‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 72 sur 151 · EDMOND HARAUCOURT · texte numérisé non relu

EDMOND HARAUCOURT

Tout, les niasses sans noms et les fronts radieux, Ce qui fut notre aniour ou c|iii ût notre envie, L'œuvre de noire esprit cuiuiae l'œuvre des dieux. Tout revient au néant qui doit nourrir la vie !

Et le cercle éternel tourne dans l'infini,

Entraînant sans repos la matière et les formes,

Et toujours, puis encor, l'univers rajeuni

Naît pour mourir et meurt pour naître, au gré des Normes.

Seule, et fîère, et debout, sans ployer devant rien. Au milieu du fatal effondrement des âges, La Raison nous regarde hésiter vers le bien, El sereine, immuable, elle compte les sages.

Sur un berceau.

Enfant, pauvre petit qui tends tes deux poings roses, Gomme deux fleurs d'hiver sur la neige des draps. Etre vague qui ris et qui pleures sans causes, Enfant, la vie est dure et tu la connaîtras.

Dure et longue, la vie, hélas ! la vie humaine, El demain, dès l'aurore, il faudra marcher seul, Pour faire avant le soir la grand'route qui mène Des plis du berceau blanc vers les plis du linceul.

Debout l Le jour a lui sur la côte escarpée : L'or du soleil, dans les lointains, crépite et bout. Va : c'est l'heure ; voici la cuirasse et l'épée. Et souviens-toi il'aller sans faillir, jusqu'au bout !

Fausses vertus, lois sans raison, devoirs factices, Efface de ton cœur les mensonges dévots : Cherche la vérité par-dessus nos justices; Crois en Dieu si tu peux, crois en toi si tu vaux.

Chéris la mer, la grande impuissante élernelle Qui console des vœux déçus et des regrets : La nature bénit ceux qui vivent en elle. Le calme naît au cœur du calme des forêts.

Crains l'homme, aime ton âme et méprise l'insnlle; Sois humble avec toi seul et sois fier devant fous.

Bons ou mauvais, défends tes amis et ton culte ; Pardonne aux criminels et respecte les fous.

Laisse l'être à tous ceux que ta force te livre ; Ne rougis pas ta main dans la chair des mourants : Car tous sont tes égaux devant le droit de vivre, Et les plus outragés sont parfois les plus grands.

Ne daigne point haïr; sois fidèle à tes pactes ;

Sois franc; ris peu; sois doux pour ceux qu'on fait suiilfrir.

Mais garde de juger les raisons ou les actes,

Car rien n'est absolu que l'espoir de mourir.

Le charron.

Necker est expulsé du royaume. A Versailles, L'Etrangère et la cour rêvent de représailles, Besenval a les murs et quatre régiments. Le vieux Broglie, avec trente mille Allemands, Tient la plaine, et la tient en province conquise, Saccageant, n'attendant qu'un vœu de la marquise Pour étrangler Paris d'un seul coup de lacet.

Donc, la ville, on l'affame, et son bon roi le sait;

Le peuple, on le trahit; la patrie, on la pille.

Alors un cri tonna dans l'air : « A la Bastille ! »

Et formidablement tout Paris se leva.

Point de canons, point de fusils. N'importe : on va.

On veut. Poussant son tlux et remuant sa houle,

Ce flot des volontés, cette mer d'âmes, roule.

A chaque rue, aux quais, aux ponts, aux carrefours,

Multipliant sa masse écrasante, et toujours

Plus profonde, et toujours plus dense et plus serrée,

Elle élargit l'ampleur de sa lourde marée.

L'air tremble ; et tout au fond des horizons, là-bas.

Un retentissement effroyable de pas.

Sous la clarté des cieux, gronde comme un tonnerre.

Il peina deux mille ans, ce Peuple débonnaire : Il en est las, et l'heure a sonné de linir. C'est le Passé, c'est le Présent, c'est l'Avenir Qui vont : c'est l'unanime humanité qui marche; Et la mer de vengeance apporte aussi son arche,

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Arche sainte arrachée au déluge des rois : La Liberté !

