‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 3)Chapitre 155 sur 166 · CHARLES FUSTER · texte numérisé non relu

CHARLES FUSTER

Né à Yverdon en Î866.

Si le talent se mesurait à la fécondité, Charles Fuster serait un des meilleurs poètes de la Suisse : son bagage littéraire est déjà considérable et dénote une grande facilité ; malheureusement, chez loi, cette facilité dég^mëre trop souvent en rhétorique banale; le poète disparaît alors derrière le versificateur qui fait du métier. C'est d'autant plus regrettable que récrivain a des qualités de premier ordre. Quand il est sincère, ses vers ont beaucoup d'originalité et de charme, de distinction et de fini.

Les vieilles maisons ^

Je viens de revenir au doux pays que j'aime. Avec son ciel laiteux et ses grandes forêts, Avec sa grâce triste, il est toujours le môme. Et je Tai retrouvé tel que je Tespérais.

Rico en lui D*a changé. Le long des p&turages Errent le même enfant et les mômes troupeaux. Les arbres abattus par les derniers orages Sur le sol maigre et dur pourrissent par lambeaux.

On entend, dans les bois, les clochettes lointaines, Comme en mes jours anciens, tinter légèrement, Et les mêmes rochers, près des mômes fontaines, Tout endormis qu'ils sont, me parlent en dormant.

Au fond des taillis noirs, les grandes routes blanches» Mais où l'ombre descend, môme aux midis d'été, Se perdent, tout là-bas, parmi les tas de planches, Après le ravin sombre et le pont dévasté.

Passant sur le village, où les cloches en joie Sonnent la paix du soir avec l'oubli du mal. Une odeur pénétrante et forte, que m'envoie Le petit horizon de mon pays natal,

Une sauvage odeur qui gonfle la narine,

Une odeur de bruyère et de guéréts brûlés

Me parfume le cœur et m*entle la poitrine

Mieux qu'une odeur de foins ou qu'un parfum de blés.

• Extrait de» Poèmes (188S).

6ol) CHRKSTOMATHIE FRANf^AlSR

Mais voilà, dans la plaine où je vais redesceudre. Voilà qu'un souvenir va marcher avec moi, Un souvenir plus vieux^ plus fidèle et plus tendre, Qui n'aura qu'à parier pour me remplir d'émoi,

Car je viens de revoir, le long de ces ravines Où dorment nos hameaux comme dans leurs prisons. Oui, je viens de revoir, gris, tristes, en ruines, Les pauvres toits branlants de nos vieilles maisons.

Petite ville '.

Bien des ans ont passé. Je me rappelle encore Le trot du bon cheval sur la route sonore. Le ciel à demi bleu connue un espoir voilé, Et la petite ville au beffroi dentelé.

Petite ville blanche, à mes yeux apparue Avec tes boutiquiers bavanlant sur la rue. Les monstres grimaçants du gothique i)ortail. Et la forge, et l'auberge, et la foire au bétail, Et le beffroi tout gris, vêtu d'ardoise vieille. Où la cloche se rouille, où l'horloge sommeille. Paresseuse cité, dis, pourquoi donc as-tu. Par quel charme subtil et par quelle vertu; Evoqué brusquement du fond de ma mémoire, Le temps où je lisais une naïve histoire. Voyais s'ouvrir mon cœur d'enfant, et savourais Hermann et Dorothée au creux d'un jardin frais.?

Certes, je n'étais pas très expert eu ces gloses. Et le texte rétif me cachait bien des choses! J'ânonnais, je cherchais, j'avais les yeux meurtris ; Mais, par delà les mots obscurs et mal compris, Mon rêve s'envolait, les ailes toutes grandes, Au loin, vers l'inconnu des cités allemandes, Et, jusqu'au soir libis, je m'attardais, tout seul, Sous la treille aux fruits roux, dans l'odeur du tilleul.

Mais la voici, la ville où je plaçais l'idylle, La dormante, vieillotte et souriante ville !

< Rx trait du recueil Le Cœur (1S80-18U2/.

ADOLPHE RIBAUX 631

Comme on y vivrait bien, dans cet oubli des jours

Qui fail l'art plus exquis, meilleures les amours,

Le songe plus tranquille, et l'amitié suave

Comme un vieux vin, mûri loD^^temps dans une cave i

Tout ce que je rôvais m'est apparu soudain :

Les pèches, les cassis embaument le jardin ;

On voit des rideaux bleus aux fenêtres antiques ;

Le cbien dort, l'enfant rit sur le seuil des boutiques ;

Jusqu'à cet hôpital, avec ses pots de fleurs,

Tout est joyeux accueil, musiques et couleurs...

