‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 3)Chapitre 35 sur 166 · LAMARTINE .S · texte numérisé non relu

LAMARTINE .S

0 mer l et berce les images Du Dieu qui l'a donné les flols.

Savez-vous son nom ? La nalure Réunit en vain ses cent voix ; L'étoile à l'étoile murmure :

Quel Dieu nous imposa nos lois?

La vague à la vague demande :

Quel est celui qui nous gourmande ?

La foudre dit à l'aquilon :

Sais- tu comment ton Dieu se nomme ?

Mais les astres, la terre et l'homme Ne peuvent achever son nom.

Que tes temples, Seigneur^ sont étroits pour mon âme !

Tombez, murs impuissants, tombez 1

Laissez-moi voir ce ciel que vous me dérobez 1

Architecte divin, tes dômes sont de flamme !

Que tes temples, Seigneur, sont étroits pour mon âme I

Tombez, murs impuissants, tombez 1

Voilà le temple où tu résides l Sous la voûte du Grmament Tu ramines ces feux rapides Par leur éternel mouvement 1 Tous ces enfants de ta parole, Balancés sur leur double pôle, Nagent au sein de tes clartés.

Et des cieux où leurs feux pâlissent Sur notre globe ils réfléchissent Des feux à toi-même empruntés t

L'Océan se joue Aux pieds de son Roi ; L'Aquilon secoue Ses ailes d'effroi ; La foudre te loue Et combat pour toi ; L'éclair, la tempête, Couronnent ta tôte D'un triple rayon :

56 CHRESTOMATIUE FRANÇAISE

L'aurore l'admire, Le jour le respire, La nuit te soupire, El la terre expire D'amour à ton nom î

Et moi, pour te louer. Dieu des soleils, qui suis-jo? Atome dans l'immensité.

Minute dans l'éternité, Ombre qui passe et qui n'a plus été,

Peux-tu m'en tendre sans prodige ?

Ah l le prodige est ta bonté !

Je ne suis rien. Seigneur, mais la soif me dévore ; L'homme est néant, mon Dieu, mais ce néant t'adore ; Il s'élève par son amour ; Tu ne peux mépriser l'insecte qui t'honore ; Tu ne peux repousser cette voix qui t'implore, Et qui vers ton divin séjour Quand l'ombre s'évapore.

S'élève avec l'aurore, Le soir, gémit encore, Renaît avec le jour.

Oui, dans ces champs d'azur que ta splendeur inonde. Où ton tonnerre gronde.

Où tu veilles sur moi.

Ces accents, ces soupirs animés par la foi, Vont chercher d'astre en astre un Dieu qui me répon<le, Et d'échos en échos, comme des voix sur l'onde, Roulant de monde en monde, Retentir jusqu'à toi.

La vie à deux ^

Je ne sens plus le poids du temps, le vol de l'heure D'une aile é^ale et douce en s' écoulant m'effleure ; Je voudrais chaque soir que le jour avancé Fût encore au malin à peine commencé ;

• Extrait de Jocelyn (1836), poème remarquable, d'une poésie tantôt familière tantôt philosophique, plein de descriptions très belles de la nature et d'analyses profondes du cœur humain, œuvre poignante ayant, malgré le lyrisme idéaliste qui la caractérise, l'intensité des choses véoaes.

LAMAiniNi: 57

Ou plutôt que le jour naisse ou uieiire dans l'ombre,

Que le ciel du vallou soit rayonnant ou sond)re,

Que Talouelte chante ou non à mon réveil,

Mon cœur ne dépend plus d'un rayon de soleil,

De la saison ([ui fuit, du nuage qui passe ;

Son bonheur est en lui : toute heure, toute place,

Toute saison, tout ciel, sont bons quand on est deux 1

Qu'iujporte aux cœurs unis ce qui change autour d'eux !

L'un à l'autre ils se font leur temps, leur ciel, leur monde;

L'heure qui fuit revient plus pleine et plus féconde;

Leur cœur intarissable, et l'un à Tautre ouvert,

Leur est un firmament qui n'est jamais couvert,

Ils y plongent sans ombre, ils y lisent sans voile ;

Un horizon nouveau sans cesse s'y dévoile ;

Du mot de cha({ue ami le retentissement

Eveille au sein de l'autre un même sentiment;

La parole dont l'un révèle sa pensée

Sur les lèvres de l'autre est déjà commencée :

Le geste aide le mot, Tœil explique le cœur ;

L*àme coule toujours et n*a plus de langueur ;

D'un univers nouveau l'impression commune

Vibre à la fois, s'y fond, et ne fait bientôt qu'une;

Dans cet autre soi-même, ou tout va retentir.

On se regarde vivre, on s'écoute sentir ;

En laissant échapper sa pensée ingénue,

On s'explique, on se crée une langue inconnue ;

En entendant le mot que l'on cherchait en soi.

On se comprend soi-même, on rêve, on dit : c'est moi !

Dans sa vivante image on trouve son emblème ;

On admire le monde à travers ce qu'on aime ;

Et la vie appuyée, appuyant tour à tour,

Est un fardeau sacré qu'on porte avec amour !

Brises d'aurore ^

D'où venez-vous, ô vous, brises nouvelles, Pleines de vie et de parfums si doux ? Qui de ces monts palpitants comme nous Faites jaillir au seul vent de vos ailes

1 Extrait de Joeelyn.

58 CRKSTOMATHÎK FRANCAISK

Feuilles et fleurs comme des étincelles l Ces ailes d'or, où les embaumez-vous ?

Est-il des moûts, des vallons et des plaines, Où vous baignez dans ces parfunis flottants ? Où tous les mois sont de nouveaux printemps ? Où tous les vents ont ces tièdes haleines ; Où de nectar les fleurs sont toujours pleines, Toujours les cœurs d'extases palpitants?

Ah ! s'il en est, doux souffles de l'aurore. Emportez-nous avec l'encens des fleurs, Emportez-nous où les âmes sont sœurs !

Nous prlrons mieux le Dieu que Tastre adore ; Car Tânne aussi veut le ciel pour éclore, Et la prière est le parfum des cœurs l

Une visite au foyer perdu ^

Dans notre toit d'enfant, presque rien de changé; Le temps si lent pour nous n'avait rien dérangé: C'était toujours la salle ouvrant sur la pelouse, Le réduit qu'obscurcit la liane jalouse, La chambre maternelle où nous vînmes au jour, Celle de notre père, à côté, sur la cour, Ces meubles familiers, qui d'une jeune vie. Sous notre premier toit, semblent faire partie. Que l'on a toujours vus, connus, pensés, touchés, Cette première couche où Dieu nous a couchés, Celte table où servait la mère de famille, Cette chaise où la sœur travaillait à l'aiguille Auprès de la fenêtre en cet enfoncement, Sous ses cheveux épars, penchait son front charmant; Sur les murs décrépits ces deux vieilles gravures Dont les regards étaient toujours sur nos figures ; Et, près du vieux divan que la fleur nuançait. L'estrade où de ses pieds ma mère nous berçait : Tout était encor là, tout à la même place, Chacun de nos berceaux avait encor sa trace ;

* Extrait de Jocelyn. Dans ce morceau et dans le suivant, Lamartine a exprimé \% poésie intime de la famille d'une façon touchante et profonde. Le poète raconte là un épisode de sa propre vie : la visite qu'il fit avec sa mère, pendant une absence momentanée du propriétaire, à leur ancienne maison familiale, vendue par eux depuis quelques années.

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