Sinistre, avec ses hauts murs droits, La Bastille, debout, dans sa robe de pierre, Hausse rigidement sa masse calme et fiôre Sur laquelle Justice et Haine n'ont rien pu. Le bloc royal attend : tel un lion repu. Superbe, et tout entier ramassé sur son torse, Dort dans la majesté terrible de sa force.

L'Océan d'hommes va, déferle au pied des tours,

Reflue, et, noircissant au loin les alentours.

S'étale en nappes, chaud comme un torrent de lave.

Aux créneaux, les canons dardent leur grand œil cave ;

Les meurtrières sont luisantes de fusils.

Et, guettant les élus qu'elle a déjà choisis,

La mort veille. Hurlant de rage et d'impuissance,

L'orage humain se jette, et recule, et s'élance,

Et fait tourbillonner le remous de ses flots

Qu'il brise au choc des murs invinciblement clos.

Or, dans ce grondement de fureur populaire.

Un homme s'avança ; sans un cri, sans colère.

Calme, s'étant frayé doucement un chemin,

Il franchit les fossés, une hache à la main,

Et seul, les deux bras nus, vint prendre la Bastille.

On le vit sur le niur et les pieds dans la grille

Chercher son équilibre au haut du pont-levis.

H se mit à sou œuvr^ : et, détournant les vis.

Faisant sauter les clous hors des poutres de chênes.

Broyant les gonds, tranchant l'anneau rouillé des chaînes,

Il travailla longtemps, car l'ouvrage était dur.

— Peut

Les balles heurtaient et déchiraient le mur Et faisaient des trous ronds dans la blouse volante.

— Feu t

Tout autour de lui la mort passait, sifflante, Et ses souffles vibrants l'effleuraient tout entier. Mais le charron, sans plus frémir qu'à son chantier, Levait et rabaissait sa hache, lent et grave,

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0 jours ! Race des forts! Siècle où l'on était brave, Age auguste où le sol enfantait des Titans! Le vil Peuple, oublié dans l'abîme des temps, Se dressait tout à coup de sa terre féconde, Et, la justice en main, balayait le vieux monde! Salut à vous, manants, roturiers et vilains ! Inutiles héros dont nos champs étaient pleins, Salut ! Athlètes nés et conçus dans l'épreuve. Vaillants régénérés de l'Immanité neuve!

— Nous partons, nous, les lils d'un monde agonisant Dont les siècles vécus ont épuisé le sang...

Peuple, peuple ! Sur les débris des nobles races. Germez, multipliez, croissez, rameaux vivaces l Epanouissez-vous sous le ciel libre et pur 1 Serfs de l'ère passée et roi du temps futur. Voilà que ce charron a commencé la tâche. Et taille l'avenir humain à coups de hache !

Le pont-levis grinça sur ses gonds. Un moment. Dans l'air, il hésita, puis, d'un bloc, lourdement Tomba, dans le bruit sourd d'un monde qui se brise. '> Eu avant ! En avant ! «

Uois. la Bastille est prise.

— Le charron rabaissa sa manche. 11 dit : u Voilà, » Puis, simple, ayant défait vingt siècles, s'en alla.

Les faibles, .le n'ai d'amour au cœur que pour ceux qu'on torture. Les tout petits enfants de l'immense nature Qui vivent dans l'ennui, la tristesse et l'elTroi ; Ceux qui n'ont pas de nid, le soir, quand il fait froid, Qui tremblent dans le vent et gilent sous la neige ; Les faibles, ceux qu'on lue et que nul ne protège Et dont le bon soleil lui-inéme est eniioini; Qui n'ont que la douceur d'avoir un peu dormi Lorsqu'il faut s'éveiller encor pour vivre, et vivre... Aussi, lorsque l'hiver met ses robes de givre Sur les troncs d'arbres noirs et les brins d'herbe roux. Je rêve d'être un dieu |)alernel, grave et doux. Qui pourrait, en faisant rofjourir les pervenches. Etre aimé des oiseaux (|ui glissent sous les branches.

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Le jardin des Oliviers \

Jésus, suiNT de ses disciples, vient d'arriver dans le jardin des Oliviers. Il est nuit. Les disciples déploient leurs manteaux et se couchent à terre. Jésus s'éloigne.

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