Et tu m'as fait relire Hermann et Dorothée, Petite ville blanche où mon âme est restée !

Œuvres à lire de Charles Fustcr (F. Payot. éditeur. Lausaune) : L'Ame pensive (18S4) ; Les Tendresses (48SC); L'Ame des choses (1888) ; Le Cœur (1892). — Critique à cousulter : Virgile llossel, Ouvrages cités.

ADOLPHE KIBAUX

Né à lievaix (Neuchdtel) en 1864.

Ce que l'on pourrait reprocher au populaire contour de Neuchàtel, c'est aussi une trop grande facilité ; mais lui, du moins, lia le grand mérite d*être toujours sincère dans ses vers. C'est un poète sympathique et charmant ; ses défaillances accidentelles de styliste ont ellesmêmes quelque chose de touchant, car il écrit avec son àme, qui est (lélicato et tendre.

Printemps neuchàtelois ^

0 frais Printemps du coin natale Tièdes nuits, exquises journées, Verts délicats, ciels de cristal.

Je ne vous vis de trois années!

Et voici, de nouveau mes yeux Vous contemplent avec ivresse.

Prés féconds, jardins radieux, Blonde lumière enchanteresse!

' des vers et les suivants sont extraits de Comme te grillon. Attinger, éditeur, N.uchàtel (1898). — Cette pièce est d-.- l^'.H.

65â GHRESTOMATHIË FRANC AISB

Ce n*est pas ce coucerl hardi, D*or, ii*émeraiule et d'écarlale, Qui, sous le soleil du Midi^ En fanfare partout éclate.

Mais combien intime et discret Ton charme, ô nature bénie !

Tu semblés avoir un secret De poésie et d'harmonie !

Quelle vi^Mieur et quelle paix

Dans ces champs où Tavoine ondule!

Quels jolis reflets estompés

Sur riierbe, à chaque crépuscule !

Le promeneur, en son sentier.

Ne peut faire un pas qu'il ne voie Dans le tro*(^ne et l'églantier Palpiter des nids pleins de joie.

Par delà le lac, clair miroir Que le feu du couchant embrase, Les grandes Alpes, chaque soir, Sont belles à mettre en extase !

0 mon pays, 0 mon pays, Dans rilalie aux nobles lignes, Parmi les plantureux maïs, Sous les riches festons des vignes,

Parfois, do ces couleurs «'«pris, J'ai dit: a La voilà, ma pairie! »> Mais je te reviens, tu souris, Et c'est bien toi la plus chérie,

Toi, l'abri de mes jeunes ans, Vieille terre neuchàteloise Qui sèmes tes toits paysans Au bord d'une onde de turquoise!

Je n'étais pas ingrat, vois-tu.

Tu restais l'oasis aimée, Et mon âme, de Ux vcrlu.

Se retrouve toute embaumée!. . .

JULES GARBARA 683

Vienne à moi par des jours pareils La mort qui délivre 1 Puissé-je Au milieu des colzas vermeils, Sous les arbres blancs comme neige,

M 'endormir sans longues donlenrs, A riieure calme où Tombre tombe, Et tes frais Printemps, de leurs fleurs, Faire une couronne à ma tombe 1

Florence.

0 Florence, en mes iours de fatigue et d'ennui, Que de fois j'évoquai la vision chérie 1 Tu m'es depuis six ans comme une antre patrie: A toute heure et partout ton souvenir me soit.

Que ton ciel est ïéger, et comme TArno fuit, Mélodieusement, dans la plaine fleurie l Que tes deux cents clochers ont douce sonnerie 1 Quelle gloire à ton front, lorsque descend la nuit 1

Heureux qui mit sa lèvre à ta coupe enchantée i Tu semblés, au printemps, un vaste reposoir, Et ta grâce, jamais, ne sera trop vantée!

Noble ville des lys, quand pourrai-je revoir — Les yeux mouillés, le cœur joyeux, l'Ame exaltée ! — Ton campanile blanc briller dans ]*or du soir ?

iKuvres à lire d'Adolphe Kibanx: Feuilles de Uerrê{iSSSi); Vers Vidéal (1884); Rosaire d'amour (1887); Pierrot sculpteur, pièce en 1 acte en Te» (1888); Comme le grillon (1898). — Gritiqae à consulter: Virgile Rossel, Hietoire de ta littérature française hors de France.

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