‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 60 sur 151 · JOSÉPHIN SOULARY · texte numérisé non relu

JOSÉPHIN SOULARY

Paysage naïf, que j'aime à t'ébaucher ! Rends-moi ma sœur de lait, la brune Madeleine, Et tous nos biens à deux, boutons d'or dans la plaine. Nids chanteurs dans les bois, feux au coin du rocher ;

Et son beau taureau blanc, et Néra ma génisse, Fiers lutins qui souvent, trompant notre œil novice. S'égaraient par les blés qu'avait dorés Juillet;

Et ce calme enivrant des blondes nuits sans voiles Quand, sa main dans ma main, nous rêvions aux étuiles Sur le seuil de la ferme ou l'àtre pétillait.

Pigritia '.

Habits bas, mes amis, sur le bord du chemin Jetons ce qui nous pèse, et que notre œuvre avance ! Ame et sol, creusons tout avec persévérance ; Dieu lui-même est au bout de chaque effort humain l

Aux uns l'outil pesant qui déchire la main ;

Aux autres les jalons, signaux d'intelligence ; Qu'importe notre lot? Plus lard tout se compense; Le niaitre a sou secret qu'il nous dira demain.

Malheur à l'ouvrier qui faiblit sous la tâche!

A son front, comme un plomb, riiébêtemont s'allache,

Et son cœur se consume en des rêves mauvais.

Coureur poussif, il tombe au seuil de ri-les[)éri(le, Et voit fuir loin de lui l'Espérance candide, Atalante aux pieds d'or qu'il n'atteindra jamais.

Les deux cortèg-es^.

Deux cortèges se sont rencontrés à l'église.

L'un est morne : — il conduit le cercueil d'un enfant ;

Une femme le suit, presque folle, étouffant

Dans sa poitrine en feu le sanglot qui la brise.

' Extrait des Sonnets. — Pigritia, en latin, paresse.

2 Extrait des Sonnets. — Voici le morceau le plus vanté de Soulary. Il no manque pas de beauté. Le redoutable Jules Lemaître s'est cependant donné le plaisir de le dépecer et d'en montrer les faiblesses. Entre autres choses : sa poitrine en feu, le sanglot qui labrise, au bras qui le défend, le doux sein qu'il épuise, sont des chevilles nettement caractérisées. On absout est une erreur de liturgie : dans les églises catholiques on ne donne pas l'absoute aux enterrements des petits enfants. Abside est également inexact et mis uniqupment pour !a rime, car hs fidèles ne vont pas derrière l'autel pour un baptême.

348 CHRESTOMATHIB FRÀNÇAISK

L'autre., c'est un baptême I — au bras qui le défend Un nourrisson gazouille une note indécise; Sa mère, lui tendant le doux sein qu'il épuise, L'embrasse tout entier d'un regard triomphant 1

On baptise, on absout, et le temple se vide.

Les deux femmes, alors, se croisant sous l'abside,

Echangent un coup d'oeil aussitôt détourné;

Et — merveilleux retour qu'inspire la prière — La jeune mère pleure en regardant la bière, La femme qui pleurait sourit au nouveau-né !

Regrets éternels ^

Tout le long du chemin qui mène au cimetière, Il est d'affreux jardins où l'on dresse les fleurs A poser pour le deuil, où la Mort bouquetière Tient un assortiment de toutes les douleurs.

On y trouve à bas prix le Génie en prière, Les souvenirs d'époux tout constellés de pleurs, Les regrets fraternels entrelacés de lierre, Et les adieux d'amants rimes entre deux cœurs.

Un jour tu graviras pour moi ce chemin sombre,

— Un jour de Saint-Joseph, la fête de mon Ombre — Ne charge pas ces fleurs du poids de ton chagrin !

J'aime mieux une larme à ton cœur arrachée

— Dût-elle, sur ma pierre, être aussitôt séchée, — Qu'un emblème imposteur, — dût-il pleurer sans fin!

Atra cura 2.

Fantôme qui reviens en tous lieux, à toute heure. Creuser de l'ongle un pli sur mon front abattu ; Qui, d'un souffle brutal, brises comme un fétu L'échafaud des projets dont mou esprit se leurre;

Dégoût dans les plaisirs, doute dans la vertu, Sourde gêne de l'être, angoisse intérieure. Hôte importun qu'on chasse et qui toujours demeure, Mystérieux tyran, Souci, (|ui iIduc es-tu ?

' Extrait des Sonnets.

' Extrait des Sonnets. — Atra cura, eu latin, le noir souci.

ALBKUT MÉRAT 319

— Dans le sommeil des sens je suis le sens qui veille, Le tintement sans fin qui fatigue l'oreille. L'oiseau noir qui s'abat sur le songe enchanté ;

Je suis le soubresaut du cœur, le cri du drame, Le sombre clocheleur qui, dans la nuit de l'àme, Passe, et, le long du temps, sonne l'Eternilt''!

Œuvres poétiques de Josepb Soulary (1838-1882). (Lemerre, éditeur, Paris) . — Ciitiijues à consulter : Jules Lemaître : Les Contemporains ; Ch. Gidel, His-

■\ivo ilo In li ltiifntii.f0 fyn.vinni*iP

taire de la littérature française.

