‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 3)Chapitre 127 sur 166 · LA VOIX · texte numérisé non relu

LA VOIX

Officiers... Sous-officiers... Soldats...

LE DUC, en diMire, tirant son sabre.

Oui ! je me balsl... — Fifre, tu ris! — Ura[X'au, tu cla«|upsî — Haïonn(»lle au canon ! — Sus aux blanclies casaques !

Et tandis que l»-s fanfares de rêve sV'hiik'neut et se perdent vers la jçauoii»-. ■laris le vent qui les balaye, tout d'un Ci»u]i, à driiite, une fanf:ire réelle éc!al* !t c'est, brusqu»! l'onime un rév«Ml, le contrast»\ avec les furieux airs frai.v'ai» rjui sVnvcleut parmi les dernièrus ombres, d'une m<»llc marche de Schubi-ic. autricliie:ine et daunante, qui arrivy daiiS le rose du matin.

LE Dec, qui s'est retourné en tressaillant.

Qu'est-ce qui viont de blanc, là, dans le jour levant?

Mais c'est l'infanterie autricbienne!

Hors de lui, entraînant d'imaginaires grenadiers.

En avant!

l.es ennemis! — Qu'on les enfonce! — Qu'on y entre! Suivez-moi 1 Nous allons leur passer sur le ventre!

Le sal>re haut, il be rue sur If's }>reniiors rangs d'un régiment autriehlen qui parait sur la route. •

ITf OKFïOlEn, se jetait sur lui et l'arrêtant.

Princo! Que faites- tous? C'est voire n^j^'imeutl

KS, DECADENTS, VXRS-LIBRISTBS

Halle! — Front! —Adroite... alignement 1,..

oigas, répété par !»■ offlciera. — Et 1s rideau lombe

EuvreB k lin a'F:<lnioDd Rontand (Eag. FaiiquellB. jdltaui, Paris) : Lu SomojuïJ |1SM)i La Prineestt lointains (1895)j La SamaHIaint ilSM); Cyrano Birgerac (1807); L'Aiglon I1A00). -- Criliqnla à couidIUt : Jules Lemalt». ii-esjiurtj de (/i^ifre (ISOd, ISSU. 1SBS) ; Henry Fouqnier, Ftullleion d» Figaro, ■rit ixor,. g» •Ueembrt 1S97 et Î6 mari t900i Pranetsqae Sarcey, Ftuillelon Tfmpi, 3 janvier 1898;^. Paguet, Journal itt Dibau.ljimrier iSaSeXmara •I: A. Sabatier. Journal dt Otnèct, da 8 Uvriir 1S9S: A. Filun, Dt flumnj "s Ttmpa, du fa mon 1900i Juifs Car-

Luwi.mr, du ïï m 'i; Georuea PelLia;

■j (WO; i

■mporom

Sj-mbolisfes, décadents, vers-libristes.

On dcsti^no sous ces troi» vocable*, de seo* bétérogèpe», ton:rs |]oMfs .]iii, depuis Verlaine, ont réagi contre la poésie pariLis- Icuiie et ruinaatique. Comme dans toutes les écoles, il y a dan» .' groupe trè« étendu des écrivains absolument dissemblables. En ■9 réunissant, la cUssiiicalion a envisagé plutôt leurs caracloif» égnlifs que les quatilés positives qui les distinguent. La plup.irl entri: eux oat cependant quelques traits communs et des liens dr' arenlé inlellecluelle; tous furent des révolutionnaires plus on .oins hardis qui tentèrent de transformer la poésie française. La ■ïoluiion j>ociii]ue, d'après euï, devait porter «ur le fond et eur

riiniit. l'ourle fond, les novateurs. dégoûtés du naturalisme trioinli.iiit, voulurent rétablir Vidée dans la poésie en aj

