ARMAND SILVESTRE
Né à Paris en 1838, mort à Toulouse en 1901.
Avant de verser dans la gauloiserie plus ou moins grossière oi\ se galvauda naguère son beau talent, Armand Silvestre fut un très bon poète : quelques-unes de ces œuvres resteront. Parnassien distingué, il a chanté l'esthétique païenne, le panthéisme hindou, les mythes objectifs chers à son école ; mais il y a aussi en lui un délicat poète sentimental, sachant murmurer les plus douces romances. La noblesse et le charme qu'il a montrés dans ses poésies font d'autant plus regretter sa triste évolution vers la prose grivoise.
Prométhée.
Roulant son torse épais sur les rocs amortis, D'un long gémissement il troubla la nature : — Sinistre compagnon dont je suis la pâture, Vole et porte mon cœur saignant à tes pelils.
Tu n'as pas fait encor le tour de ma blessure : J'ai de larges festins pour tes grands appétits 1 Ce n'est pas toi qui fais ma suprême torture, Vautour, tombeau vivant f[ni. vivant, m'engloutis.
Lugubre oiseau de proie, ami des funérailles. Sans pitié ni remords laboure mes entrailles : Tes serres ni ton bec n'égaleront jamais
Le tourment qui me vient de l'azur inipiacable... Ironique splendeur, voûte d'or qui m'accable. Sérénité des cieux profonds et que je te liais !
Matutina.
Le bleu du ciel pâlit. Comme un cygne émergeant D'un grand fleuve d'azur, l'Aubo, [)armi la brume, Secoue à l'horizon les blancheurs de sa plume Et flagelle l'air vif de sou aile d'argent.
Un long tressaillement autour d'elle s'éveille, Et, par flots onduleux jusqu'au zénith nifuilé, Dans l'azur transparent déroule la merveille Des formes (ju'envaliit sa vibrante clarté.
ABMAND SILVESTRK 343
La grande mer des bruits dans l'atmosphère élève
Les retentissements de son flux solennel
Et bat, sans l'ébranler, comme un roc éternel,
Le lourd sommeil des morts endormis dans leur rêve.
Mais, pareil aux roseaux qu'atteint le flot montant, Le peuple des vivants s'ébranle dans l'espace, • Et, couché sous le poids de la vague qui passe. Vers des buts inconnus se disperse, flottant.
Cependant qu'aux frissons des brises échappée, La Terre s'alanguit aux tiédeurs du réveil, De longs éclairs, pareils à des lueurs d'épée, Creusent, à l'orient, leur sillage vermeil.
Alors l'Oiseau divin, le Cygne, l'Aube blanche, Sentant dans l'air en feu son âme se sécher, Comme le vieux Phénix sur la flamme se penche Et meurt dans le Soleil comme sur un bûcher.
Ue l'horizon perdu dans les frissons de l'air. Comme un fleuve lacté, la lumière s'épanche Sur les coteaux légers que baigne son flot clair :
— L'Aube sur les coteaux traîne sa robe blanche.
Les grands arbres, sentant les oiseaux éveillés. Chuchotent dans la brise errante où s'évapore L'âme des derniers lis par la nuit effeuillés :
— L'Aube sur la forêt pose son pied sonore.
Sur l'herbe drue où court l'insecte familier Une gaze de longs fils d'argent s'est posée. Et la bruyère aiguë est pleine de rosée :
— L'Aube sur les gazons égrène son collier.
Dans le ruisseau que l'Aube effleure de ses voiles, Se réfléchit déjà le doux spectre des fleurs, Et, sous l'onde où tremblait l'oeil furtif des étoiles, S'ouvre l'œil alangui des pervenches en pleurs.
344 CHBESTOMATHIE FRANnAISl
Les arbres.
Les grands chênes, pareils à de sombres amants, Tordent dans l'air leurs bras où pend leur chevelure, Et debout sous le vent, ont la sinistre allure Des mornes désespoirs et des accablements.
Gomme un prince très vieux dont la tête vacille Sous le poids des longs jours, le bouleau maigre et blanc Haut et d'argent vêtu, se dresse somnolent Dans une majesté vaguement imbécile.
Les peupliers ardus ont l'air d'âpres chercheurs Que sèche la pensée et qu'alanguit le rêve, Qui, vers l'azur tendus, y poursuivent sans trêve Des nuages volants les mortelles fraîcheurs.
