‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 3)Chapitre 130 sur 166 · HENRI DE REGNIER · texte numérisé non relu

HENRI DE REGNIER

Xé à Honfleur en lnOi.

C'est récrivîiiu le plus rf marquable de récole symboliste. Et d'abord il possède la première qualité du poète : il est inspiré. Ce n'est pas pour cacher les pauvretés de son ànie ou par simple snobisme qu'il use du symbole; cette manière de concevoir les thèmes poétiques est chez lui en qui'lque sorte fonctionnelle : il voit ainsi la nature, la vie et le monde de la pensée. Son second mérite est d'être clair. Les créations de son esprit ont souvent l'imprécis du rêve; elles flottent devant nos yeux comme un beau nuage changf-ant où notre regard perçoit de caressants et fugitifs mirages, mais sa forme est nette, précise, compréhensive dans sa riche complexité poétique. C'est chez lui surtout que se produit, par su^r^^estion symboliste, cette collaboration du poète et du lecteur, dont nous avons parlé plus haut et qui nous semble si heureuse. A la fois très noble et très délicat, Henri de Régnier connaît les musiques berceuses qui charment l'àrae, les fleurs de songe dont le parfum endort le noir souci, les visions de pénombre mystérieuse, si douces à relui qui pense au delà. Et sa poésie n'est jamais banale. C'est une g«Tbe de lleurs rares et délicates, aux parfums pénétrants, un écrin de perles précieuses aux doux reflets.

Sonnets*.

J'avais marché longtemps, et dans la nuit venue,

Je sentais défaillir mes rêves du matin ; Ne m'as-tu pas mené vers le Palais lointain Dont l'enchantement dort au fond de l'avenue,

Sous la lune qui veille unit] ne et singulière Sur l'assoupissement des jardins d'autrefois Où se dressent, avec des clochettes aux toits, Dans les massifs fleuris, pagodes et volière?

» Kx trait des Sites (1S87).

«KNRI DE HKCINIER S3I

Les beaux oiseaux pourprés dorment sur leurs perchoirs, Les poissons d'or font ombre au fond des réservoirs, Et les jets d'eau baissés expirent en murmures;

Ton pas est un frisson de robe sur les mousses,

Et tu m'as pris les mains entre tes deux mains douces

Qui savent le secret des secrètes serrures.

Nous irons vers la vigne éternelle et féconde En grappes, pour y vendanger le Vin d'oubli ; Le soir n'a plus de pourpre et l'aurore a pâli, Et la promesse ment aux lèvres du Vieux Monde ;

Nous irons vers la rive où triomphe un décor D'étangs muets et de sites en somnolence, Où vers une mer morte un fleuve de silence Bifurque son delta parmi les sables d'or ;

Toi, la Vivante 1 et la diseuse de paroles.

Tu voulus m'enchainer aux nœuds des vignes folles.

J'ai brisé le lien de fleurs du bracelet.

Hors le tien, tout amour, ô Mort, est dérisoire

Pour qui sait le pays mystique et violet

Où se dresse vers l'autre azur la Tour d'Ivoire.

En allant vers la ville ^..

En allant vers la Ville où l'on chante aux terrasses

Sous les arbres en fleurs comme des bouquets de fiancées,

En allant vers la ville où le pavé des places

Vibre au soir rose et bleu d'un silence de danses lassées.

Nous avons rencontré les filles de la plaine

Qui s'en venaient à la fontaine,

Qui s'en venaient à perdre haleine,

Et nous avons passé.

La douceur des ciels clairs vivait en leurs yeux tristes.

Les oiseaux du matin chantaient en leurs voix douces,

Oh ! si douces avec leurs yeux de bonne route

Et si tendres avec leurs voix de colombes indicatrices l

Elles s'assirent pour nous voir, tristes et sages,

Leurs mains jointes semblaient garder leurs cœurs en cage.

• Kxtrait des Poèmes anciens et romanesques (1800).

03â GURESTOMATHIE FRANÇATSB

Les ballerines ont croisé nos chemins

Et nous avons suivi leurs fards, leurs rires, leurs tambourins

Pour les [)erdre un soir d'ombre au détour du chemin...

>(ous allons vers la Ville où l'on chante aux terrasses Sous les arbres en fleurs chercher les Fiancées, 0 cloches d'allégresse au silence des places, Les cloches tremblent comme des fleurs balancées!