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symbole. Cet élément n'était pas nouveau en français; sans remonter aux poèmes du moyen âge, au Homan du Renard, à certains romans do la Table-Ronde et au Roman de la Rose où l'emploi du symbole est permanent, au XIX» siècle, Victor Hugo, Baudelaire. Alfred de Viiçny, Sully Prudhomme l'avaient beaucoup employé : mais les symbolistes en firent, eux, le centre de leur art, tout en lui donnant une forme ditlcrente. L'analyse philosopliique des parnassiens leur paraissait usée, ils y substituèrent la synthèse poétique. La réalilc les choquait; ils eurent recours à l'abstraction et au rêve. Il leur parut qu'au lieu d'exprimer, la poésie devait plutôt suggérer; de là les profondes modifications qu'ils tirent subir à la langue poétique. Celle-ci avait été, jusqu'alors, d'une grande précision; ils la rendirent imprécise, vague, flottante pour la rapprocher do la musi(]ue. Tout ce qui était net et accusé fut proscrit par eux; ils recherchèrent avant tout la nuance. Malheureusement la plupart dos novateurs poussèrent ces principes, d'ailleurs excellents on partie, jusqu'aux d»'rnières limites de l'absurde. Sous prétexte de profondt-ur symbolique, ils tombèrent, comme Mallarmé, dans la charade ou le logogriphe poétiques, ils déformèrent à plaisir le sens des mots et firent une langue hermétique et sybillino. Dans leur rago do musique et d'harmonie iniitative. (|uol(juos-uiis trouvèrent les correspondances les plus inattendues entre les arts : se basant sur le phénomène exceptionnel de l'audition colorée, Arthur Rimbaud découvrit la couleur des voyelles; René Ghil inventa l'instrumentation poétique, où chaque consonne est assimilée à un instrument. 1 ensemble des lettres formant un orchestre. Ces ridicules exagérations aboutirent à la recherche elPrénée des ofTets, à la préciosité la plus grotesque; et, par une curieustî contradiction, les symbolistes, après avoir émis la prétention de restaurer Vidéo, aboutirent à faire du mot. du verbiage sans pensée, le fond nionie de leurs œuvres. Un très grand nombre de ces écrivains ont l'air d'avoir transcrit, dans un état de demihallucination, sans les associations d'idées qui les relient, des fragments de rêves incoliérents ou des divagations de malade. Chez quel(}ues-uns, cependant, l'emploi du symbolisme suggestif produit des effets poétiques, d'une intensité profonde. Par le fait même que le poète ne nous enferme pas. comme les romantiques ou les parnassiens, dans les limites logiques d'une idée définie cl précisée, il éveille en nous un flux de rêverie qui décuple la force de son œuvre. Par tout ce que nous ajoutons à celle-ci. nous devenons alors les collaborateurs permanents de l'écrivain. Sa poésie s'achève en quelque sorte dans notre âme. Et cela est vraiment

sïUBOi.rsTES, nÉcAUBNTS, vBBs-LiBHrsTKs 813

très original, étaal donn(< surtout la ualure du françaii, ai fortement iaflueDcé par des siccJi's d'art clasBique.

A un arl si complètement novateur, il fallait aussi une métrique nouvelle. Conlinuanl l'œuvre de Victor Hugo, Verlaine modifia la prosodie admise, il rclablil l'impair et usa fréquemment des rers de 5. 7, 9 et 11 syllabes; il restaura l'hiatus qu'avaient emptoyé

liberté et modifia très heureusement l'emploi de la rime. Ses successeurs poussèrent plus loin sa réforme, ils allèrent jusqu'au vers libre, désigni; par eui sous le nom de vers polymorphe. Là f>ofymorphie consiste à faire des vers de mesures inégales, paasant par toutes les pûijpodies connues et inconnues, allant d'uu pied à qualone pieds, car les novateurs ont créé le télradécamètre. Dam ce» vers la rime n'eiiste plus qu'à l'étal de vestige plus ou moins fréquent, on en est revenu à l'assonauce des poètes des XI» et .\II» siècles: parfois l'assonance elle-même disparaît pour faire place aux vers blancs, de sorte que le morceau de poésie se distingue à peine de la prose harmonieuse, d'autant plus que, la régularité datis le rythme étant supprimée, l'éltinent musical, qui est l'essentiel du vers, a disparu avec elle. Ou peut s'amuser à faire des laisses rythmiques, suivant les principes nouveaux, eu découpant adroitement des pages de Chateaubriand ou de Zola, par exemple.

A l'heure actuelle, le symbolisme proprement dit est épuisé, la décadence est enterrée sous les décombres de ses monuments de préciosité et de névrose ; le vers-librisme lutte encore. Les poètes les plus intelligeuti de l'heure actuelle, ceux qui s'intitulent nafulistes, répudient le symbole, les fictions, les légendes et veulent retourner à la nature, à la vie, aux sentiments vrais; mail ils tiennent à employer le vers libre. Nul ne sait ce qui sortira du mouvement qu'ils ont créé. Leur tentative choque toutes les idées reçues et déconcerte toutes nos b.ibiludea. On aurait tort cependant de proclamer a priori qu'ils font une œuvre impossible ou ■stérile. D'abord, ta langue du vers n'est pas plus liiée définitivement que la lan);ue de la prose; depuis le XI' siècle elle a constamiueni évolué et tout indique qu'elle évoluera forcément encore. Les nouveaux poètes ont d'ailleurs un idéal qui n'est pas à dédait;ucr; ils veulent créer une forme poétique moins mécanique, plus iluide et plus musicale que celle des derniers parnassiens. Comme Claude Munet et les impressionuit>les qui fixèrent bat leurs toiles les ouduhilions les plus fugitives de la lumière et du pleiu-air, ils veulent rendre tous les frissnnB. toutes les nuances des impressions

