveillée Ecoute la voix grave, et s'est agenouillée Dans un frémissement de soie et de velours.
Les vitraux, racontant des scènes hébraïques Où sont peintes les fleurs des moissons et des prés, Promènent des bleuets et des pavots pourprés Sur les dalles du chœur aux riches mosaïques.
Dans les parfums d'encens, de myrrlie et de benjoin,
Je lis discrètement tes plus chères pensées.
Belle prieuse blonde, aux païqiières baissées
Et les deux mains en croix... Ton pauvre cu'ur est loin..
Au delà du tropique... à sept ou huit cents lieues, Tes mirages d'espoir seraienl-ils décevants? Le navire là-bas marche avec de bons venls. \
Toute sa toile porte et les vagues sont bleues. 1 Extrait des Paysages de mer.
334 GHRESTOMATHIE FRANÇAJSB
Les sons religieux, largement répandus, Font pleuvoir à torrents leur musique sacrée Dans ta petite oreille à la conque nacrée, S'ouvrant comme une fleur sous les cheveux tordus.
C'est un Alléluia dont les voix sont en fête. Pourquoi pâlir avec de longs tressaillements ? L'orgue lient renfermés ses tonnerres dormants, Et rien n'éveillera ses éclairs de tempête.
Les montagnes du Cap, fantômes alarmants. Sont en fuite à l'arrière, et, sur les eaux calmées, La Croix du Sud, penchant ses étoiles charmées, Regarde miroiter ses quatre diamants.
Bien qu'un peu fatigué par les mers des deux mondes. Le navire poursuit bravement son chemin, Filant ses trois cents nœuds du jour au lendemain, Et lancé dans l'écume à voiles toutes rondes.
A droite il a laissé les îles du Cap- Vert.
Des parfums d'orangers et de vignes fleuries
Déjà lui sont venus au vent des Canaries,
Et des oiseaux d'Espagne à vol tout grand ouvert.
A ses fuseaux divins tournant l'or et la soie, La Providence garde aux sérieux amours, Comme les tiens, un fil enchanté de longs jours. — Tu n'as plus à verser que des larmes de joie.
Les berceaux K
La vie est ainsi laite. On dit : « Le monde csl grand. » On a, comme l'oiseau, des instincts d'émigrant, On voudrait en un jour voir l'Europe et l'Asie, Les ailes font défaut : « Prenons voile et vapeur. Nous fréterons un brick ou quclijue bon clipper. Qui nous emporte au gré de noire fantaisie.
« Nous cueillerons en Chine, au bord du fleuve Amoiu La fleur du Nélumbo; puis nous ferons le tour. Par le chemin des eaux, de noire vaste monde.
' K.xtrait des Paysar/as de mer.
Nous verrons l'Archipel où les paradisiers S"piiivrent en mangeant la noix des muscadiers, El les grands papillons des îles de la Sonde.
« Dans les chaudes clartés d'un ciel oriental,
Nous verrons s'élargir le cèdre horizontal,
Sur de riches fonds d'or étageant ses ramures;
Tandis qu'à son réveil, la brise du matin
S'y complaît à rythmer, comme un orgue lointain.
En sons religieux ses plus graves murmures.
« Sous des vents réguliers pour le navigateur, Nous changerons de ciel en coupant l'équaleur. Nous doublerons le Cap avec toutes nos voiles; Et dans la nuit sereine, au large, on pourra voir i.a Croix du Sud jaillir de l'immense miroir De la mer... où rayonne un crucifix d'étoiles.
" Nous partirons en mai, quand les arbres sont vcrls. »
Mais les printemps s'en vont, ainsi que les hivers,
El le départ s'ajourne. — Un soir on se marie.
On fait en souriant l'heureux nid conjugal,
Et l'homme aux grands projets reste au pays natal.
Penché sur le berceau de Paul ou de Marie.
Dans l'oubli de soi-même, on écoute, penseur,
Et l'oreille charmée, un vieux refrain berceur
Qu'à ses beaux endormis chante la jeune mère.
A cette voix émue, au timbre musical,
Cadencée en sourdine... on est patriarcal
Comme aux temps merveilleux de la Bible et d'Homère.
Retour '.
L'absent qu'on n'osait plus attendre est revenu.
Sans bruit il a poussé la porte.
Son chien, aveugle et sourd, au flair l'a reconnu,
Et par la grande cour l'escorte.
L'enfant blond d'autrefois est un homme aujourd'hui. Par delà l'Equateur sa trentaine est sonnée, Et voilà bien dix ans qu'on n'a rien su de lui. Par les soleils de mer sa peau rude est tannée.
• Extrait des Paysages de mer.
Du vieux perron de pierre il monte l'escalier.
Les fleurs d'un chèvrefeuille antique Versent, comme autrefois, leur baume hospitalier
Au seuil de la maison rustique.
Il hésite, il a peur, quand son pied touche au seuil. C'est un pressentiment funèbre qui l'arrête : Qui va-t-il retrouver? les siens portant son deuil, Ou des êtres nouveaux dont le cœur est eu fête?