Nos espoirs entreront par les portes ouvertes

En vols de papillons légers aux vastes ailes,

Avec les hirondelles

Qui s'en viennent inertes,

Lasses d'avoir passé et repassé les mers,

Et vers les angles noirs et sur les pavés clairs

N(js espoirs volèteront en ombres joyeuses

Comme des pétales de fleurs merveilleuses

Que pleut le soir d'avril aux tresses des fileuses.

Les Pèlerins ^

Là-bas, en le recul profond du créimscule, La Ville est violette de brume, décor Do mystère, de silence et de crépuscule. Evanoui parmi de l'ombre en un peu d'or, Qui s'eft'ace aux dômes de cendre et d'hyacinthe.

Et la Ville en le soir est grave et presque sainte. Très doux et leurs pieds nus sur les chemins déserts. Très lents et leurs pieds nus aux cailloux meurtriers. Les pèlerins vont deux à deux appariés Gomme les hâleurs noirs le long des fleuves clairs.

Leur dnxtre est prompte aux hauts saints qui font fleurir

Aux cœurs bons le désir de partir avec eux

Vers »|uel(]ue sépulcre en la marche d'un Ophyr

Et vers le carrefour où siège le Lépreux

Qui tend sa main de plaie à l'étranger qui passe.

Ils n'ont ni bourdon, ni coquille, ni sandale; Ils ignorent le lieu, le pays et la place Et parlent sans levier pour disjoindre la dalle Et pour guides, hélas! ni l'Ange, ni l'Etoile.

En la foi seule, ayant pleuré les agonies, La mort du songe et les tristesses infinies, Qu'il est beau de marcher ainsi sous les étoiles 1

*■ Extrait des Poèmes ancie>u et romanesques.

HKNHl DE RÉGNIER 033

Les faces ^

Des faœs graves sont au fond de nos Espoirs...

Graves sous l'or qui les couronne

De fleurons de flamme et de jaspes noirs,

Et leur regard évoque un songe où des mains donnent

F^a main aux mains sûres et bonnes

De celui qui les va guider, le bel EIspoir,

Vers nous, pour qu*eu nos soirs

Rayonnent

Les douces faces à jamais sur nos Espoirs.

Des faces tristes sont an fond de notre joie...

Pour de guirlandes que s'ornent les cyprès^

Leur ombre est-elle moins triste sur les prés ?

Si longtemps que le crépuscule atermoie,

Ne faut-il pas qu'il choie ?

La Chimère qui grimpe de ses griffes aux fleurs des soies

Retombe des plis déchirés,

Le sourire s'aggrave de soins invétérés

Et toute douleur larmoie

Aux faces, hélas, de notre joie.

Des faces pâles sont an fond de nos passés...

Dans Tombre

Où s'annulent des opales dépéries,

Où s*éteignent des rubis lassés;

Des songes pAles errent par la forêt de nos passés

Et pleurent aux sources taries

Qui ne mireraient plus leurs faces effacées,

Et les soirs aveugles aux pierreries

Ne savent plus où ont passé

Les faces pâles de nos passés.

Des faces mortes sont au fond de nos silences...

De grandes ailes ont plané sur les eaux.

Le marbre et le basalte et l'ombre et le silence

Erigent, dans la Nuit, des tombeaux

Où lu fac« sculptée au fronton du silence

Eternise sa vigilance

Extrait de Tel qu'en songe (1802).

534 CHRESTOMATHIK FRANr.ATSE

A revoir sa durée aux lacilunies eaux.

Quels beaux Espoirs dorment au fond de nos silences

Près des Passés assis au seuil de leurs tombeaux!

Les autres ^

Je songe aux autres...

Qu'est-il advenu de leurs soirs, là-bas, dans l'ombre, là-bas

Qu'est-il advenu de leurs pas ?

De sa face hautaine où de son âme haute,

De l'orgueil d'un ou du rire d'un autre?

Où les ont menés le malheur ou la faute?

Qu'est-il advenu d'eux, dans leurs soirs, là-bas.

De leur douleur, de leur tristesse, de la vôtre,

Vous l'un de ceux-là et vous l'autre,

Qu'est-il advenu de vos pas ?

J'entends des flèches dans le vent

Et des larmes dans le silence,

Qu'est-il de vos destins dans les couchers en sang?

Au fond des mornes ciels de cendres et de vent,

Votre face s'est-elle vue à la fontaine,

Eaux sans jouvence,

Où l'on s'apparaît à soi-même.