rjli CHRESTOMATIIIK tRA.\«;AISE

poétiques. Ils y ont en partie réussi ; il y a certainement dans leurs vers plus de musique, plus d'harmooie que dans ceux d'autrefois; mais très souvent le vers libre n'est qu'un groupement de mots absolument arbitraire, que l'auteur seul trouve musical. II n'est donc pas possible de dire aujourd'hui ce qui sortira du verslibrisme; quoi qu'il en soit, plusieurs des réformes accomplies par lui resteront acquises.

En résumé, l'immense effort fait par l'école tricéphale que nous (■ludions n'a pas donné tous les résultats attendus ; il n'a pas été perdu cependant pour la poésie française ; les symbolistes ont rétabli le culte de l'idéalisme oublié, les décadents, malgré leurs ridicules exagérations, ont développé le sens de la nuance poétique, et les vers-libristes ont perfectionne, en l'assouplissant, l'instrument métrique de la France.

Pour 'itmlier le mouvement sytul^i'liste et vers-librist". trvs iiit'/ressaiU ?i ■l'iinnîîri'. inTîtiie dans ses i>x.'ii:0'n lions et ses folinfl, consulter: Jiilcs Telller. .Vo« poètes |1S8S) : Jean Mori.'us, /,»•? p''''"^'*-'^''-'^ ornics du st/iiiboii^iue (iH89i : Ch. Morice, La lituh-nture de tout a l'heure (lî<SOi ; G. Vanor, L'art S'imbolique (138D) ; Jules L'-maître, Lt's cnntempm-ains (I8s9j ; Maurice Spronck. Lf? artistes littéraires /18S!'i; Fei-'liuand iîranetiôro, Xouviille.i :{u estions de critique (1890) ; L'évolutii-in de la poèsip lurique an XIX» siècle (i8'J3) ; Mathios Morh.irdt, Lc.t s/mboliques, yonreli»; r^cur. 1.') février 18'.J2: Robert de Soiizn, Li» rythme poèiiifue (189?); (îustave Kuhn. Prt'fncit des premiers poèmes (lS97,i: Adolphe Bo8<'h<'t, La crise poetiqi'e dSl'T); E. Vip;ié-Lecoq, La poésie contemporaine ilS'JT;; Flt.Tiry Bôreuger, Reçue des Reçue:/, Ifjuiu 18î>7; René Donxnic. La question du vers libre, Revue des deux mondes, 15 juillet 1897; Jules Ijuilliaunic. Le vers français et les prosodies modernes (18î)8) ; Rémy de Gourmont. Le lii're dt>s Masques; Van Hever et Paul Léautainl, Poètes d'aujourd'hui (ISSO-1 1)1X1); J. JJeaujon, L'école symboliste (19»X)); Adolphe BoscLot, Réforme de In prosodie. Revue de Paris, 15 août 19ul. Consulter aussi les collcottoQ« suivan'o.-., or;jiiuud Jt:& Jcuiit;.s : La Reçue blanche^ L'Ermituye, L9 Met-Cure rf** France,

PAUL VEIU.AÏNE

yé à Metz en hS4t, mnrt •■ F^aris en iSOÔ.

r.a tyrannie des classifications à la modo est souvent étranpre : Paul Verlaine pass" généralement pour avoir créé le symbolisme et cepen* «iant il n'a (jue très rarement employ/' le symbole dans ses œuvres. Tue hirondelle ne fait pas le printf'inps ; deux ou trois pièces de sens Ijermi'tique ou abscons ne sauraient faire un poète symbolisli». En réalit»''. Paul Verlaine est un lyrique décadent qui a chcinté son Àin sans s'in(iuiéter de synthèse poéti<iue et bien loin des rêves do la tiction rt de la \i'[ivn^o. Sa vie, qui nous fait comprendre ses œuvres, fut

