DÉRANGER 4S
Dans la patrie on retrouve une mère, Et son drapeau nous couvre de ses plis. Ils répondaient : ce drapeau qu'on escorte Au toit du chef, le protège endormi ; Mais le soldat, teint du sang ennemi, Veille et de faim meurt en gardant la porte. Et, vers le ciel se frayant un chemin, Ils sont partis ea se donnant la main.
Pauvres enfants ! de fantômes funèbres Quelque nourrice a peuplé vos esprits ; Mais un Dieu brille à travers nos ténèbres , Sa voix de père a dû calmer vos cris. Ah ! disaient-ils, suivons ce trait de flamme. N'attendons pas. Dieu, que ton nom puissant. Qu'on jette en l'air comme un nom de passant, Soit, lettre à lettre, effacé de notre àme. Et, vers le ciel se frayant un chemin, lis sont partis en se donnant la main.
Dieu créateur, pardonne à leur démence.
Ils s'étaient faits les échos de leurs sons,
Ne sachant pas qu'en une chaîne immense,
Non pour nous seuls, mais pour tous, nous naissons.
L'humanité manque de saints apôtres
Qui leur aient dit : Enfants, suivez sa loi.
Aimer, aimer, c'est être utile à soi ;
Se faire aimer, c'est être utile aux autres. *
Et vers le ciel se frayant un chemin.
Ils sont partis en se donnant la main.
Œuvres complètes de Béranger (Garnier, frères éditeurs, Paris). A lire : Le déranger des Ecoles avec notice de Legouvé (1894). Critiques à consulter: ;ainte Beuve, Portraits contemporains^ T. I (1832-1833) ; Causeries du Lundi, '. Il, 18.^ ; et Nouveaux Lundis, T. I (1861) ; Vinet, Eludes sur la littérature rançaise au XIX* siècle (1845); Ernest Renan, Là philosophie de Bérangp.r ans les Questions contemporaines (1868). Ferdinand Brunetière, Manuel de histoire d$ la Littérature française (18d8).
* Voilà nae noble pensée. Béranger a parfois de ces trouvailles.
46 CHRESTdMATlIIE FRANÇAISE
Les Romantiques.
Il est presque impossible de donner une définition précise et complète du mot romantisme. M™« de Staël, qui l'introduisit en français dans son ouvrage L'Allemagne *, entendait, sous ce vocable venu d'Outre-Rhin, la poésie née de la chevalerie et du christianisme, par opposition à la poésie classique issue de l'antiquité païenne. On a, depuis lors, singulièrement élargi cette définition d'ailleurs en partie exacte ; dans le romantisme des Lamartine, des Hugo, des Vigny et des Musset, il y a bien d'autres caractères qu'il faut savoir démêler pour comprendre la révolution littéraire opérée par eux. Le romantisme français fut d'abord une réaction violente contre l'imitation, tournée en manie, de l'antiquité gréco-latine et contre les règles étroites établies par les classiques. Ces derniers, trompés par leur idéal d'unité, de correction, de logique et de bon goût, avaient chassé l'imagination de la poésie et subordonné tout ù la raison abstraite, prise pour règle du beau. Les romantiques rétablirent le règne de l'imagination et de la sensibilité personnelle, supprimèrent la distinction des genres, proclamèrent la liberté dans l'art. Le romantisme ainsi compris, expression de tous les sentiments d'amour, de haine, d'espérance, de foi et de toutes les sensations nées de la contemplation de la nature, renferme des choses fort disparates : le christianisme moderne ou moyen-âgeux, la mélancolie profonde de Chateaubriand et des littératures septentrionales, le sentiment de l'au-delà, le goût du pittoresque et de la couleur locale, le romanesque sentimental et le romanesque mélodramatique, le sentiment national et l'exotisme le plus bariolé allant de Goethe à Calderon, âe Shakespeare à Schiller, d'Ossian à Manzoni, de Byron au Romancero, de Bûrger à la Bible : toute une série d'impressions poétiques extrêmement variées, parfois contradictoires qui font de ce mouvement littéraire une des plus curieuses manifestations d'art.
