PIERRE LEBRUN
0 défaite du conquérant l
0 combien, alors qu'il expire, Sa main laisse échapper de sceptres en s*ouvrant t Que sa pensée entraîne avec elle en mourant D'images de combats^ et de gloire, et d'empire t
Le paissant Charles- Quint, du trône descendu, Fil préparer vivant son sépulcre; et d'avance, Immobile et muet dans la bière étendu, Essayât de sa mort la nuit et le silence. Plus grand. Napoléon au faite de son sort, Au sommet oublieux de la toute-puissance.
S'était souvenu de la mort.
Dans l'abbaye antique ^ où trois races royales Lui doivent du tombeau les honneurs retrouvés. Où de cent rois épars les débris relevés Régnent silencieux sous les nefs sépulcrales, Vaste palais des morts, lui-même avait un jour Marqué l'espace étroit de son dernier séjour; Et sur le marbre noir étaient déjà tracées Loi paroles de deuil, non encore effacées.
Où donc est l'hôte couronné
A cette place destiné ?
Pourquoi sous cette voûte humide,
Aux regards si longtemps ouvert.
Ce caveau reste- t-il désert ?
Napoléon est mort et son sépulcre est vide l De • superbes humains incorrigible orgueil l Vanité des grandeurs, vanité du cercueil I
Néant dont un néant se joue !
Celui dont les désirs embrassaient l'univers S'est brisé dans la gloire ; et, pour dernier reverSi
Jusque dans la mort il échoue !
Surpris à cet écueil nouveau,
De son âme démesurée
L'ambition, encor frustrée.
N'a pu même atteindre un tombeau.
* L'abbaye de Saint-Denis, od il avait marqué son tombeau en 1811. On tait u'il repote aux Invalides depuis 1840.
Ah ! s'il avait voulu ! si de ce rang suprême
Dont la gloire Favait teaté
L'orgueilleux se fût contenté.
Il aurait dans la mort porté son diadème; Et peut-être il vivrait ! D'un trop superbe espoir Pourquoi la France a-t-elle encouragé Taudace ? Que de vœux insensés exaltaient son pouvoir ! Quel avenir nos chants promettaient à sa race I Avouez-le, Français! oui, vous l'aimiez alors. J'ai souvent dans Paris entendu vos transports
Accueillir ses vastes conquêtes; Je vous ai vus en foule éblouis de ses fêtes Et des hauts monuments dont il chargeait vos bords; Vous marchiez, orgueilleux de commander en maîtres Aux peuples les plus grands, aux plus fiers potentats,
Et de régner sur plus d'états
Que n'en connurent vos ancêtres.
Napoléon alors plaisait à tous les yeux : ' Il était un héros, car il était heureux.
Vous n'aperceviez pas, frappés de sa lumière, Le cortège de maux à son char attaché, Et derrière un vainqueur le despote caché. J'ai partagé longtemps votre erreur tout entière. Jeune, à l'erreur commune aurais-je résisté ?
Eh ! comment refuser d'y croire ?
Il avait revêtu la gloire
Des couleurs de la liberté ;
Et, d'une crédule ignorance
Détrompé trop tard aujourd'hui,
Mon cœur, en ne suivant que lui,
Ne croyait aimer que la France.
Comme il m'avait séduit ! Que son éclat vainqueur Avait fait dans mon &me une profonde empreinte t Ah 1 sa mémoire en moi n'est pas encore éteinte, Et son nom prononcé fait palpiter mon cœur^ .
1 n faut se rappeler que Pierre Lebrun fut élevé au prytanée de Saint-Cyr, fondé par Napoléon, et reçut une gratification de l'empereor pour sa première ode.
CASIMIR DKLA VIGNE 19
n est, il est dans le génie Un ascendant, un charme, un attrait enchanté : Une force puissante, aveugle, indéfinie, Nous entraine vers lui comme vers la beauté.
Comme elle, il séduit la jeunesse ;
Comme elle, il répand une ivresse
Qui trouble l'âme et la raison^
Et dont l'invincible poison Une fois éprouvé nous subjugue sans cesse.
Il peut nous tromper, nous trahir.
Nous contraindre de le haïr, Mais, comment oublier la foi jadis donnée? Comment perdre jamais ce premier sentiment . Cette admiration tendre et passionnée, Que les plus détrompés repoussent vainement ? On le blâme, on l'accuse, on le hait, on Tabhorre ; Mais notre cœur souvent en' secret se dédit.
Et, même alors qu'il le maudit.
Se surprend à l'aimer encore*.
Principales œuvres en vers à lire : (Perrin et C>«, Paris), Poésies (1807-1827) ; Théâtre : Marie-Stuart (1820); Le Cid d'Andalousie (1825). — Critiques à consulter : Yinet, Etudes sur la littérature française au XIX* siècle ; Paul Albert, La littérature française au XIX» aiècle; Q. Merlet, Tableau de la 'itiérature française.