Scène III
GÉRALD, CHARLEMAGXE, BERTHE, LE DUC NAYME, HARDRÉ, GEOFFROY, bt autres seigneurs.
GÉUALD, à part.
Les voici L.. TEiiipereur... le frère de ma mère I
Le duc Nayme... tous ceux qui m'admiraient naguèrel
Ijerthe!... Berthe !... 0 mon Dieu! m'avez- vous donc maudit ?
CHARLEUA6NB, au fond, entouré de tous les seigneurs.
GiTald, devant ma cour le Saxon a tout dit,
Dieu vient de te frapper dans ta noble espérance:
A ta gloire, Gérald, il manquait la soulTrauce!
— Barons^ ducs, chevaliers, vous tous qui m'entourez,
Si ma justice a pu faillir, vous jugerez :
Je savais tout hier ; sans haine ou complaisance,
J'ai dû mettre le crime et la gloire en présence ;
Mais j'eus tort eu voulant qu'après ce long oubli,
Ce secret dans mon sein restât enseveli,
Car un roi doit à tous, quoi qu'on puisse prétendre,
Dire la vérité comme il devrait l'entendre!
J'eus tort, l'événement me le prouve trop bienl
Donnez donc votre avis, même contre le mien.
Autrefois, en un jour douloureux pour moi-même.
J'assemblai mes seigneurs en tribunal suprême,
Et c'est dans ce conseil que ma voix proclama
L'union d'Eginhardt et de ma fille Emma.
Ce qu'ils furent jadis, vous le serez sans doute :
Bons et droits justiciers! Parlez, je vous écoute.
LB DUC NAYME, descendant vers G^éxald.
Gérald, le lendemain de Roncevaux, tandis Que nous luttions depuis la veille un contre dix, Je fus blessé^ vaincu, par Danabeis le More;
Montrant son front.
La cicatrice est là : tu peux la voir encore.
y 2 <:hhkstomatiiik frani:aise
Honneur à tni, «irrald ! Ton triniuplie d'hier
A racheté rhonneur do Ion jktc. — Sois fier.
Car devant toi, htros ijut^ hi faveur divine
Nous a donné, moi. prince et vieilhird je m'incline l
HAMDRK. desociulaiit vers Gcrald.
Honneur à toi, Gérahl ! — Messire clievalier,
Je suis le dernier llls du baron Angelier,
Au champ île Ronce vaux mort pour la foi chrétienne.
Permets i[u'en ce moment ma main serre la tienne!
0E«»FFIU)Y. desceii'laut vers Gérald, avec son jeune fW-re.
L^ soir do Honcevaux, rarchevécjue Tnr|mi, Tandis que la liataille arrivait à sa lin, T<Mid»a près de lioland. Holaïul, cachant s»\s larmes, Alla chercher les corps de ses compagnons d'arnjcs; Aux pieds de rarchevèfjue il étendit les morts. Le duc Sanche, Anséis, et bien d'autres! Alors l^'ari'hevétjue, au Seigneur otl'rant cette hécatoml»c, Bénit tous ces martyrs; puis lui-même succombe, ilugon et moi, Gérald, nous sommes les noveux De Tnrpin ; nous serons tes frères, si tu veux!
HICUAHl), allant à pas leuts vers Gérald.
Sire, Gérald. pardon!... moi, vieil hounne de guerre. Je vous dirais In 4» mal... mes larmes, ce n'est guère; Mais laissez-m<u pleurer, en baisant à genoux <>tte Mjain qui vengea ujon h«>land... et nous tous!
(:HAnLKMA(;.\K, du haut do son trône.
Le soir <le Roncevaux, sous l'ombre des grands arbres, Aux conj^s dont son épée avait taillé les marbres. Je reconnus Roland; je le pris dans mes bras. Jurant de le pleurer tous mes jonrs d'ici-bas; Puis, dans l'herbe du val de sang toute trempée, Autour du héros mort je cherchai son é[)ée; Je ne la trouvai point, et ce fut un grand deuil, Car il avait toujours témoigné cet orgueil De vouloir au tombeau dormir à côté d'elle; Il fallut la laisser aux mains de rinlidèle.
UENHI DB BOUSIER
— C'est grâce à toi, GéralJ. qne, dans qd jour plus Le glaive saint ira le rejoindre an tombeau ! Sois donc gloriâë, vengeur de la patrie; Sois lier dans ta douleur, dans ton flme meurtrie; Et prends la place, ainsi que je l'avais promis, Sur les marches du tn^ne, à cW de mes Hls!
LE DUC NATHB
Sois fier, Gérald t
El loi, Berlhe, ma fille.
Toi qni maintiens si haut rtionncur de la famille, Parle ! il fuut que chacun soit jtige et soit témoin ; Varie ù ton tour.
Et quoi, sire, en est-il besoin?
Un mol suffit : l'auld est prêt, el je suis prèle. Allons. Géralil, allons 1 — Pour((Uoi baisser la léte?
G«r&ld leatfl immobile.
