BELLEROSE
H faut évacuer la salle l...
486 CHKËSTOMATHIK FRANi^;aISB
JODELET
Evacuez!...
On commence à Bortir, pendant que Cyrano regarde d'un air satisfait. Mais la foule s'arrête bientôt en entendant la scène suivante, et la sortie cesse. Les femmes qui, dans les loges, étaient déjà debout, leur manteau remis, s'arrêtent pour écouter, et finissent par se rasseoir.
LE BHET, à Cyrano.
C'est foui...
UN FACHEUX, qui s'est approché de Cyrano. Le comédien Monllleury! quel scandale!
Mais il est protégé par le duc de Caudale l Avez-vous un patron ?
CYRANO
Non!
LE FACHEUX
Vous n'avez pasl...
Non!
LE FACHEUX
Quoi, pas un grand seigneur pour couvrir de son nom?...
CYRANO, agacé.
Non, ai-je dit deux fois. Faut-il donc que je trisse? Non, pas de protecteur...
La main à son épée.
mais une protectrice l
LE FACHEUX
Mais vous allez quitter la ville?
CYRANO
C'est selon.
LK FACHEUX
Mais le duc de Candale a le bras long 1
CYRANO
Moins long Qne n'est le mien...
Montrant son épée.
quand je lui mets cette rallonge I
KUMOXL) ROSTAND 487
LE FACHEUX
Mais vous ne songez pas à prétendre...
J'y songe.
LE FACHEUX
Mais...
CYRANO
Tournez les talons, maintenant.
LE FACHKUX
Mais...
CYRANO
Tournez !
— Ou dites-moi pourquoi vous regardez mon nez.
LE FACHEUX, ahuri.
Je...
CYRANO, marchant sur lui.
Qu'a-t-ii d'étonnant ?
LE FACHEUX, reculant.
Votre grâce se trompe...
CYRANO
Est-il mol et ballant, monsieur, comme une trompe?..
LE FACHEUX, même jeu.
Je n'ai pas...
CYRANO
Ou crochu comme un bec de hibou î
LE FACHEUX
Je...
CYRANO
Y distingue-t-on une verrue au bout?
LK FACHEUX
Mais...
CYRANO
Ou si quelque mouche, à pas lents, s'y promène? Qu'a-t-il d'hétéroclite?
488 CHRESTOMATHIE FKAN(:AISE
LE FACHEUX
Oh!...
CYRANO
Est-ce un phénomène ?
LE FACHEUX
Mais d'y porter les yeux, j'avais su me garder !
CYRANO
El pourquoi, s'il vous plaît, ne pas le regarder?
LE FACHEUX
J'avais...
CYRANO
Il vous dégoûte alors ?
LE FACHEUX
Monsieur...
Malsaine
Vous semble sa couleur ?
LE FACHEUX
Monsieur I
CYRANO
Sa forme, o1)scènc?
LE FACHEUX
Mais du tout!...
CYRANO
Pourquoi donc prendre on air dénigrant .' . — Peut-être que monsieur le trouve un peu trop grand?
LE FACHEUX, balbutiant.
.Je le trouve petit, tout petit, minuscule !
Hein ? comment ? m'accuser d'un pareil ridicule ? Petit, mon nez? Holà!
LE FACHEUX
Ciel !
Enorme, mon iioz!
Vil camus, sot camard, tête plate, apprenez Que je m'enorgueillis d'un pareil appendice, Alleudu qu'un grand nez est proprement l'indice D'un homme affable, bon, courtois, spirituel, Libéral, courageux, tel que je suis, et tel Qu'il vous est interdit à jamais de vous croire, Déplorable maraud! car la face sans gloire Que va chercher ma main en haut de voire col. Est aussi dénuée...
Il le soufflette.
LE FACHEUX
Aï!
De fierté, d'envol.
De lyrisme, de pittoresque, d'étincelle.
De somptuosité, de Nez enfin, que celle...
Il le retourne par les épaules, joignant le geste à la parole.
Que va chercher ma botte an bas de votre dos !
LE FACHEUX, se sauvant.
Au secours ! A la garde !
CYRANO
Avis donc aux badauds, Qui trouveraient plaisant mon milieu de visage, El si le plaisantin est noble, mon usage Est de lui mettre, avant de le laisser s'enfuir. Par devant, et plus haut, du fer, et non du cuir!
DE GUIGHE, qui est descendu de la scène, avec les marquis.
Mais à la fin il nous ennuie !
LK VICOMTB DE VALVERT, haussant les épaules.
Il fanfaronne l
DK GUICHE
Personne ne va donc lui répondre?...
CHRESTOMATHIE FRANÇAISK
LE VICOMTE
Porsonne?
AUendez ! Jp vais lui lancer un de ces traits !...
Il 8'avaace vers Cyrano qui l'observe, et se campant devant lui d'un air I'hi.