* M** de Stafil devait cette définition à A. W. Schlegel. Qaant an mot allemand romantik, il vient du vieux français roman/ qui désigna d'abord la langue dérivée du latin populaire, plus tard tout ce qui était écrit en cette langue et en particulier les poèmes du moyen*âge postérieurs aux Chansons de gestes.
LAMAUTI.NK 47
L*D fait gênerai, que tous les critiques ont reconnu, sufGt cependant à caractériser la poésie romantique : c'est le lyrisme, c'est-àdire l'expression du sentiment personnel, substitué à l'impersonnalité de l'œuvre classique. Tout romantique écrit, non pour exprimer objectivement des idées ou des sentiments généraux, d'après un certain idéal de beauté intellectuelle et morale, mais pour traduire les impressions, les émotions subjectives de son propre moi, librement épanoui dans la poésie libre. Le romantisme fut an mouvement général en Europe, cependant, comme l'a fait remarquer Edmond Schérer, nulle part il n'eut une aussi grande importance qu'en France, où dominait plus qu'ailleurs le classicisme, parce que là il fut comme la suite logique, dans le domaine de la pensée, du grand mouvement politique et social de la Révolution et de l'Empire. Le changement d'idéal littéraire amena un changement tout aussi profond dans l'instrument lui-même des idées, ce que Victor Hugo a appelé « le 1793 de la langue ». A un art si complètement nouveau, il fallait une langue nouvelle. Pour remplacer le vocabulaire classique, desséché par la raison et par l'analyse, les romantiques la créèrent, souple, concrète, imagée, chantante, musicale. susceptible de s'adapter à toutes les modalités de leur lyrisme. A cette langue, ils ajoutèrent une versification plus large, plus variée et plus complète : le vers classique en fut entièrement renouvelé.
Pour étudier le romantisme, consulter surtout: A. "W. Schlegel, Cours do littérature dramatiqtM (1808) ; Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. III ; Georg Brandes. Die Ilauptstrômungen der Literatur des neunzehnten Jahrhunderts, t. V. ; E. Schérer, Etudes sur la littérature contemporaine t. III. ; G. Pelissier, Le Mouvement littéraire au XIX* siècle (1893) ; Eugène Lintilhac, Littérature française (1894) ; Brunetière, Evolution de la poésie lyrique au XIX* siècle, et yfofuêldê l'histoire de la littérature française (1898); Gustave Lanson, Mis toire de la littérature française; P. de Jule ville. Histoire de la langue et de la littérature françaises (1900).
LAMARTINE (Alphonse de)
Ne à Màcon en 1790, mort à Paris en 1869,
Ce fat une àme généreuse et noble. La politique elle-même, cette grande corruptrice des consciences, le laissa pur et insoupçonné. Sorti des
rangs de l'aristocratie, à laqm^lle le rattachait son éducation et ses croyances, il évolua, sous l'intluence des événements, vers les idées libérales et devint, après la Révolution de 1848, chdf du pouvoir exécutif de la République française. Lorsqu'il quitta le gouvernement, ayant essayé de réaliser les plus beaux rêves humanitaires, il laissait derrière lui comme un sillon lumineux et pur. La fin de sa vie fut abreuvée d'amertumes : il connut la pauvreté marâtre et l'injuste oubli du peuple qui l'avait un moment adoré ; mais il avait eu une existence admirable. Gomme écrivain, il a joué un rôle considérable. C'est le premier en date des poètes romantiques : il réalisa dans les vers ce que (chateaubriand avait commencé dans la prose : quand parurent, en IH'^O, ses premières Méditations, on comprit qu'une poésie nouvelle était née. Poète idéaliste et sentimental, Lamartine est un lyrique sublime, malgré la faiblesse accidentelle de sa versification. Nul n'a exprimé avec une sensibilité plus pénétrante et plus noble, les grands thèmes romantiques : la mélancolie profonde, la vision de la mort, les rêveries élégiaques de l'amour, la nature et les états d'nme qu'elle fait naître, la piété ardente et le sentiment de l'infini. Son christianisme, bien plus sincère que celui de Chateaubriand, lui inspira ses plus belles œuvres. Elles ont fait dire qu'il avait « la nostalgie du ciel * », et ceries il ne serait pas exagéré, en songeant à son admirable idéalisme, de lui appliquer un de ses propres vers, si connu :
L'homme est un Dieu tombé qui se souvient des oienx .