On heurte là-bas à des portes

Et j'entends qu'on mendie au coin des carrefours;

Mon soir est inquiet de vos jours;

J'entends des voix basses et des voix fortes.

Celle qui prie et qui gourmande, et tour à tour,

Gomme vivantes et comme mortes

Au fond des jours.

A-t-il trouvé la clef, a-t-il ouvert la porte? Joie ou Douleur^ (jui fut l'hôtesse?

S'il est advenu de leurs soirs Ce qui advint de leurs espoirs...

Que la Nuit vienne sur nos soirs l

Refrain *.

Douces pensées 1

Comme la mer chantait, ce soir-là, sur la grève Le refrain éternel des heures brèves?

Douces pensées,

* Extrait do Tel qu'en songe.

• Extrait de : Les Jeux rustiques et divins (1897).

HENRI DE RÉGMfiR 535

Pareilles à des algues enlacées, Algue d'argent souple et bleui, Algue d'or que le flot verdit, Double serpent du caducée, Thyrse d'oubli, Joie éparse^ douleurs passées En mes pensées.

Celle-là qui sourit est venue.

Sur sa barque de fleurs qui penche,

Des jours lointains de mon enfance;

Je l'ai connue

Assise jadis à la porte

De la vieille maison ouverte snr la mer;

Elle m'apporte

Son rire clair...

Le flot roule parmi les algues.

Des conques d'émail et de nacre ;

On y entend toute sa vie,

On y écoute son passé vivant,

Ecume, marée et vent,

Sa joie et sa mélancolie.

Te voici donc, 6 songeuse 1

Qui t'accoudes en robe pâle;

Ta barque pleure.

Lentement, sur la mer étale,

De tous ses avirons qui s*égouttent dans l'eaa;

Je t'entendais jadis du fond des soirs d'ennui

G^mir avec le câble et la mâture

Et les grands et calmes oiseanx

Dont l'aile fr<)le le silence;

Je t'entends au fond des soirs d'ennui

Pleurer dans l'ombre ou l'Heure a fui.

Avec les ailes du Silence.

Douces pensées,

Murmure du flot sur la grève,

Remous du sable, frissons d'aile,

Pas lointains et voix lointaines,

Arabesques d'algues enlacées,

Sang terrestre qui, de veine en veine,

Coule au granit et le fait chair.

536 CIIRGSTUMATHTB FHANgAISK

Douces [)oiis»''es,

Furtives et vaines

Qui chantez de nous dans les choses.

BfTcez en moi les conques closes,

Où s'endorment mes heures passées;

Douces pensf'es !

Le roseau ^

Un pi4it roseau m"a sufli

Pour faire frémir l'herbe hante,

Et tout le pré,

Et les doux saules.

Et le ruisseau qui chante aussi ; Un petit roseau m'a sufli A faire chant(;r la forêt.

Ceux «jui [)asspnt l'ont entendu, Au fond du soir, dans leurs pensées, Dans le silence ou dans le v(Mit,

Clair ou penlu.

Proche ou lointain...

Ceux qui passent en leurs pensées En écoulant au fond d'eux-mêmes, L'entenilront encore et renlendenl

Toujours qui chante.

il m'a sufli De ce petit roseau cueilli, A la fontaine où vint l'Amour

Mirer un jour

Sa face ^Tave

Et ((ui pleurait, Pour faire pleurer ceux rjui passent Et trembler Therbe et frémir l'eau; Et j'ai, du souille d'un roseau, Fait chanter toute lîi forêt.

«.Elivres à lire de Heuri de Rt.'pniur (Librairie du Mercure de France, Paris); Les lendovains (ISSOj; Xpaisi'ment (lS>v<i); Sites (18b7) ; Episodes (188>«); Pomnes anciens et romanesques ilSîH)); Tel qu'en songe (18U2); Aréthxise (ISOG); Les jeux rustiques et divins (\'<'M) ; Les médailles d'argile (lîKX)). — Crili<iuefl à coiibulter : ( .h. Morici», La littérature de tout à l'heure (1888); GastouDuscliamps. La vie et les livres (IS'.Mî), et Le Temps, 14 mars 1.VJ7; F. Bniuetière, L'évolution de la poésie lyrique: Edouard Kod, Le Gaulois, 2S mai 18U7; Georges Pellistiier, Le mouvement littéraire contemporain (1001).

1 Extrait des Jeu.c rustiques et dirius (1S97). — On remarquera quelle harmonie il y a dans ces vers, écrits ceiioridaut contre toutes les règles prosodiques traditionnelles.

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