PAUL VERLALNB [Ji5

celle d'un bohème détraqué, à la fois sensuel et mystique. Après avoir fermin«' ses études dans un lycée, il fréquenta quelque temps le Parnasse auquel le rattachent ses premiers vers. Il se maria en 1870 à la sœur du compositeur de Sivry et les vers qu'il écrivit alors nous le montrent comme le plus exquis des fiancés. Mais la Commune arrive; le poète, grâce à I^aoul Hi^rault, est nommé secrétaire de la presse ; les mauvais jours vont commencer pour lui. Pour éviter une condamnation après la chute de la Commune, il s*enfuit en Belgique avec son jt.'uno ami Arthur Uiinl>aud, et là il commence à descendre les cercles (^tfrayants du vice et de la misère. Sa mère et sa femme, par un dévouement admirable, le ramènent un moment au bien, mais ses passions mauvai-^MS le ressaisissent. Un jour, dans un accès de colère féroce, il essaye de tuer Artliur Rimbaud; il est condamné à la prison. O'iî^nd il en sort, il n'est plus le même; il se repent de ses fautes, il a honte de ses vices; il revient aux croyances religieuses de son enfance. Il est sauvé sans doute? Non, le vice le tient et, désormais, il vivra ballotté entre la croyance la plus ingénue et la débauche la plus vulîîaire. Dans ses dernières années, malade, usé, avili, il pMsse sa vie dans un café hanté par les bohèmes ou dans la salle d'un hôpital. Son existence fait songer à celle de Villon. Paul Verlaine ressemble lui-même au poète du XV« siècle, mais il en diffère par un point : s'attendant à être p«'ndii, Villon fait un retour sur luimême et demande à ses « frères humains » do prier Dieu pour lui ; WTlairn*, avant de mourir, prépare un volume posthume de bases invectives, dont le fiel aigri coulera sur presque tous ceux qu'il a connus. Ce fut < Il somme un pauvre hère, mais littérairement il eut du génie, comme Musset et comme Heine auxquels il ressemble par plus d'un trait. Avec une àme de primitif pleine de naïveté et de rudesse, il avait une sensibilité exquise et raffinée. Cette nature contrastée lui a permis .l'exprimer des impressions poétiques que personne avant lui n'avait éprouvées. Dans son œuvre étrange, il a dit avec une sincérité sans é^^'ale, ses nobles aspirations, ses chutes, ses repentirs, mettant à nu ^on Ame, étalant ses vices, montrant môme ses pires laideurs. Une partie de ses vers est illisible ; mais ce qu'on en peut lire est exquis. Il maniiuaità la p( )csie française d'être suggestive et pénétrante, comme la musique, Verlaine a réalisé ce progrès. De ses vers se dégage un tlot subtil de douce harmonie, qui circule autour de l'âme, l'enveloppe la pénétre et l'enivre d'une caresse, douce comme celle d'une main aimée.

Chanson d'automne ^

Les sanglots longs Des violons

' Extrait des Poèmes saturniens (18G6). Quand il composa oe recueil, le poêle »!tait encore un disciple de T.econte de Lisle, mais déjà, sous le parnassien {)'"r-;ait le Iyri(iue décadent, comme on peut lo voir dans cette pièce si touchante •■f rI musicale.

51t) ClïRESTOMATHre FRANÇAISE

Do rautomne Blessent mon c(r»ur D'une langueur

Monotone.

Tout suffocant Et blême, quand

Sonne l'heure, Je me souviens Des jours anciens

Et je pleure ;

Et je m'en vais Au vent mauvais

Qui m'emporte Deçà, delà.

Pareil à la

Feuille morte.

Crépuscule du soir mystique *.

Le Souvenir avec le Crépuscule Kougeoie et treniLle à l'ardent horizon De l'Espérance en llamme qui recule El s'agrandit ainsi (ju'une cioison Mvslérieuse où mainte floraison

— Dahlia, lys, tulipe et renoncule — S'élance autour d'un treillis, et circule Parmi la maladive exhalaison

De parfums lourds et chauds, dont le poison

— Dahlia, lys, tulipe et renoncule — Noyant mes sens, mon âme et ma raison, Mêle dans une immense pâmoison

Le Souvenir avec le Crépuscule.

Consolatrice -.

J'allais par des chemins perfides,

Douloureusement incertain

Vos chères mains furent mes guides.

• Extrait des Poèmes salurniena. C'est uue dos rares pièces oii Verlaine n fait du symbolisme. Le sens de ces vers est uu peu difficile à trouver; en re vauche, l'iiarmouio en est délicieuse. L'imprécision môme de cette rêverie mvs tiquo reud j)urfaitem!.'nt le cliarme troublant du crépuscule.

• Extrait de La Bonne Chanson (1870). — Ces vers, sans titre dans le recueil, furent inspirés par la femme du poète. C'était avant la chute où sombra sa di

<:rnité et sa joie.

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