L'Isolement <.
Souvent sur la montagne, à ronibre du vieux chêne, Au coucher du soleil, tristement je m'assietis ; Je promène au hasard mes regards sur la plaine. Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.
Ici gronde le fleuve aux vagues écumanles ; Il serpente, et s'enfonce en un lointain obscur ; Là, le lac immobile étend ses eaux dormantes Où Tétoile du soir se lève dans l'azur.
Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres. Le crépuscule encor jette un dernier rayon ; Et le char vaporeux de la reine des ombres Monte, et blanchit déjà les bords de l'horizon.
* Le mot est d'Ernest Zyromski, dont nous parlons plus loin.
• Extrait des Premières méditations poétiques (1820) ; c'est la première pièce du recueil.
LAMAHTLNE 49
Cependant, s'élançanl do la flèche gothique,
Un son religieux se répand dans les airs ;
Le voyageur s'arrête, et la cloche rustique
Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.
Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente N'éprouve devant eux ni charme ni transports ; Je contemple la terre ainsi qu'une ombre errante : Le soleil des vivants n'écliaufîe plus les morts.
De colline en colline en vain portant ma vue, Du sud à Taquilon, de l'aurore au couchant, Je parcours tous les points de l'immense étendue, Et je dis : « Nulle part le l)onheur ne m'attend. »
Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières, Vains objets dont pour moi le charme est envolé? Fleuves^ rochers, forêts, solitudes si chères, Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé l
Quand le tour du soleil ou commence ou s'achève. D'un œil indifférent je le suis dans son cours ; En un ciel sombre ou pur qu'il se couche ou se lève, Qu'importe le soleil ? je n'attends rien des jours.
Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière, Mes yeux verraient partout le vide et les déserts; Je ne désire rien de tout ce qu'il éclaire ; Je ne demande rien à l'immense univers.
Mais peut-être au-delà des bornes de sa sphère^ Lieux où le vrai soleil éclaire d'autres cieux, Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre, Ce que j'iti tant rêvé paraîtrait à mes yeux l
Là je m'enivrerais à la source où j'aspire ; Là, je retrouverais et l'espoir et l'amour, Et ce bien idéal que toute âme désire. Et qui n'a pas de nom au terrestre séjour !
Que ne puis-je, porté sur le char de l'Aurore, Vague objet de mes vœux, m'élancer jusqu'à toi 1 Sur la terre d'exil pounjuoi resté-je encore ? Il n'est rien de commun entre la terre et moi.
50 CHRESTOMATHIE FRAXQAISE
Quand la feuille des bois tombe dans la prairie, Le vent du soir s*élève et Tarrache aux vallons ; Et moi^ je suis semblable à la feuille flétrie : Emportez-moi comme elle, orageux aquilons ! ^
Le Lac K
Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages. Dans la nuit éternelle emportés sans retour, Ne pourrons-nous jamais sur Tocéan des âges Jeter l'ancre un seul jour ?
0 lac t Tannée à peine a fini sa carrière, Et près des flots chéris qu'elle devait revoir. Regarde I je viens seul m 'asseoir sur cette pierre Où tu la vis s'asseoir !
Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes ; Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés ; Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes Sur ses pieds atiorés.
