‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 3)Chapitre 148 sur 166 · ERNEST BUSSY · texte numérisé non relu

ERNEST BUSSY

Né et mort à Lausanne, 1864' i886.

Lui aussi fut fauché dans sa tleur sans avoir pu donner tonte sa mesure. Plus malheureux qu'Alice de Chambrier. il s'en alla lentement, et, frappé dans ses sources vives, pendant deu^ années il se regarda mourir. C'était une &me à la fois stoïque et tendre, d'une mille virilité unie à la plus exquise douceur. Ck)mme poète, il fut un parnassien distingué, plein de fraîcheur, de noblesse et de charme.

Fortis estol^

Puisque Dieu dans ce monde a voulu que je vive. Mon âme, garde intact le céleste flambeau ; Et, n'ayant jamais soif que du bien et du beau, Va te désaltérer à ces sources d'eau vive.

Rends-toi maître du corps à qui le ciel te rive ; Car il te doit quitter — mais lambeau par lambeau — Et se désagréger dans la nuit du tombeau Que blanchit le matin de Téternelle rive.

-— Lors, ayant, ici-bas, accompli ton destin, Regrettant peu la vie et son maigre festin, Mon âme, puisses-tu partir sans agonie

« Extrait de A mi-^oix (1885).

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Et quitter pour jamais ton obscure prison, A cette heure d'extase et de paix infinie Où le grand soleil d'or s'abîme à l'horizon.

Les mots, si souvent ^..

Les mots, si souvent, trompent la pensée, Que le rêve ailé s'enfuit devant eux.

Ma peine est toujours mal récompensée Et relfort manqué me rend malheureux.

Dans le crépuscule adoré du songe, Gomment exprimer ce que j'entrevois?

Le bonheur écrit n'est plus (ju'un mensonge. Tout m'est harmonie et je suis sans voix î

Qui vous traduira, musiques lointaines ? — L'âme aux chants divins seule vous comprend Hymnes, dans les airs, flottant par centaines? Cantiques venus de Téther vibrant?

Qui vous traduira, sombre symphonie :

Plaintes qui fuyez sur Taile des vents? Sanglots étouffés, râles d'agonie Doat l'enfer grossit le bruit des vivants?

Qui vous traduira, lentes mélopées Où pleurent, sans fin, d'éternels remords? Et vous, tristes voix d'ombre enveloppées, Qui semblez monter du séjour des morts ?...

Le poète essaie et se désespère.

Car le but fuyant n*ost jamais atteint. ^ Il voit s'éloigner la saison prospère Et perd en essais le joyeux matin.

Mieux vaut prolonger l'illusion brève, En gardant (|u'un mot n'aille la troubler. Le silence est doux à l'ami du rêve; Et plus on jouit, moins on veut parler.

Que n'ai-je vécu dans l'âge rustique Où, cherchant l'oubli d'un monde inclément, On pouvait couler, pieux et mystique. Des jours consacrés au recueillement!

• Extrait do A mi-vuix.

ERXEST BU9ST

Bienheureux les entants *...

Bienheureux les enfants qui meurent Dans la paix des soirs attiédis!

Ignorants de ce qu'ils efQeorent, Ils voient droit au Paradis.

Ils ne regrettent pas la vie Qu'ils ne voyaient que de très loin ; Leur petite Ame est assouvie:

Bs n'ont jamais manqué de soin.

On leur faisait un nid bien tendre Sur les genoux de leurs mamans ; Bs écoutaient tout, sans entendre^ Avec des sourires charmants.

Dieu les a pris à la souffiranœ, Dans son beau Paradis vermeil, Ne sachant pas la différence Entre la mort et le sommeil.

Mais ceux que l'éternelle grève Enlève à la fleur des vingt ans.

Ont goûté la douceur du rôve Et des grands projets éclatants.

Bs avaient leurs amours, leurs peines ; Et c'est un douloureux effort Que de briser toutes ces chaînes Qui nous les rattachent encor.

Ah 1 les espérances flétries Avant la pleine floraison l L'amour aux blanches théories Qu'on voit s'enfuir à l'horizon !

— Ils s'en vont, l'ftme torturée

Par mille regrets éperdus

De cette mort prématurée,

Et des beaux jours qu'ils ont perdus.

' Extrait de A mi-voia:.

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