‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 3)Chapitre 48 sur 166 · DESBORDES- VALMORE · texte numérisé non relu

DESBORDES- VALMORE

Et les fléaux humains toujours armés contre eux. *^

C'est donc beau? Mais le temps saurait les en instruire.

Candeur de mon enfant, on va bien vous détruire 1

Quand je le revorrai, mon fils sera savant :

Il parlera latin î Ilôlas! mon pauvre enfant,

Moi je n*oserai plus peigner ta tête blonde.

Tu parleras latin 1 Ta science profonde

Ne pouvant avec moi suivre un long entretien,

Tu diras tout surpris : « Ma mère ne sait rien 1 »

Eh 1 que veux-tu ! l'amour n'en sait pas davantage ;

Ce maître conduit tout sans faire un grand tapage.

Il va ! Tant (jue mes pieds pouvaient porter mes jours,

J'allais chercher partout, pour t'en combler toujours,

Les fruits qui font bondir ta jeune fantaisie.

C'est notre élude à nous, c'est notre poésie.

Et je versais aussi quelques graves leçons

A ton doux cœur bercé par mes douces chansons.

N'était-ce pas assez pour nourrir ton jeune âge?

Car tu n'as pas dix ans, chère àme ! Et c'est dommage,

Oui, je le dis, dommage, et frayeur, et danger.

D'ouvrir tant de secrets à ton âge léger.

La couronne efieuillée^.

J'irai, j'irai porter ma couronne effeuillée Au jardin de mon Père où revit toute fleur; J'y répandrai longtemps mon âme agenouillée : Mon Père a des secrets pour vaincre la douleur.

J'irai, j'irai lui dire, au moins avec mes larmes:

« Regardez, j'ai souffert... » Il me regardera,

Et sous mon front changé, sous mes pâleurs sans charmes,

Parce qu'il est mon Père, il me reconnaîtra.

Il dira : « C'est donc vous, chère âme désolée ! La terre man(|ue-t-elle à vos pas égarés. Chère âme, je suis Dieu ; ne soyez pas troublée ; Voici votre maison, voici mon cœur, entrez ! »

1 Extrait des Poésies inédites (1800). — Desbordes -Val more était croyante; dans ses œuvres, la foi humble de la chrétienne ajoute une uote p^'n^trante et grave aux plaintes touchantes de la femme et de la mère. Elle a écrit cette jàèce vers la fin de sa vie ; le passé plein de larmes s'effaçait déjà dans uu lointain obscur, et son âme, à l'horizon prochain, entrevoyait le port céleste.

ilîl CHRESTOMATHIK FBA.V^AISE

0 clémeoce ! 6 doncenr ! ^ saint refuge \ 6 Père 1 Votre enfant qui pleurait, vous Favez entendu! Je V0U5 obtiens d«^jà, puisque je tous espère. Et que vous p«>?sédez tout ce qne j'ai perdu.

Œavres à lire iLemerre. Mit., Paris» : Œuvres poétiques de Marceline Desbordes- Vahttore flM9-l8ô!»); Poésies in-'dites^ pubîi'!'-3S par Gastave Revilliod • l.*GO'. — Critiques à consulter: Saint-^-B^JUve, Portnuts contemporains (1833. !842, 1>$60;; Emile MoniégMt, Esquisses liitéraim {\S9Q) ; Auguste Lacaussade, Préface des Œuvres poétiques: Benjamin Rivière, Correspondance intime de Desbordes-Valmore (i89(>i; .\rthur Poupin, La jeunesse de JT"* Desborde»- Va U tAore (lîiOS); J. Lemaltre, Les Conte Mporains, 7« série.

BRIZEUX (Auguste)

yi à L<yrient en 1803, mort à Montpellier en tF'9.

En dehors des grands courants littéraires, on voit s*épanouir tm peu à l'écart, commo des fleurs délicates et rares, des poètes qu'on peut difficilement soumettre à une rigoureuse classification. Brizeux est un (Je ceux-là. Ayant écrit en pleine période romantique, il a subi quelque peil l'influence des maîtres de l'école, mais en gardant une originalité bien tranchée. C'est un lyrique délicat et tendre : il a chanté avec un charme pénétrant la poésie rustique et la foi naïve de sa province natale, la Bretagne. C'est un des meilleurs poètes provinciaux.

Le pays*.

Oh 1 ne quittez jamais, c'est moi qui vous le dis, Le devant de la porte où Ton jouait jadis. L'église où, tout enfant, et d'une voix légère. Vous chantiez à la messe auprès de votre mère ; Et la petite école où. traînant chaque pas, Vous alliez le matin, oh l ne la quittez pas ! Car une fois perdu parmi ces capitales, Ces immenses Paris, aux tourmentes fatales, Repos, fraîche galté, tout s'y vient engloutir, Et vous les maudissez sans pouvoir en sortir. Croyez qu'il sera doux de voir un jour peut-élro Vos fils étudier sous votre bon vieux maître. Dans l'église avec vous chanter au même banc, Et jouer à la porte où l'on jouait enfant.