Un soir, t'en souvient-il î nous voguions en silence ; On n'entendait au loin, sur Tonde et sous les cieux, Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence Tes flots harmonieux.
fout à coup des accents inconnus à la terre Du rivage charmé frappèrent les échos ; Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère Laissa tomber ces mots :
' Le génie poétiqpie de Lamartine doit quelque chose à la Bible, à Chateaubriand, à Ossian, à Pétrarque ; il a dit lui-même qu'il puisa à ces quatre sources ses premières impressions de poésie. Dans cette pièce, l'influence de Cbateaubriaud est très visible ; on pourra s'en rendre compte en la comparant avec le morceau intitulé la Mélancolie de René, dans le vol. I de cette Chrestomathie. — Pour la question des influences subies par le poète» lire le remarquable ouvrage d'Ernest Zyromski, Lamartine, poète IjpHquê, paru récemment.
* Extrait des Premières jnéditations poétiques. C'est la pièce la plus célèbre de Lamartine ; pour bien la comprendre il faut lire Avant radieu, dans le vol. I de cet ouvrage, page 50, et se rappeler que son amie était morte quand tl compost ces ven d'une si profonde mélancolie.
LAMAHTLNE 51
« 0 temps, suspends ton vol ! et vous, heures propices,
Suspendez votre cours !
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !
« Assez de malheureux ici-bas vous implorent :
Coulez, coulez pour eux ; Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent;
Oubliez les heureux.
« Mais je demande en vain quelques moments encore,
Le temps m'échappe et fuit ; Je dis à cette nuit : « Sois plus lente ; d et Taorore
Va dissiper la nuit.
« Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons 1 L'homme n*a point de port, le temps n'a point de rive ;
n coule, et nous passons t d
Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse. Où l'amour à longs flots nous .verse le bonheur. S'envolent loin de nous de la même vitesse Que les jours de malheur ?
Eh quoi ! n'en pourrons-nous Gxer au moins la trace ? Quoi ! passés pour jamais ? quoi 1 tout entiers perdus ? Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface, Ne nous les rendra plus ?
Eternité, néant, passé, sombres abîmes. Que faites-vous des jours que vous engloutissez T Parlez : nous rendrez- vous ces extases sublimes Que vous nous ravissez ?
0 lac t rochers muets ! grottes I forêt obscure 1 Vons que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir, Gardez de cette nuit, gardez, belle nature. An moins le souvenir t
Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages, Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux, Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages Qui pendent sur tes eaux 1
52 CHRKSTOMATHIE FRANÇAISE
Qu'il soit dans le zéphyr qui froniil et qui passe, Dans les bruits de les bords par tes bords rép<^tés, Dans Tastre au front d'argent qui blanchit la surface De ses molles clartés !
Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire, Que les parfums légers de ton air embaumé, Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou Ton respire, Tout dise : « Ils ont aimé ! »
Le coquillage au bord de la mer K
Quand tes beaux pieds distraits errent, ô jeune fille, Sur ce sable mouillé, frange d'or de la mer, Baisse-toi, mon amour, vers la blonde coquille Que Vénus fait, dit-on, polir au flot amer.
L'écrin de l'Océan n'en a point de pareille; Les roses de ta joue ont peine à l'égaler ; Et quand de sa volute on approche l'oreille, On entend mille voix qu'on ne peut démêler.
Tantôt c'est la tempête avec ses lourdes vagues, Qui viennent en tonnant se briser sur tes pas ; Tantôt c'est la forêt avec ses frissons vagues ; Tantôt ce sont des voix qui chuchotent tout bas.
Oh 1 ne dirais- tu pas, à ce confus murmure Que rend le coquillage aux lèvres de carmin, Un écho merveilleux où l'immense nature Résume tous ses bruits dans le creux de ta main f
Emporte-la, mon ange 1 Et quand ton esprit joue Avec lui-môme, oisif, pour charmer tes ennuis, Sur ce bijou des mers penche en riant ta joue, Et, fermant tes beaux yeux, recueilles-en les bruits.
Si, dans ces mille accents dont sa conque fourmille, D en est un plus doux qui vienne te frapper. Et qui s'élève à peine aux bords de la coquille, Gomme un aveu d'amour qui n'ose s'échapper ;
* Extrait des Premières méditations poétiques. Vers adressés à une jeune étrangère.