ALBERT MERAT

Né à Troyes en 1840.

C'est l'aquarellisle du Parnasse. Descripteur comme Gautier et ses disciples parnassiens, il a surtout peint de petits tableaux d'une fine tonalité et d'une élégance un peu froide. Son habileté technique est très grande. Il lui a manqué l'élévation pour être un grand poète, mais il est im des premiers parnassiens secondaires et s'élève parfois jusqu'au grand art.

Clair de lune en rade'.

La nuit avait semé ses nuages limpides Tout autour de la lune, astre rêveur et blanc, Qui, du ciel bleu foncé sur l'onde au pâle flanc. Semblait faire pleuvoir l'argent en jets fluides.

La voile, au long du mât, pendait pleine de rides Tant la brise était molle et le flot somnolent. Mes songes balancés au gré du bateau lent. Suivaient la vision des étoiles rapides.

En rade les vaisseaux dormaient, sans remuer ; Et l'œil, comme en plein jour, voyait diminuer Ceux dont la course allait tenter l'horizon vaste.

C'était la nuit montrant, riante, ses atours : Et c'était, par la loi de l'éternel contraste. Le plaintif Océan qui sanglote toujours.

< Extrait des Chimères (1866).

La cathédrale *.

La haute cathédrale est trrise, presque noire,

Et découpe un profil austère sur les cieux.

Une voix vague sort des blocs silencieux :

Dans leur langue gothique ils nous disent de croire.

C'est le reflet, et c'est la vivante mémoire Des âges d'autrefois sauvages et pieux.

On sent qu'en ce grand corps est l'âme des aïeux, Et cela vous émeut comme une vieille histoire.

Avez-vous remarqué cette forjiie des tours, Qui montent et qui vont diminuant toujours, Pour porter le plus haut possible la prière ?

Que vous croyiez ou non, vous ne somùez pas De voir ces murs géants, semblables à des liras, Tendre vers le Seigneur leurs sombres mains de pierre.

La Gène^.

Sur le mur décrépit du cloître ancien et froid,

A droite, dans le fond de la salle où l'on croit

Sentir l'horreur des lieux où reviennent des ombres,

Voilée, et recevant des vitres toujours sombres

Le peu de jour qui sied à la paix des tombeaux.

Une peinture encor fière, presque en lambeaux,

Se dresse; on ne voit qu'elle en entrant : c'est la Cène.

La couleur, le contour y subsistent à peine,

Et l'on tressaille ainsi qu'en approchant un mort.

Comme tout ce que l'art ou la vie a fait fort, L'œuvre sainte a souffert des choses et des hommes. Le temps n'est pas un faible ennemi; mais nous sounnes Plus cruels, et l'affront de nos mains est plus lourd. L'âge, déjà mauvais, l'ayant d'un travail sourd Trop peu blessée au gré de leur sauvagerie. Les moines l'ont souillée et les soldais meurtrie.

' Extrait des Chimères. — Il s'agit ici de la célèbre cathédrale de Rouen, l'antr

des plue belles de la chrétienté.

' Extrait des Tableaux de voyage dans Les Chimères. — Il s'iigit ici de la célèbre fresque de Léonard de Vinci à Milan.

ALIîERT SIÉHAT Ijol

D'un même accord ils ont trouvé dans leurs cerveaux.

Les soldats, d'attacher à ce mur leurs chevaux,

Et les religieux qu'un saint zèle transporte,

Pouvant la faire ailleurs, de percer une porte

Juste au milieu, trouant le Christ tendre et divin.

Un pareil attentat, hélas ! ne fut pas vain ;

Et la nature aussi, complice de nos crimes,

N'a guère respecté les convives sublimes.

L'eau^ filtrant à travers l'inutile épaisseur

Des murs sur la beauté des fronts pleins de douceur.

Aux plus purs, sans raison, a rais des plis farouches.

Une tache a faussé l'expression des bouches.

Puis les restaurateurs à leur tour ont osé

Sur l'œuvre où le pinceau du maître s'est posé,

0 misère, porter leur main comme une insulte.

Tout profané qu'il est, l'autel garde son culte.

Et l'âme y voit le Dieu, reconnaissable ou non.

Mais tandis que le marbre, Hercule ou Partliénon,

Ruiné, mutilé, debout ou dans la terre.

Gardien sur de la forme et de la ligne austère.

Sous le sol ténébreux ou le ciel baigné d'or.

Conserve sa couleur harmonieuse encor.

Et n'a pour retoucher sa vieillesse superbe

Que le travail exquis des lierres et de l'herbe

Dont la caresse eflleure à peine sa beauté,

La Cène dans un coin tombe de vétusté.

Pourtant, lorsque devant la tristesse imprévue

Du tableau l'intérêt accoutume la vue,

Alors, malgré le vague effroi religieux

Qu'on a de voir ces bras mutilés, et ces yeux

Dont la prunelle pâle et creuse vous regarde

Et vous poursuit d'un air si poignant qu'il vous tarde

Ainsi que d'un malheur d'en être détourné,

Le maître impérieux vous retient dominé.

