‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 98 sur 151 · LE DUC, FLAMBEAU · texte numérisé non relu

LE DUC, FLAMBEAU

FLAMBKAU, se soulevant sur les poignets.

C'est drôle tout de môme, — ici — sur cette terre, Où je me suis déjà fait tuer pour le père, De venir retomber pour le fils aujourd'hui !

LE DUC, agenouillé près de lui, avec désespoir.

Non ! ce n'est pas pour moi que tu meurs, c'est pour lui ! Pas pour moi ! pas pour moi l je n'en vaux [)as la peine !

FLAMBEAU, avec égarement.

Pour lui l

LE DUC, vivemeui

Mais oui, pour lui !

Et dans une brusque inspiration.

C'est Wagram, cette plaine !

Il lui crie tout bas.

Wagram !

FLAMBEAU, rouvrant des yeux vagues.

Wagram !

LE DUC, d'une voix pressante, — essayant de ramener dans le passé cette âme qui vacille.

Vois-tu Wagram?... Reconnais-tu La plaine, la colline et le clocher pointu?

FLAMBEAU

Oui.

LE DUC

Sens-tu, sous ton corps, la terre qui tressaille? C'est le champ de bataille L.. Entends-tu la bataille?

FLAMBEAU, dont les veux se réveillent.

La bataille I...

500 CHRESTOMATUIK FRAMjAISK

LB DUC

Eulends-tu ces confuses rumeurs ?

FLAMBEAU, se crampoimaiit à cette belle illusion.

Oui... oui... c'est à Wagram, n'est-ce pas, que je meurs?

LE DUC

Voià-tu passer, traîiiaut sou cavalier par terre, Ce cheval schabraqué d'une peau de panthère?

.1 su lève et, debout mainteuaut, il raconte à Flambeau couché dans l'herbe.

Nous sommes à Wagram. L'instant est solennel. Davoust * s'est élancé pour tourner Neusiedel. L'Empereur a levé sa petite lunette.

On vient de te blesser d'un coup de baïonnette. Je t'ai transporté là sur ce talus, et j'ai...

FLAMBEAU

Est-ce que les chasseurs à cheval ont chargé ?

LE DUC, montrant da doigt de lointains brouillards.

Tout ce bleu qui du blanc des baudriers se raye, Ce sont les tirailleurs, là-bas 1

FLAMBEAU, &Te« un faible sourire.

Général Reille.

LE DUC, ayant l'air de suivre la bataille.

Mais l'Empereur devrait envoyer Oudiuotl Mais il laisse enfoncer sa gauche t

FLAMBEAU, olign&nt d* l'cBil .

Ah I le finaud 1

LE DUC

On se bat 1 on se bat 1 Macdouald se dépêche, Et Masséna blessé passe dans sa calèche 1

FLAMBEAU

Si l'archiduc s'étend sur sa droite, il se perdl

LE DUC, criant.

Tout va bien.

FLAMBEAU, vivement.

On se bat ?

t Ce nom et les suivants sont ceux de généraux français ou autrichiens.

EDMOND ROSTAWD 501

LE DUC, avec une fièvre croissante.

Le prince d'Auersperg Est pris par les lanciers polonais de la garde t

FLAMBEAU, essayant de m souleTer.

Et l'Emperenr? qne fait l'Empereur?

LK DUC

II regarde.

FLAMBEAU, «oulevé inr les poignets.

L'archidnc se prend-il au piège dn Petit?

LE DUC

Tu vois, cette poussière, au loin, c'est Nansouty !

FLAMBEAU, avidement.

L'archiduc étend-il l'aile de son armée?

LE DUC

Tu vois, c'est Lauriston, là-bas, cette fumée 1

FLAMBEAU, haletant.

Et l'archiduc?... qne fait l'archiduc?... le vois-tu?

LK DUC

L'archiduc élargit son aile !

FLAMBEAU

Il est foutu M

Il retombe.

LE DUC, avec Ivresse.

Cent canons au galop 1

FLAMBEAU, se débattant sur le sol.

Je meurs 1 . . . J'étouffe L . . A boire ! — Et... que fait... l'Empereur?

LE DUC

Un geste.

FLAMBEAU, fermant doucement les yeux.

La victoire.

Silence.

' Populaire, pnnr pordu.

502 CHRESTOMATHIE FRAMJAISE

LE DUC

Flambeau!...

Silence. Puis le râle de Flambeau s'élève. Le duc regarde autour de lui avec effroi. Il se voit eeul dans cette immense plaine avec ce mourant. Il frissonne, il recule un peu.

Mais ce soldat couché là^ maintenant, Me fait peurl — Eh bien! quoi ! ça n'a rien d'étonnant Qu'un grenadier français dans cette herbe s'endorme, — Et cette herbe connaît déjà cet uniforme!

Il se penche sur Flambeau en lui criant.

Oui, la victoire I... Au bout des fusils, les shakos!

FLAMBEAU, dans son raie.

A boire!

DES VOIX, dans le vent.

A boire!... A boire!...

LE DUC, tressaillant.

Oh ! — Quels sont ces échos :

UNB VOIX, tris loin.

\ boire!

LE DUC, essuyant une sueur à son front.

Dieu !

FLAMBEAU, d'une voix rauque.

Je meurs!

DES VOIX, de tous côtés, dans la plaine.

Je meurs... Je meurs...

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