LAMARTINK 53
S'il a pour la candeur des terreurs et des charmes ; S'il renaît en mourant presque éternellement ; S'il semble au fond d'un cœur rouler avec des larmes ; S'il tient de l'espérance et du gémissement...
Ne te consume pas à chercher ce mystère ; Ce mélodieux souffle, 6 mon ange, c'est moi ! Quel bruit plus éternel et plus doux sur la terre, Qu'un écho de mon cœur qui m'entretient de toi ?
Adieu \
Adieu ! mot qu'une larme humecte sur la lèvre ; Mot qui finit la joie et qui tranche l'amour ; Mot par qui le départ de délices nous sèvre ; Mot que l'éternité doit effacer un jour î
Adieu !... Je t'ai souvent prononcé dans ma vie,
Sans comprendre, en quittant les êtres que j'aimais,
Ce que tu contenais de tristesse et de lie.
Quand l'homme dit : « Retour ! » et que Dieu dit : « Jamais ! »
Mais aujourd'hui je sens que ma bouche prononce I^e mot qui contient tout, puisqu'il est plein de toi. Qui tombe dans l'abîme, et qui n'a pour réponse Que l'éternel silence entre une image et moi î...
Et cependant mon cœur redit à chaque haleine Ce mot qu'un sourd sanglot entrecoupe au milieu, Comme si tous les sons dont la nature est pleine N'avaient pour sens unique, hélas ! qu'un grand adieu !
L'Hymne de la nuit^.
Le jour s'éteint sur tes collines, 0 terre où languissent mes pas !
Quand pourrez- vous^ mes yeux, quand pourrez-vous, hélas !
Saluer les splendeurs divines Du jour qui ne s'éteindra pas ?
* Extrait des .Vouvelles méditations poétiques (1823).
• Extrait des Harmonies poétiques et religietues (1830), l'œuvre où le lyrisme de Lamartine s'est élevé le plus haut; dans les Méditations, c'est un élégiaque, rêveur et mélancolique, cpii chante ; là, c'est un croyant inspiré et sublime.
54 CHRKSTOMATHIE FRAXr.AlSE
Sont-ils ouverts pour les ténèbres Ces regards altérés du jour?
De son éclat, ô nuit ! à tes ombres funèbres Pourquoi passent-ils tour à tour ?
Mon âme n'est point lasse encore D'admirer l'œuvre du Seigneur ; Les élans enflammés de ce sein qui l'adore N'avaient pas épuisé mon cœur !
Dieu du jour ! Dieu des nuits ! Dieu de toutes les heures ! Laisse-moi m'en voler sur les feux du soleil 1 Où va vers l'Occident ce nuage vermeil ? Il va voiler le seuil de tes saintes demeures, Où l'œil ne connaît plus la nuit ni le sommeil 1 Cependant ils sont beaux à l'œil de l'espérance Ces champs du firmament ombragés par la nuit ; Mon Dieu ! dans ces déserts mon œil retrouve et suit Les miracles de ta présence !
Ces chœurs étincelants que ton doigt seul conduit,
Ces océans d'azur où leur foule s'élance,
Ces fanaux allumés de distance en distance,
Cet astre qui paraît, cet astre qui s'enfuit.
Je les comprends. Seigneur ! tout chante, tout m'instruit
Que l'abîme est comblé par ta magnificence,
Que les cieux sont vivants, et que ta providence
Remplit de sa vertu tout ce qu'elle a produit !
Ces flots d'or, d'azur, de lumière.
Ces mondes nébuleux que l'œil ne compte pas,
0 mon Dieu, c'est la poussière
Qui s'élève sous tes pas !
0 Nuits, déroulez en silence Les pages du livre des cieux ; Astres, gravitez en cadence Dans vos sentiers harmonieux ; Durant ces heures solennelles, Aquilons, repliez vos ailes :
Terre, assoupissez vos échos ; Etends tes vagues sur les plages.