Vous... vous avez un nez... heu... un nez... très grand.
CYRANO, gravement.
Très LE VICOMTE, riant.
Hat
C'est tout?.
CYRANO, imperturbable.
LB VICOMTE
Mais...
CYRANO
Ah ! non! c'est un peu court, jeune liomino On pouvait dire... Oh! Dieu!... bien des choses en somme... En variant le ton, — par exemple, tenez : Agressif : « Moi, monsieur, si j'avais un tel nez. Il faudrait sur le champ que je me l'amputasse ! » Amical : « Mais il doit tremper dans votre tasse : •
Pour boire, faites- vous fabriquer un hanap ! » Descriptif : « C'est un roc!... c'est un pic... c'est un cap 1 Que dis-je, c'est un cap?... ("est une péninsule ! » ^urieux : « De quoi sert cette oblongue cap.sule? D'écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux '! » Gracieux : « Aimez-vous à ce point les oiseaux Que paternellement vous vous préoccupâtes De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ? » Truculent : « Ça, monsieur, lorsque vous pélunez'. La vapeur du tabac vous sort-elle du nez Sans qu'un voisin ne crie au feu de cheminée ? » Prévenant : « Gardez-vous, votre tête entraînée Par ce poids, de tomber en avant sur le sol ! » Tendre : « Faites-lui faire un petit parasol De peur que sa couleur au soleil ne se fane 1 » Pédant : « L'animal seul, monsieur, qu'Arislophane Appelle Hippocampelephantocamélos Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os ! >>
' Prendre da petoo, du tabac, aictialsme.
Cavalier : o Quoi, l'ami, ce croc est à la mode ?
Pour pendre son chapeau c'est vraiment très commode ! »
Emphatique : « Aucun vent ne peut, nez magistral,
T'enrhumer tout entier, excepté le mistral ! »
Dramatique : « C'est la Mer Rouge quand il saigne 1 »
Admiratif : « Pour un parfumeur, quelle enseigne 1 »
Logique : « Est-ce une conque, êles-vous un triton? »
Naïf : « Ce monument, quand le visite-t-on? «
Respectueux : « Souffrez, monsieur, qu'on vous salue,
C'est là ce qui s'appelle avoir pignon sur rue ! )>
Campagnard : « Hé, ardé ! C*est-y un nez? Nanain' l
C'est queuqu' navet géant ou ben queuqu' melon nain ! »
Militaire : « Pointez contre cavalerie ! »
Pratique : « Voulez-vous le mettre en loterie?
Assurément, monsieur, ce sera le gros lot 1 »
Enfin parodiant Pyrame' en un sanglot :
« Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître
A détruit l'harmonie 1 II en rougit, le traître ! »
— Voilà ce qu'à peu près^, mon cher, vous m'auriez dit
Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit ;
Mais d'esprit, ô le plus lamentable des êtres,
Vous n'en eûtes jamais un atome, et de lettres
Vous n'avez que les trois qui forment le mot : Sot !
Eussiez-vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut
Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,
Me servir toutes ces folles plaisanteries,
Que vous n'en eussiez pas articulé le quart
De la moitié du commencement d'une, car
Je me les sers moi-même, avec assez de verve.
Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve.
DE GUIGHE, voulant emmener le vicomte pétrifié.
Vicomte, laissez donc 1
LB VICOMTE, sufFoqué.
Ces grands airs arrogants !
' ITél Regardez, est-ee un nez? Non pas, c'est quelque navet géant ou bien quelque melon nain. — Ardé, ou plutôt ardez, est la corruption du vieux verbe français aregarder, employé d'abord pour regarder.
* Allusion aux vers ridicules de Pyrame et Thisbé (1625), tragédie de Théophile de Viau : Le voilà ce poignard qui du sang de son maitre — S'est souillé iàchemeat t II en rougit, le traître I
492 CHRESTOMATHIK FRANÇAISE
Un hobereau qui... qui... n'a même pas de gants !
Et qui sort sans rubans, sans bouffettes*, sans ganses '■' !
CYRANO
Moi, c'est moralement que j'ai mes élégances.
Je ne m'attife pas ainsi qu'un freluquet,
Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet;
Je ne sortirais pas avec, par négligence.
Un affront pas très bien lavé, la conscience
Jaune encor de sommeil dans le coin de son œil,
Un honneur chiffonné, des scrupules en deuil.
Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise,
Empanaché d'indépendance et de franchise;
Ce n'est pas une taille avantageuse, c'est
.Mon âme que je cambre ainsi qu'en un corset,
Et tout couvert d'exploits qu'en rubans je m'attache.
Retroussant mon esprit ainsi qu'une moustache,
Je fais, en traversant les groupes et les ronds,
Sonner les vérités comme des éperons.
LB VIGOxMTE
Mais, monsieur...