On l'aperçoit d'abord : — « Quel est cet étranger Qui chez les autres se hasarde
Sans éveiller la cloche, et semble interroger Si gravement ceux qu'il regarde ? »
Servantes et valets ne le connaissent pas, Mais la maîtresse, assise et près du feu courbée, Se lève toute droite et lui tend ses deux bras. En étoutïant un cri de mère elle est tombée.
La bataille 1.
Là-bas, vers l'horizon du frais pays herbeux, Où la rivière, lente et comme désœuvrée. Laisse boire à son gué de longs troupeaux de bœufs. Une grande bataille autrefois fui iivrée.
C'était, comme aujourd'hui, par un ciel de printemps. Dans ce jour désastreux, plus d'une fleur sauvage. Qui s'épanouissait, flétrie en peu d'instants. Noya tous ses parfums dans le sang du rivage.
La bataille dura de l'aube jusqu'au soir : Et', surpris dans leur vol, de riches scarabées, De larges papillons jaunes striés de noir Se traînèrent mourants parmi les fleurs tombées.
La rivière était rouge': elle roulait du sang. Le bleu mar tin-pêcheur en souilla suii plumage; Et le saule penché, le bouleau frémissant, P^ssayèrent en vain d'y trouver leur image.
' Kxtrail des Paysages de mer.
Le biez du Moulin-Neuf en resta noir longtemps. Le sol fut piétiné ; des ornières creusées ; Et l'on vit des bourbiers sinistres, miroitants, Où les troupes s'étaient hardiment écrasées.
Et lorsque la bataille eut apaisé son bruit, I^a lune, qui montait derrière les collines. Contempla tristement, vers l'heure de minuit, Ce que l'œuvre d'un jour peut faire de ruines.
Pris du même sommeil, là gisaient par milliers,
Sur les canons éteints, les bannières froissées,
Epars confusément, chevaux et cavaliers
Dont les yeux grands ouverts n'avaient plus de pensées.
On enterra les morts au hasard... et depuis, Les étoiles du ciel, ces paisibles veilleuses. Sur le champ du combat passèrent bien des nuits. Baignant les gazons verts de leurs clartés pieuses ;
Et les petits bergers, durant bien des saisons. En côtoyant la plaine oii sommeillaient les braves. Dans leur gosier d'oiseau retenant leurs chansons, Suivirent tout songeurs les grands boeufs aux pas graves.
Pêcheuse de varech*.
Murmurant comme un orgue éternel aux sons graves. Sur les galets bretons ou le sable normand, La mer, l'aveugle mer, jette indifféremment Ses paquets d'algue morte et ses vieilles épaves.
Mais parfois quelques-uns de ces débris flottants, Sur la grève échoués, quand le flot se retire, Vous parlent d'une barque ou d'un ancien navire Dont on n'avait rien su depuis quinze ou vingt ans.
La fille de Saint-Pol ou de Sainte Honorine, Qui, par les grandes mers, va très loin descendant Recueillir son varech... tressaille au cri strident Que jette au ras des eaux l'hirondelle marine,
Extrait des Soirs d'hiver.
338 CHRESTOMATHIE FRANÇAISB
Et s'arrête songeuse, oubliant son travail, Quand son râteau ramène un élongis de hune. Ou, parmi les tronçons d'un vieux mât de fortune, La barre qui tourna jadis un gouvernail.
Même un simple bordage, un bout de planche usée... Elle a passé vingt fois peut-être sans la voir, Et la'rencontre, un jour, presque au tomber du soir, Aux deux tiers dans la vase et le sable enlizée.
Mince épave... on y voit quelque chose d'écrit En couleur... s'efîaçanl... mais d'un gros caractère... Et la femme a flairé couime un poignant mystère Qui tourmente à la fois son cœur et son esprit.
C'est le reste d'un mot impossible à bien lire... Est-ce un mot du pays?... trois lettres seulement... Trois lettres... C'est la fin ou le commencement D'un nom... nom qu'autrefois portait un grand navire.
Pauvre femme... Aussitôt ses genoux ont fléchi... Quand il prenait la mer, à voiles toutes rondes, Elle était jeune alors, et belle entre les blondes. Mais depuis ce temps-là ses cheveux ont blanchi.
Elle emporte, de nuit, le débris sans rien <lire, En essuyant ses pleurs de sou gros tablier. Et pense au cher absent qu'on ne peut oublier, Surtout aux grandes mers, quand le flot se relire.
Sur les galets bretons et le sable normand. Rendez-vous d'algue morte et de vieilles épaves. Murmurant comme un orgue éternel aux sons graves, Le flux et le reflux chantent fiinèhroment.
Œuvres à lire deLemoyne (Lemerre, éditeur, Paris) : Stella maris (ISCO) ; Ruses d'anlan (1864) ; Légendes des bois et chansons marines ; Paysages de mer et Fleurs des prés; Soirs d'hiver et de printemps ; Fleurs des ruines; Fli'urs du soir (1871-1893). — Critique à consulter : Gh. Gidel, Ili.stoire de la littérature française.
CATULLK MENDKS 3.'59