Près des sources où dort l'àme errante des fleuves Qu'ont bus les sables d'or et les soleils jaloux, Pleure, au front incliné des saules à genoux. L'immortelle douleur des mères et des veuves.
— C'est qu'ils portent en eux, les arbres fraternels. Tous les débris épars de l'humanité morte Qui Botte dans leur sève et, de la terre, apporte A leur vivants rameaux ses aspects éternels.
Et, tandis qu'affranchis par les métamorphoses. Les corps brisent enfin leur moule passager, L'Esprit demeure et semble à jamais se figer Dans l'immobilité symbolique des choses.
Romance.
En avril, sous les branches Au feuillage frileux, En cherchant des pervenches.
J'ai trouvé tes yeux bleus :
Et j'ai vu tes mains blanches Parmi les lis neigeux, En avril, sous les branches Au feuillage frileux.
ABMANO SILVBSTRB
Et, comme un nid joyeux, Ton petit cœur aux cieux Contait ses gaietés franches.
En avril, sous les branches Au feuillage frileux.
Pensée d'automne.
La rouille d'automne envahit les branches Du grand chêne où vont percher les ramiers.. Te rappelles-tu les floraisons blanches Qu'avril fait neiger au front des pommiers?
Va, les jours d'automne ont aussi leur joie; Un dernier parfum des bruyères sort, Et le cliquetis du feuillage mort Semble un frôlement de robe de soie.
Et je pense au temps où, chaque matin, Quand elle partait, chère feuille morte, Ses jupons ainsi chantaient à ma porte.
Et mon cœur s'emplit du regret lointain D'avril qui jonchait les bois de pervenches. Et faisait neiger les floraisons blanches !
Deux petites filles.
Comme un couple de cygnes blancs Harmonieuses à décrire, Sur deux visages dissemblants, Elles ont le même sourire.
Le même regard dans leurs yeux S'attendrit quelquefois; mais l'une Prit le sien au soleil joyeux, L'autre à quelque rayon de lune ;
Et, bien que le même printemps Effleure leur petite joue.
Voici déjà de longs instants Que l'une rêve et l'autre joue.
346 CHRESÏOMATHIE FRANÇAISE
Songes d'or et vives chansons, Elles ont fait leur part entre elles ; L'une suit le vol des pinsons.
L'autre celui des tourterelles.
Mais leur cœur fraternel sait bien Où se croise leur double voie ; Un tendre et mystique lien Unit ce calme à cette joie,
Et sous le même enchantement Que les fleurs discrètes des mousses.
S'épanouissent chastement Leurs âmes jumelles et douces!
Poésies d'Armand Silvestre, 1866-1884 (Charpentier et G'«, éditeurs, Paris). - Critique à consulter : Jules Lemaitre, Les Contemporains.
JOSEPHIN SOULARY
Né et mort à Lyon, 1815-1891.
On pourrait appeler Soulary : un parnassien de province. Provincial il fat par sa vie qui s'écoula tout entière dans sa ville natale, provincial il fut par sa philosophie épicurienne un peu banale, provincial il fut par son art légèrement étriqué et d'une préciosité Jaborieuso. Les auteurs d'anthologie prisent beaucoup ce poète secondaire : ils le font figurer dans leurs recueils de préférence à d'autres écrivains d'un talent bien plus remnrquable. L'omettre ici serait une injustice, car il compte ; mais, en le citant, il n'est pas mauvais de le réduire à son exacte valeur. Ge sonnettiste, trop vanté, est plutôt un bon versificateur qu'un poète ; il manque d'inspiration et de chaleur; on sent en le lisant que jamais les vers n'ont jailli spontanément de son âme, qu'il s'est laborieusement appliqué à chercher des thèmes poétiques. Il en trouve quelquefois de très grands, malheureusement il les rapetisse. Plutôt patient que fort, tendre que touchant, précieux que distingué, il côtoie généralement la vraie poésie, il y aborde quehjuefois. Son style d'une ciselure travaillée n'a pas la trempe du Parnasse.
Là-bas 1.
Dans mon cœur indolent, prompt à se dessécher Le souvenir d'hier laisse une trace à peine; Mais de ses bords lointains l'enfance me ramène Un souvenir dont rien ne peut me détacher.
• Extrait des Sonnets (1847-1871).— Ce morceau et les suivants onl. été choisis parmi les meilleurs du pot'te; ils ont donc un caractère du beauté iin peu exceptionnelle dans l'ensemble do sou œuvre.