CYRANO
Je n'ai pas de gants?... la belle arr.*îrc ! Il m'en restait un seul... d'une très vieille paire! — Lequel m'était d'ailleurs encor fort importun : Je l'ai laissé dans la figure de quelqu'un.
LE VICOMTE
Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule !
CYRANO, ôtant son chapeau et saluant comme si le vicomio venait de présenter.
Ah?... Et moi, Cyrano-Savinien-Hercula Ue Bergerac.
Rires.
LE VICOMTE, exaspéré.
Bouffon !
' Nœuds de rubans.
* Ornements formés d'un cordonnet de soie d'or ou d'argeut.
CYRANO, poussant un cri comme lorsqu'on est saisi d'une crampe.
Ay! ..
LE VICOMTE, qui remontait, se retournant
Qu'est-ce encor qu'il dit?
CYRANO, avec des grimaces de douleur.
Il faut la reaiuer car elle s'engourdit...
— Ce que c'est que de la laisser inoccupée l —
Ay!...
LE VICOMTK
Qu'avez-vous ?
CYRANO
J'ai des fourmis dans mon êpée !
LE VICOMTE, tirant la sienne.
Soit!
CYRANO
Je vais vous donner un petit coup charmant.
LB VICOMTE, méprisant.
Poète!...
CYRANO
Oui, monsieur, poète! et tellement.
Qu'en ferraillant je vais — hop ! — à l'improvisade, Vous composer une ballade.
LE VICOMTE
Une ballade ?
CYRANO
Vous ne vous doutez pas de ce que c'est, je crois ?
LE VICOMTE
Mais. . .
CYRANO, récitant comme une leçon.
La ballade, donc, se compose de trois Couplets de huit vers...
LB VICOMTE, piétinant.
Oh!
CYRANO, continuant.
Et d'un envoi de quatre...
LE VICOMTE
Vous...
CYRANO
Je vais tout ensemble eu faire une et me ballre, Et vous toucher, monsieur, au dernier vers.
LB YICOMTR
Noul
CYRANO
Non?
Déclamant.
« BaUaâe du duel qu'en l'hôtel bourguignon
Monsieur de Bergerac eut avec un bélître ! »
LE VICOMTE
Qu'est-ce que c'est que ça, s'il vous plaît?
CYRANO
C'est le titre.
LA SALLE, Boiexcitée aa plus haut point. Place ! — Très amusant l — Rangez-vous ! — Pas de bruits !
Tableau. Cercle de curieux au parterre, les marquis et les officiers mêlés aux bourgeois et aux gens du peuple; les pages grimpés sur des épaules pour mieux voir. Toutes les femmes debout dans les loges. A droite, Guiche et ses gentilshommes. A gauche, le Bret, Ragueneau, Cuigy, etc.
CYRANO, fermant une seconde les yeux.
Attendez 1... je choisis mes rimes... Là, j'y suis, Il fait ce qu'il dit à mesure.
Je jette avec grâce mon feutre^ Je faii lentement l'abandon Du grand manteau qui me calfeutre^ Et je tire mon espadon ; Elégant comme Céladon^, Agile comme Scaramouche^ , Je vous préviens, cher Mirmydnn^y Qu'à la fin de l'envoi je toucha I
Premiers engagements de fer.
' Nom d'un personnage du roman pastoral L'Attrée de d'ih-K n.'ir>S.163.')). ' Personnage boulTun de l'ancienne comédie italienne. ' Ironiquement petit jeune homme.
BDMOND ROSTAND 49o
Vous auriez bien dû rester neutre; Où vais-je vous larder, dindon ?. . .
Dans le flanc, sur votre maheutre ?...
Au cœur, sous votre bleu cordon '*...
— Les coquilles tintent, dijig-don l Ma pointe voltige : une mouche 1 Décidément... c'est au bedon.
Quà la fin de l'envoi, je touche.
Il me manque une rime en entre...
Vous rompez, plus blanc qu'amidon?
C'est pour me fournir le mot pleutre I
— Tac! je pare la pointe dont Vous espériez me faire don ; — J'ouvre la ligne, — je la bouche...
Tiens bien ta broche, Laridon^l A la fin de l'envoi, je touche.
n annonça l'envoi solennellement.
clNVOI
Prince, demande à Dieu pardon l Je quarte dti, pied, j' escarmouche.
Je coupe, je feinte...
Se fendant.
Hé l là doue} Le vicomte chancelle; Cyrano salue.
A la fin de V envoi, je touche.
Acclamations. Applaudissements dans les loges. Des fleurs et des mouchoirs tombent. Les officiers entourent et félicitent Cyrano. Eagueneau danse d'enthousiasme. Le Bret est heureux et navré. Les amis du vicomte le soutiennent et l'emmènent.
LA FOULE, en nn long cri.
Ahl...