‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 3)Chapitre 23 sur 166 · CASIMIR DELAVIGNE · texte numérisé non relu

CASIMIR DELAVIGNE

Né au Havre en 1793, mort à Lyon en IS43,

Il débuta au lendemain de Waterloo par des odes éloquentes, d'un patriotisme noble, écrites pour consoler la France de ses gloires abattues. Ses Messéniennes eurent un succès énorme. Elles renferment de fort beaux vers ; malheureusement elles sont, en mains endroits, déparée par le style empire, la rhétorique boursouflée du pseudo-classicisme, la manie des allusions antiques, ridicule dans des sujets modernes où il s'agissait d'exprimer des sentiments français. Plus tard,

> C'est à peu près l'opinion moyenne des Français qui ont pardonné à Napo léon sa tyrannie en souvenir de sa gloire immortelle.

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SOUS l'influence du romantisme, la poésie de l'auteur se haussa à une forme plus belle. Gomme lyrique, cependant, il est à peine l'égal de Pierre Lebrun ; on ne saurait le comparer à aucun des grands romantiques. C'est par son théâtre qu'il s'est élevé le plus haut. Là, il a montré une originalité réelle. Dans ses premières pièces dramatiques il a devancé, lui aussi, sur certains points, Victor Hugo, Dumas, Alfred de Vigny, et, plus tard, parallèlement à eux, il a contribué à cféer le nouveau théâtre. Ses pièces comiques en vers ont la même valeur littéraire. Pendant l'ère romantique, il fut à peu prés le seul à soutenir la dignité de la grande comédie ; Jules Lemaître va jusqu'à dire qu'il ouvrit les voies à Emile Augier. Son théâtre, très scénique, très élevé, serait immortel s'il était soutenu par le prestigieux style du chef de l'école à laquelle il se rattacha sans l'imiter servilement.

A Lord Byron^

L'Europe doit t'absoudra, en lançant ranathème

Sur tes tristes imitateurs.

La gloire n'appartient qu'aux talents créateurs ;

Sois immortel : tu fus toi-même.

Il brille d'un éclat que rien ne peut ternir, Ce tableau de la Grèce au cercueil descendue, Qui n'a plus de vivant que le grand souvenir

De sa gloire à jamais perdue.

Contemplez une femme, avant que le linceul En tombant sur son front brise votre espérance^ Le jour de son trépas, ce premier jour du deuil Où le danger finit, où le néant commence : Quelle triste douceur ! quel charme attendrissant I Que de mélancolie, et pourtant que de grâce Dans ses lèvres sans vie où la pâleur descend 1 Comme votre œil avide admire en frémissant Le calme de ses traits dont la forme s'efface» La morne volupté de son sein pâlissant ! Du corps inanimé l'aspect glace votre âme ; Pour vous-même attendri, vous lisez vos destins Dans l'immobilité de ses beaux yeux éteints. Ils ont séduit, pleuré, lancé des traits de flamme,

1 Extrait des Mesaéniennes (1815-1822). — La mort de lord Byron, qui mouiiif de la tièvre pendant qu'il comî)attait pour l'indépendance de la Grèce, a inspiré plusieurs poètes français, Lebrun et Lamartine entre autres. Pour ce dernier, voir le DtmUr ehant du pèlerinage d^Harold dans les Nouvelles médiiminns poétiques.

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Et les voilà sans feux, sans larmes, sans regard !

Pour qu'il vous reste un doute, il est déjà trop tard ;

Mais l'espoir un moment suspendit votre crainte.

Tant sa tête repose avec sérénité !

Tant la main de la mort s'est doucement empreinte

Sur ce paisible front par elle respecté,

Où la vie en fuyant a laissé la beauté l

C'est la Grèce, as-tn dit, c'est la Grèce opprimée ; La Grèce belle encor, mais froide, inanimée ; La Grèce mortel... Arrête, et regarde ses yeux :

Leur paupière longtemps fermée

Se rouvre à la clarté des cieux.