L'œuvre était si parfaite, et dans son harmonie

Si claire transparaît la pensée infinie.

Que l'on retrouve encor le miracle effacé ;

Et, comme on reconstruit les choses du passé

Sur un trait que saisit notre âme ingénieuse,

La peinture revit entière et radieuse.

Et c'est d'abord Jésus, la douleur calme au front, Les yeux baissés, portant sans se plaindre rali'ront De la vengeance noire et de l'amitié pire, Qui laisse et ne voit pas ses apôtres lui dire, Le regard appuyant leurs gestes chaleureux, Qu'ils ont le cœur toujours fidèle, et que pour eux C'est une chose amère et dure que ce doute ! Simon, rude pêcheur, sans l'oser croire, écoute Mathieu montrant du doigt Judas sombre et moqueur. Philippe, le plus jeune, a les mains sur sou cœur. Pierre indigné se lève et désigne le traître, Qui s'étonne et qui semble en appeler au maître. Mais celui-ci, sachant toute la vérité, Qu'un ami l'a trahi, que les Juifs ont compté Ses jours, l'œil déjà plein des luttes du calvaire, N'ayant point de courroux, n'a pas de mot sévère, Et, sublime rêveur, seul au milieu de tous. Conserve son visage impénétrable et doux.

0 Vinci ! quand ta main peignait l'histoire amère,

ïu n'as pas loin de toi poursuivi la chimère

Du beau hors de la vie et de la vérité ;

Tes regards simplement s'ouvraient à la beauté

Sans séparer le corps harmonieux de l'àine.

S'il t'a fallu l'amour pour créer cette femme

Adorable, où l'esprit raille et dément la chair ;

Si Jésus, plus souvent, comme un sujet plus cher,

T'apparaît agitant sa chevelure blonde,

L'art surtout et la vie avaient ta foi profonde l

En ce temps-là le culte était celui du beau.

Quel temps 1 Le monde ancien réveillé du lombcau,

Avide, et comme au seuil d'une aurore première.

Semblait de l'idéal aspirer la lumière

Et l'appeler des mains, des yeux et de la voix.

Poète, sculpteur, peintre, architecte à la fois,

Michel-Ange sentait le monde en sa poitrine.

Raphaël copiait sa belle Fornarine.

Dans les cloîtres le sang contenu s'exaltait;

Le talent arrivait à l'extase, et c'était

Fra Bartolomeo traduisant l'Evangile.

Le Corrège, aussi doux, continuait Virgile.

ALIIERT MÉRAT 3o3

Magnifique ouvrier chez uu palricien,

Giorgione à Venise aidait le Titien.

Ces hommes, d'une soif que rien ne rassasie,

Faillirent épuiser toute la poésie.

Leur trépas éteignit tous les siècles suivants.

Ils vivaient recueillis, candides et savants.

Ciselant des sonnets, sculptant des cathédrales;

Tandis qu'avec des cris féroces et des râles,

Pour hâter la ruine et l'asservissement,

Les naissantes cités s'égorgeaient tristement.

Les vagues*.

Vous êtes la beauté. Vers la pure lonie

C'est de vous que naquit Vénus au temps des dieux,

Et vous avez formé son corps victorieux

De votre onde mobile à la lumière unie.

C'est vous, près des vaisseaux, qui faisiez l'harmonie Des sirènes charmant les Grecs mélodieux. Et reflétiez l'elfroi des grands temples pieux De Sunium aux bois sacrés de l'Ausonie.

Bien que l'âge ait passé des vieux mythes charmants Et qu'au sein de vos flots soulevés ou dormants La raison ait tué la chimère sacrée,

Au fond de votre abîme impénétrable et bleu L'âme malgré soi cherche et regarde, attirée, Si dans cet autre ciel on ne verrait pas Dieu.

Paysage toscan 2.

Coteaux fins aux grands cyprès noirs, Pour faire vos gammes exquises Vous n'avez pas besoin des soirs Ni des aurores indécises.

Dans les claires heures du jour.

Vous dressez, couronné de vignes.

Vers le ciel tendre avec amour. Votre front grec aux belles lignes.

* Extrait des Souvenirs (1872).

• Extrait des Villes de marbres (1873).

354 GHRESTOMATIUE FRAM^AISE

Sereins et purs, point élevés, Votre harmonie où l'azur flotte Déroule les tons gris perlés Dont l'olivier donne la note.

Clair frisson frais des murs rosés I Parmi les fleurs pleines d'aheilles Vibrent ainsi que des baisers Des lueurs frêles et vermeilles.

L'église de, San Miniato, Pierres moitié noires et blanches, Crève, lumineuse, un manteau D'aiguilles de pins et de branches.

L'Arno, comme teinté de sang, Du sang d'une éternelle aurore, Va sous vos pieds, souple, glissant Vers le couchant qui se colore.

Fermant l'horizon comme un mur, Les montagnes ensoleillées Donnent l'accord du rythme pur Aux grandes strophes réveillées.

Poésies d'Albert Mérat (18*56-1878); Vers le soir (1900). (Lemerre, éditeur, Paris.)

Page 1