Pourquoi di^tourncs-tn les yeux, Gérald ? Pourquoi Cf; silence obstiné î Do nierai s- lu de moi? Veux-lu que jo le dise à haute voix encore?
A tous les SBBiaUntii.
J'aime sire Gérald, aulanl que je l'honore ;
Je l'aime maintenant d'un cœur plus attendri,
Car ce qui l'a frappé ne l'a pas amoindri ;
Son honneur reslo pur dans la cruelle épreuve.
Et la source n'a pas empoisonné le fleuve.
Je lui donnai mon âme, ici comme à Montbiois,
Pour sa jeune vertu, pour ses nouveaux exploits,
Et je ne saurais pas de trahison plus noire
D'aimer moins son affront que je n'aimais sa gloirel
— Viens mainlenant, Gérald I
IjO, main que L'offre Berthe u
174 CHRKSTOMATHIE FRANÇAISE
GERALb
Sire, je vous b«^nis <lans tiioii àiue confuse, Mais ce dernier bieufail, sire, je le refuse.
BERTHE
Dieu ! Gérai d !
GÉRALD
Laissez -moi in'expliquer devant vous.
Devant l'Empereur, Berlhe, ainsi que devant tous: Oui, sire, ce bienfait, cette faveur insigne, C'est en les refusant que j'en puis être digne l J'entends là cette voix qui ne saurait mentir : Je suis le lils du crime, et non du repentir ! Afin qu'aux yeux de tous la leçon soit plus haute, Je veux ({ue le malheur soit plus grand que la faute l Et le père sera d'autant mieux {>ardonné Oue le fils innocent se sera condannié ! Sans cela l'on dirait, en citant mon exemple, Que l'expiation ne fut point assez ample. Ht j'aime mieux briser mon cuMir en ce moment Que d'être un jour témoin de votre étonnement ! Oui, vous-mêmes, vous tous qui [»lai;^'nez mes souffrances, Vous qui me consolez dans mes horribk»s transes, i'eut-être cet élan de vos cœurs généreux S'arrêterait bientôt à me voir plus heureux! Mou père s'exilait; nous partirons ensemble ; Il sied que le destin jusqu'au bout nous rassemble. — Que mon malheur du moins serve à tous de leçon: l*our mieux vaincre à jamais l'esprit de trahison, Songez à vos enfants! Songez que d'un tel crime Votre race serait l'éternelle victime, Et que tous les remords, tous les pleurs d'ici-bas, Toutes les eaux du ciel ne l'eiraceraient pas I
BERTHE
Tu veux pai'tir, Géraid !
GÉRALD
Oui, B^Tlhe!
BERTHE
Ah ! si tu m*aimes, Ne sois pas seul, Géraid. si cruel pour nous-nïémes !
ItK.NîU 1)1-: liUlLMEK
(iKRALD
Je u*oso plus l'aimer!
BERTHE
El moi, GtTald, et moi?
Pour me frapper ainsi que l'ai -je fait ? Pourquoi?
GÉRALO
Le sort nous frappe seui l
BBRTUE
N'en sois donc pas complice !
Se perds pas le bonheur...
GÉRALD
Veux-tu que j'en rougisse?
BERTHE
Regarde l'avenir.
GERALD
Je vois trop le passé l
BERTHE
Eh bien, si pour toi seul il n'est pas effacé, S'il ne te suffit pas que l'empereur pardonne, S'il faut que la mort parle et que le ciel ordonne, Eh bien, Gérald, au nom de mon père...
GÉRALD
Pins bas :
Le mien pourrait entendre !
BERTHE, tombant dans les bras de ses suivantes.
Ah l plus d'espoir, hélas i
GÉRALT), allant vers Charlemagae.
Sire, devant ces pleurs venez à ma d»^fense l
Je ne peux rien c«'der contre nia conscience.
Tout espoir me rendrait à moi-même odieux :
La fille de Roland au fils de... Justes dieux !
Non, jamais ! Sa pitié ne voit que mon martyre,
Aujourd'hui... Mais demain! Vous m'avez compris, siro
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K* l'.iiii v...'i- aur«-z iVit -.•'■• 'iu'il f.iut iVire encore.
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ïu '.i ri;-:- w-r-i- y\ *■•: .taU i- li-Laii'i!
• Mii. sir»-, à son t'-iuj-aii. i.i-l...;-! vu Ajuilairi*"^! Kt î'Ui-. .j irai rli-T'Ii- r un"- :!:'irt plus lointaine.
?,KHriir;
hit si la iijiirt te fuit. G-'-ra! 1?
Je niaroherai .Si loin f't «l'un tel pus que ji;- la trnuverai!
I'.kiîTHK. rtiT-'S u:. lo.'i;: silence.
Llh l.ti»Mi... jo III»' Njiiiutfts : ijui t'aimo te ressemMel hit'U tit nos o»Mu> pareils : «ju^ Dieu seul les rasseniMe ! — A' lion, <i»'caM !
OHAKLLMAÙNK
Barons, priu'.'f^s. inclint-z-vous hêvant celui qui part : il e?l |.hi> ;.Tand «jue nous!