1 Extrait de Marie (1831), le premier poème et le chef-d'œuvre de l'auteur, idylle tendre et délicate, dans laquelle il a exprimé ses doux souveuirs d'enfance et la poésie intime de sa Bretagne.

BHIZEUX 189

Marie *.

<( Ouvre ! c*est moi, Joseph ! — Quoi ! si tard en voyage I N'as-tu pas rencontré les chiens près du village ? Bon Dieu ! seul et si tard dans le creux des chemins ! A ce feu de Noël viens réchauffer tes mains. No'él ! t'en souvient-il ? quand, pour bâtir la crèche, Les prêtres nous menaient cueillir la mousse fraîche?

— Ne ris pas ! c'est Noël qui chez toi me conduit : Je viens entendre encor la messe de minuit.

— Nous irons avec toi toute la maisonnée.

Ma jeune femme aussi. Car, depuis une année,

J'ai pris femme, au moment d'être soldat du roi.

A ton tour, mon ami, près du feu conte-moi

Les pays d'où tu viens... C'est du vieux cidre 1 Approche!

Mélèn, appelez-nous au premier son de cloche. »

Soyez béni, mon Dieu ! Dans les biens d'ici -bas,

Ceux qu'on poursuit le plus, je ne les aurai pas.

Il en est quelques-uns, hélas ! que je regrette ;

Mais il en est aussi que la foule rejette,

Et votre juste main me les donna, mon Dieu !

Des biens que je n'ai pas ceux-ci me tiennent lieu.

Dans cette humble maison, près de ce chêne en flamme,

Ce soir, je vous bénis, et du fond de mon âme 1

Par un gai carillon enfin fut annoncé

L'office de Minuit. « Le cliemin est glacé,

Disait Joseph Daniel en traversant la lande»

Chaque pas retentit. Comme la lune est grande l

Entends-tu, dans le pré, des voix derrière nous ?

— Oui, j'entends des chrétiens, des pasteurs comme vous. Ils ont vu cette nuit la légion des anges

Passer et du Très-Haut entonnerles louanges: Gloire à Dieu î gloire à Dieu dans son immensité ! Paix sur la terre aux cœurs de bonne volonté ! Et tous vont adorer Jésus, l'enfant aimable. Le roi des pauvres gens, le Dieu né dans l'é table. »

1 Extrait du même poème. — Cette pièce résume assez bien la poésie de l'auteur, qui va de l'idylle familière jusqu'à l'enthousiasme lyrique, jaillissant du <* f\iT du poète au souvenir de la petite patrie bien-aimée.

0 vivants souvenirs! La nuit, par ce leau ciel, Tandis que nous marchions en célébrant Noël, Les arbres, les buissons, les nmrs du presbytère, Dans la brune vapeur passaient avec mystère.

Toute l'église est pleine; et courbant leurs fronts nus,

Les pieux assistants chantent l'Enfant Jésus;

Chaque femme en sa main porte un morceau de cierge ;

On a placé la crèche à Tautel de la Vierge ;

Je reconnais les saints ; la lampe, les deux croix ;

Enfin tout dans l'église était comme autrefois.

Moi seul je n'étais plus debout, près du pupilro.

Chantant à l'Evangile et chantant à TEpître ;

Mais, oublié des gens qni m'avaient bien connu

Et s'informaient entre eux de ce nouveau venu,

Je restais, comme une ombre, immobile à ma place,

Muet, ou pour pleurer les deux mains sur ma face.

A la Communion, quand le prêtre arriva

Ollrant le corps du Christ, mon front se releva.

Les hommes, les enfants et les femmes ensuite

Marchèrent lentement vers la table bénite ;

Et, comme en un festin où beaucoup sont priCs

Les mets sont tour à tour servis aux conviés,

Dès qu'un communiant avait reçu l'hostie,

Du ciboire sortait la blanche Eucharistie.

Seul encor je n'eus point ma part de ce repas.

Mais quand, les yeux baissés, et murmurant tout bas,

Les femmes s'avançaient vers la douce victime.

J'essayai de revoir (Seigneur, était-ce un crime?)

Celle qui, près de moi, dans notre âge innocent,

A notre saint banquet s'assit en rougissant.

Je ne la nomme plus! Mes yeux avec tristesse

La cherchèrent en vain cette nuit à la messe ;

Dans la paroisse en vain je la cherchai depuis :

Elle a quitté sa ferme et quitté le pays;

Mais son sort, quel qu'il soit, m'entraînera moi-même:

Je vais, les bras ouverts, suivant celle que j*aime.

Terminons, il le faut, ce récit du passé,

Que je reprends toujours après Tavoir laissé...

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