Regarde, elle s'anime ; écoute^ sous ses chaînes

Son corps frémit et s'est dressé.

Ce pur sang, que le fer a tant de fois versé. Pour se répandre encor bouillonne dans ses veinci) ;

Son front qui reprend sa fierté, Pâle d'un long trépas, menace et se relève ;

Son bras s'allonge, et cherche un glaive ; Elle vit, elle parle, elle a dit : Liberté !

Morte, tu l'admirais ; vivante, qu'elle est belle l

Tu ne peux résister à son cri qui t'appelle I

Tu cours, tu la revois, mais c'est en expirant.

Oh I qui pourrait des Grecs retracer les alarmes.

Les vœux^ les chants de deuil mêlés au bruit des armes ?

Autour de la croix sainte, au pied des monts errant,

I^ peuple confondait dans l'ardeur de son zèle

Son antique croyance avec sa foi nouvelle,

Invoquait tous ses dieux, et criait en pleurant :

« Vent qui donnes la vie à des fleurs immortelles,

» Toi, par qui le laurier vieillit sans se flétrir ;

» Vent qui souffles du Pinde, accours, étends tes ailes

» Ton plus beau laurier va mourir !

» Flots purs, où s'abreuvait la poésie antique, » Child-Harold sur vos bords revient pour succomber ; » Versez votre rosée à ce front héroïque

D Que la mort seule a pu courber.

3 Dieux rivaux, de nos pleurs séchez la source amère ; 3 Dieu vainqueur de Satan, Dieu vainqueur de Python,

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» Renouvelez pour lui les jours nombreux d'Homère

» Et la vieillesse de Mil ton ! »

N'invoquez pas les vents, insensés que vous êtes l Lear souffle aime à flétrir la palme des poètes,

Tandis qu'il mûrit les poisons l N'invoquez pas les flots des fontaines sacrées; Ds brûlent tôt ou tard les lèvres inspirées

Pour qui semblaient couler leurs dons 1 N'invoquez pas les dieux ; ils dorment, la mort veille. Pour peu qu'un bruit de gloire ait dénoncé vos jom:-

A son impitoyable oreille,

La mort entend ; les dieux sont sourds t II n*e8t plus ! il n'est plus ! toi qui fus sa patrie, Pleure, ingrate Albion : l'exil paya ses chants. Berceau de ses aïeux *, pleure, antique Neustrie ;

Corneille et lui sont tes enfants.

Et toi que son trépas livre sans espérance Aux chaînes des tyrans qu'auraient punis ses vers. Pleure, esclave ; son luth consolait ta souffrance.

Son glaive aurait brisé tes fers !

Les Grecs le vengeront, ils l'ont juré : la gloire

Prépare les funèbres jeux

Qu'ils vont offrir à sa mémoire.

Qu'ils marchent, que son cœur repose au milieu d'eux,

Enseveli par la Victoire.

Alors avec le fer du Croissant abattu

Ils graveront sur son dernier asile :

« 0 sort î que ne l'épargnais-tu ?

» H chantait comme Homère, il fût mort comme Achille ! » Ah ! quels que soient les lieux par sa tombe illustrés, Temple de la vertu, des arts, de la vaillance^ Dont Londre est fière encore et qu'a perdu la France, Son ombre doit s'asseoir sous tes parvis sacrés. Westminster, ouvre-toi l Levez- vous devant elle.

De vos linceuls dépouillez les lambeaux^ Royales majestés t et vous, race immortelle. Majestés du talent, qui peuplez ces tombeaux 1 Le voilà sur le seuil, il s'avance, il se nomme

* La famille de Lord Byron est originaire de Normandie ; ses aïeux suivirent Gaillanme-le-Gonquérant en Angleterre.

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Pressez-vous, faites place à ce digne héritier ! Milton, place au poète î Howe, place au guerrier l Pressez-vous, rois, place au grand homme l

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