G-Ji'al i, iMiraii'lal ii la main, syloi^jue au milieu dva épé'^a de tous lo» 8iiu'ii'-urs iii.'liiics devant lui. taudis qu.' Hc-rthe lui montre du doifît 1».' oi^-l.
Œuvres à lire de Honri do Bornior .Uentu, odit-^ur, et Fayard frères, Paris) : f.a Fil'e de K-'tand il>r:î.: Les Xoces d'Atli'Kj :]ss[i]: France d'abord «IsOOi. — CritiffU'îs à '.'onsultor : Juh.-s r.einaître, luipre^ssionn de théâtre (1891); d'Uaussouville. l)U:oitrs a l'A''i-^-'n-ii'* frun ''u->*.'. y,"» t/j-.i/ 1S93: CatuU»? M^nd^s, FeuxU hiton du J'>n-/iat, :*9 no--t»ii\bre Jy.'.'i: Cli. Gil-l. Histoire de la littérature française ilV^); Ilenry Mi-i.ol. Le qui;i'a,it't':i,\\' fxutcuil rlSUS;.
.Vï à Maritilli en i868.
Dans Dn HÏècle ou deux, quand on parlera d'Edmond Sostanl], on dira : « L'auleur de Cyrano i, comme on dit « l'auteur du Cid » ou n l'aufpur i'Iierniini ;■. Il y a des succès, en effet, qui classent à jamais un homme et celui de Cyrano a élA étourdissant. L'unanimité de la critique a proclani<^ la {lièce un cherd'ceuTre, le public lettré l'a porléi? aui nues et le peuple plus haut encore, si c'est possible. C'est là un Tnit quinH s'était jamais vu en France*. Quand fut jouée, le 28 décembre 1K!JT, cell» pièce radieuse, Edmoud Uostand était déjà connu par trois (fiuvres dramatiques de grande valeur ; mais c'est dans Cyrano qu'il a donné toute sa mesure; il faut lire cette œuvre pour% juger. Disons tout de ^uile qu'elle est remarquable de fantaisie comique, de verve burii.'sque, de sentimentalité héroïque et précieuse, de poésie délicate et toucliante, d'aclion, de mouvement, de vie, La valeur de l'oeuvre est incontestable; maison peut discuter sur l'importance littéraire de cellec\. Pour la plujiart des critiques, Edmond Kosland est un cri'aleur qui vii'nt d'inaugurer une nouvelle forme de poésie dramatique; il nous semble que celli' opinion est complètement erronée. L'auteur de Ci/)\ijio o'-tiiporic aucune formule nouvelle. Sa pièce est, au contraire, une sorte d'.' fusion, admirable, il est vrai, de tous les éléments existant dans la iilli'ralure dr.iniHliquu fram^aiso antérieurement à lui. On y retrouve ]icu ou prou ISaiiville, Gautier, Dumas père, Victor Hugo. Corneille, S^aiTon. les Précieusi's. IJlu qui domine dans ce drame, c'est la fantaisie nimnriliqmi mervcitleuaemeut assimilée. En somme, Edmond Kostand est un gnind écrivain dramatique; il a, malgré les influences qu'il a ïiiliii>s, une ori^'inalilé puissante, car l'abeilie n'en est pas moins une iidiiilralile cri'atricu bien qu'elle se soit posée sur toutes les Qeurs d'un jai'din ; mais ce n'est pas un chef d'école, à la manière d'un Corneille uuii imHuiio. Loinderepri'senter le commencement d'une ère liltéraire iiLiuvi-Ui>. Ci/ninû me parait élre le dernier et superbe feu d'artiftce du ni'^o- romantisme Unissant. Sa dernière pièce, L'Aiglon, maguiHque en p:ii'lL'.-, qui a eu au^^ai un éclatant succès auprès du public, quoique moins coulée par la critique, contirme en somme ce jugement.
Cyrano de Bergrerao*.
Lt. Kténe sa passe k Paris;, fn tSlO, k l'haul de Boorgoea» où l'on va tepri. sunler Clarlie, psstorsie ds lislthwrar Baro. L'acteur Montfleury doit jouer dans la piùce. mais (Cyrano do Uïricerac. un cadet de QascogDe, au nei ridioale, liri^lU'iir bérolque et poêla original, lui a interdit, k la auits d'une ofTsaM, de
' Pour montrer ce que celle unanimi Leiiinltre a dit spiriluellemenl da l'aute
> Oauiéilie hi^rolque. en 5 actes (ItJOT). — Pour bien comprendre luiutiquo de cette pièce, lire Lfa Troh moitlquelalrta d'Alexandre] «kis de Viotor Hugo >t le capilaint Fracaue de Théophile Gaulhli le 9t>li< de est extrait avec celui du morceau Inlilulé J^oisntor*, 1 c:-,:-^ Clixtmmaihie, page ÏOO.
I/o CHRESTOMATMIR FRA>(:AISE
paraître sur la scène pendant un mois. MontHeury n'a pas cni an sérieux de cette défense et vient pour jouer son rôle. Cyrano va lui faire prendre la uite et mettre, par son courage et sa verve, le public de son côté.